Ce 6 juin 2023, le divorce entre le Prince de Monaco et l’administrateur de sa fortune personnelle est bel et bien consommé. Claude Palmero est raccompagné jusqu’à sa Clio, garée sur la place du Palais, par plusieurs carabiniers. On ne peut pas vraiment parler d’expulsion manu militari. Les membres de la garde princière ne sont pas en uniforme et encore moins armés. Ils semblent surtout aider l’ex-comptable à transporter de lourds cartons. Le coffre est vite plein. « Mettez-les là », leur intime le comptable en ouvrant la portière arrière de sa voiture.
Claude Palmero serait-il parti du Palais en emportant les secrets de la couronne? Et avec, quelques dossiers qui pourraient le compromettre personnellement? L’un d’eux, le rachat des terrains de la Crémaillère, va être mis en avant pour expliquer la révolution de Palais qui s’est nouée ce 6 juin 2023 au sommet du Rocher. Une transaction à 67,5 millions d’euros menée en nom propre par Claude Palmero, mais « pour le compte » de la Principauté et avec « l’aval explicite » de ses plus hautes autorités. À commencer par le prince Albert II lui-même, assure-t-il.
L’ombre du « G4 »
Ce n’est pourtant pas ce qui transparaît de l’interview que le Souverain accorde, quinze jours avant le limogeage de son gestionnaire de fortune, à Monaco-Matin. Interrogé sur la Crémaillère, il renvoie vers Jean Castellini, le conseiller-ministre de l’Économie et des Finances, avant qu’il ne soit remplacé.
Dans les coulisses du Palais, il se murmure que les deux hommes auraient agi de concert en brûlant les étapes. Voire, en court-circuitant les institutions. De quoi accréditer la thèse du mystérieux corbeau des « Dossiers du Rocher » qui, sur la foi de mails piratés, affirme depuis des mois qu’un gouvernement parallèle, rebaptisé le « G4 », aurait pris le pouvoir en Principauté.
Claude Palmero serait l’un des membres de ce cabinet noir qui, annonce le Prince dans l’interview, vont devoir « faire face à leurs responsabilités ». Une « volte-face » que ne digérera pas l’ancien administrateur des bijoux de la couronne monégasque. Claude Palmero qui, tenu par une clause de confidentialité qui le lie toujours avec le Prince, ne se livre pas facilement. Mais il s’estime « en droit de répondre aux attaques » dont il fait l’objet. En particulier sur le dossier de la Crémaillère.
« Le dossier n’est pas bouclé »
Une opération complexe qui reste, aujourd’hui encore, minée par des dizaines de procédures. Notamment une surenchère qui, tant qu’elle n’est pas tranchée judiciairement, bloque la vente pourtant signée le 13 juillet 2021. Or, ce jeudi, la 2e chambre civile, à Nice, a décidé de surseoir à statuer tant que la justice pénale ne s’est pas prononcée au préalable. « Le dossier n’est pas bouclé », constate aujourd’hui le prince Albert II qui déplore que « certains facteurs de complexité sont apparus, lesquels n’ont pas tous été portés à la connaissance des autorités compétentes en temps utile ».
Claude Palmero aurait-il fait cavalier seul sur le dossier de la Crémaillère? L’ex-comptable s’en défend avec force. Il a certes pris la main, pour « agir vite » et « dépasser les lenteurs voire les frilosités de l’administration monégasque », mais n’aurait franchi aucun feu rouge. Au contraire. Tout le monde, du Prince au ministre d’État, en passant par le Conseil national qui a débloqué les fonds, aurait été parfaitement informé, « étape après étape », de l’opération. Y compris de ses difficultés et de ses incertitudes. Et il peut le prouver. Au travers d’une série de documents, d’audiences princières, de mails et de textos dont Monaco-Matin a retracé la chronologie.
Le « Allez-y » du Prince
Pour Claude Palmero, l’affaire de la Crémaillère débute le 26 mars 2021, par un rendez-vous d’affaires dans ses bureaux de Fontvieille. Ce jour-là, l’ex-comptable a rendez-vous avec Me Jean-François Blet, notaire et actionnaire (*) de la SCI Over Monte Carlo (OMC) qui possède les terrains. Sont également présents Me Jean-Marie Tomasi, qui va se charger des aspects juridiques, et un certain Jean Blanc, un entrepreneur cannois qui réclame d’ailleurs une commission de 1,5 million d’euros en tant qu’apporteur d’affaires. « Je ne sais pas ce que Blanc fait là, mais Blet a la maîtrise du foncier et cela, ça m’intéresse. Parce que tout le monde sait que ces terrains sont stratégiques pour Monaco. Il ne faudrait pas que des activités concurrentes ou gênantes pour la Principauté viennent s’y installer à 150mètres à vol d’oiseau du casino de Monte-Carlo », justifie l’ancien administrateur des biens de la couronne.
Un avis partagé par le Prince auprès duquel il affirme avoir obtenu audience le 7 avril pour lui présenter l’opportunité qui venait ainsi de s’offrir à lui: « Il m’a dit c’est stratégique, il faut le faire. Allez-y! J’étais donc en service commandé. » C’est en tout cas la retranscription qu’en fait, en substance, Claude Palmero. Impossible à vérifier. En revanche, le texto qu’il envoie dès le lendemain au ministre d’État Pierre Dartout est explicite: « Bonjour Monsieur le Ministre, SAS le Prince a dû vous appeler pour le terrain de La Crémaillère. Pourriez-vous me recevoir rapidement à ce sujet, car nous devons agir vite? » Rendez-vous est pris le lundi suivant à 9 heures.
Des dizaines de textos
Les échanges de messages en attestent. Une vingtaine avec le chef du gouvernement et 46 de plus avec le Prince lui-même que Claude Palmero, par souci de discrétion, a enregistré dans ses contacts sous l’anagramme « Trebla ». Tous commencent par la même formule: « Votre très respectueusement dévoué… » Quarante-six textos entre le 23 mai et le 22 octobre 2021, auquel Monaco-Matin a pu avoir également accès, au travers desquels Claude Palmero expose dans le détail le montage mis au point et les étapes du processus d’acquisition en cours. Mais auxquels le Prince Albert ne répond que sporadiquement ou par un simple « ok ».
En revanche, les services de l’État semblent davantage impliqués. Jusque dans la constitution de deux SCI au nom de Claude Palmero qui vont servir au rachat. « Vous trouverez, en pièce jointe, les statuts enregistrés. L’immatriculation est en cours », écrit le 30 juin 2021 dans un mail adressé à Claude Palmero le directeur général du département des Finances, Rémy Rolland, qui s’est manifestement occupé des formalités administratives. Une semaine plus tard, la commission de placement des fonds se réunit et autorise le déblocage des sommes nécessaires à l’opération. Le Conseil national tout comme le gouvernement, jusqu’au ministre d’État, auraient donc été parfaitement informés.
« Ou mis devant le fait accompli par un homme dont tout le monde pensait que ce qu’il disait émanait directement de la bouche du Prince? », interroge un proche du Palais. Difficile en tout cas de dire que Claude Palmero a agi en tenant à l’écart les institutions. Du moins sur le dossier de la Crémaillère. Car c’est loin d’être la seule opération immobilière dans laquelle son nom apparaît.
* Via la holding luxembourgeoise Orenoque Investissements.
« C’est du racket »: une commission très disputée
Jean Blanc, un entrepreneur cannois, était bien au premier rendez-vous entre les vendeurs et le futur acquéreur des terrains de la Crémaillère. Ce dernier le concède, même si Claude Palmero assure n’avoir pas compris la raison de sa présence. L’ex-administrateur de la fortune du Prince assure ne plus l’avoir revu par la suite. Pourtant, l’entrepreneur affirme de son côté avoir été partie prenante à l’opération. Il réclame en retour une commission d’apporteur d’affaires.
Avec une telle insistance qu’une plainte a d’ailleurs été déposée contre lui pour « tentative d’extorsion de fonds ». Ce n’est pas la seule. Jean Blanc aurait également commis des « faux » pour tenter d’attester qu’il était bien missionné sur le projet de la Crémaillère. Il n’en serait d’ailleurs pas à son coup d’essai en la matière. Le Cannois a déjà été condamné par la justice. Il est interdit de gérer une entreprise. « À vie », soulignent ses détracteurs.
En retour, Jean Blanc brandit des enregistrements qui attestent qu’une commission a bien été versée dans le cadre de la vente de la Crémaillère. Mais pas à lui. C’est un dénommé Pierre Denain qui aurait empoché entre 300.000 et 750.000 euros. Les versions divergent. Même les vendeurs semblent s’en émouvoir dans ces enregistrements: « C’est du racket », s’emporte Camille Marne, le gérant de la SCI OMC, lors d’une conversation volée. « Ce que je voulais dire par là, c’est que c’est de l’argent vite gagné », relativise l’intéressé. Il aurait suffi d’un déjeuner au Café de Paris avec les vendeurs pour sceller cette commission. Pierre Denain, actif dans l’immobilier monégasque, les aurait mis en relation avec la Principauté, via Claude Palmero. La suite on la connaît…
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