En cette rentrée de septembre 1989, la crise couve à bas bruit depuis déjà plusieurs jours dans les couloirs du collège Gabriel-Havez de Creil (Oise). Parmi les enseignants de cet établissement réputé « difficile », niché au cœur du Plateau Rouher, des voix s’élèvent contre trois adolescentes qui ont décidé de venir coiffées d’un foulard en classe.
Le 18 septembre, le principal de Gabriel-Havez décide d’adresser un courrier aux parents de deux sœurs, Fatima et Leïla Achahboun, ainsi qu’à ceux d’une l’autre collégienne, Samira Saïdani. Dans sa missive, Ernest Chénière souhaite fixer « un compromis » : les élèves ne sont pas exclues du collège mais n’iront pas en salle de classe tant qu’elles resteront voilées.
Le jeune chef d’établissement ne le sait pas encore mais il vient, avec cette lettre, de lancer ce qui va très vite devenir « l’affaire des foulards de Creil » et va déchirer le pays. « Rarement un conflit scolaire local, qui constitue un infime détail du système éducatif, a obtenu dans l’histoire contemporaine de ce pays, une telle ampleur médiatique, politique et sociale », écrit Ismaïl Ferhat dans l’ouvrage « Les Foulards de la discorde », paru en 2019. « Une médiatisation complètement dingue, n’en revient toujours pas le professeur des universités à Paris Nanterre. Il y a eu sur cette affaire 343 articles en quatre mois. Presque autant que sur la chute du Mur de Berlin. »
Trente-quatre années ont passé et en cette rentrée 2023, c’est un autre vêtement qui s’est invité dans le débat public : l’abaya. Interdite en classe par le ministre de l’Éducation nationale, Gabriel Attal, cette robe ample et couvrante est venue s’ajouter à la longue liste des polémiques mêlant statut des femmes, islam et laïcité. Avant elle, il faut par exemple citer les crispations autour des mères accompagnatrices voilées, les burkinis à la plage, l’affaire du hijab sportif de Decathlon… Et 34 ans plus tôt, les foulards de Creil.
Rien n’aurait donc changé en trois décennies ? Au bout du fil, Ernest Chénière semble presque surpris lorsqu’on lui pose la question. « Je croyais que la meute qui était à mes trousses m’avait oublié, j’étais content », dit-il en riant. Pourtant, lorsque la polémique autour du port de l’abaya a ressurgi au cœur de l’été, Ernest Chénière a été inévitablement rattrapé par sa propre histoire. Lui, « l’homme aux foulards de Creil », par qui le débat sur la laïcité est arrivé en France.
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« J’ai marqué la résistance à cet islamisme conquérant, s’enorgueillit-il encore aujourd’hui. À l’époque, il y avait une telle haine, une telle violence. J’étais l’homme à abattre. Aujourd’hui, les choses ont changé. Nous sommes certes dans une période de grosse houle mais ce n’est plus cette violence qu’on a connue avec ces plénipotentiaires de l’islamisme qui était en mission tel un commando… »
La polémique sur l’abaya peut-elle être comparée à celle déclenchée par le voile dans son collège en 1989 ? « On entend plus que ça, abaya, abaya… souffle le presque octogénaire. Moi, je vais vous dire, l’abaya ne me dérange pas. C’est un truc qui va s’éteindre tout seul. D’après ce que j’en sais, ce n’est pas stricto sensu un vêtement religieux mais plutôt qui s’enracine dans une culture marquée par l’islam. C’est davantage un vêtement culturel que cultuel. On ne peut pas demander à ces jeunes filles une aliénation totale de ce qui les constitue. »
Pas question dès lors pour Ernest Chénière de faire la comparaison avec le port du foulard. « À l’époque, le foulard avait ceci de choquant que c’était quelque chose d’exceptionnel parmi les plus de vingt nationalités qui se côtoyaient au collège, se souvient l’ex-chef d’établissement. Les filles étaient mignonnes, gentilles, mais elles ont été influencées. Elles étaient manipulées par des parents dont c’était l’honneur de faire de leurs filles des figures d’un islam conquérant. Aujourd’hui, si j’étais encore en fonction, je ne ferais pas la guerre contre l’abaya. Ma stratégie serait de demeurer ouvert et accueillant avec ces jeunes filles. Je parlerais avec elle, il faut développer un dialogue. »
« Le foulard en 1989 est un signe religieux qui est bien déterminé »
S’il existe « des points communs indéniables » entre les deux affaires que trois décennies séparent, Ismaël Ferhat fait lui aussi plusieurs distinctions : « Le foulard en 1989 est un signe religieux qui est bien déterminé. Là, avec l’abaya, les frontières sont plus compliquées. Il y a quelque chose de l’ordre de la provocation adolescente, on teste les limites. »
Surtout, le chercheur estime que l’assassinat en 2020 de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie d’un collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), marque un tournant dans la réaction du monde éducatif. « En 1989, le principal avait certes été menacé, le contexte était dangereux pour lui, mais jamais on est allé jusqu’à menacer sa vie, estime Ismaël Ferhat. Aujourd’hui, l’institution scolaire se dit qu’il y a un danger à l’intérieur de ses locaux. Le fait qu’un enseignant ait été tué pour des raisons religieuses change le regard de l’institution. »
« Leur vie a quand même été bousillée »
Et à Creil, au sein de ce « quartier déshérité » du Plateau-Rouher, que reste-t-il, 34 ans plus tard, de ces « foulards de la discorde » ? Les trois collégiennes, qui n’ont pas répondu à nos sollicitations, ont quitté l’Oise depuis bien longtemps. L’une d’elles, Samira Saïdani, vit désormais en Tunisie. Et rares sont les Creillois restés en contact avec elles. « Leur vie a quand même été bousillée, souffle un habitant du quartier. On peut comprendre qu’elles aient voulu tirer un trait sur tout ça. »
Devant les hautes grilles du collège Gabriel-Havez, les quelques collégiens rencontrés semblent en tout cas tout ignorer de ce conflit qui a agité pendant des mois leur établissement. « Ils sont jeunes vous savez, coupe une responsable du collège en nous priant de quitter les lieux. Ici, ça n’est plus un sujet… »
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