ÉPISODE CINQ – Ivanoh et moi avons cette fois déplié nos chaises dans le stationnement d’un petit centre d’achat démodé dont la moitié des locaux sont vides, entre l’autoroute Métropolitaine et le boulevard Saint-Laurent.
À côté du comptoir Western Union, on peut encore lire la réclame d’un commerce, aujourd’hui fermé, qui propose la pose de faux cils extrêmes. Je dois dire que ça me turlupine. J’essaie tant bien que mal d’imaginer à quoi peuvent bien ressembler des faux cils extrêmes. Extrême. Un adjectif improbable dans le domaine du faux cil. Une enquête s’impose, me suis-je dit, en souriant. Comme quoi je m’occupe l’esprit, car personne n’est venu au Western Union depuis notre arrivée.
Écoutez Émilie vous raconter en ses mots :
À l’intérieur du comptoir de transfert d’argent, le commis semble lui aussi, visiblement, trouver le temps long. Mais il refuse de me jaser, d’échanger ne serait-ce que quelques mots. Ce genre d’entreprise interdit à ses employés de parler à des journalistes, même pour discuter de banalités comme le temps long ou la température. Ou encore des temps durs.
Comme dans à peu près tous les domaines, les compagnies œuvrant dans le transfert d’argent comme les Western Union font de plus en plus face à la concurrence d’Internet. Depuis deux ans, les envois d’argent par téléphone ont augmenté de 48 %, car les canaux numériques sont beaucoup moins coûteux que les traditionnels.
L’absence de clients est d’ailleurs éloquente. Et lassante.
Nous déménageons donc nos pénates vers Montréal-Nord.
Conversation à l’ombre d’un arbre, en ce chaud mois d’été.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Je dois m’en confesser, mon ignorance en matière de botanique est abyssale, mais je tiens à saluer l’arrondissement de Montréal-Nord pour la beauté des arbres plantés en face de la hideuse Place Montréal-Nord.
La présence de ces arbres touffus, qu’on dirait transplantés des pays chauds, confère à notre nouveau salon une beauté tropicale qui égaye cet ensemble qui ferait sinon pleurer tout urbaniste qui se respecte. Nous voilà, comme par magie, à l’abri de l’agitation de la ville.
Contrairement au dernier comptoir devant lequel nous avons campé, celui-là est terriblement occupé.
Carlo Timéo est tombé en amour, il y a trois ans, alors qu’il était en vacances en République dominicaine. C’est une très belle femme, dit-il, mais n’allez pas croire que c’est une petite jeune : c’est une femme de mon âge!
Sa dulcinée dominicaine a 60 ans. Sa mère est malade, alors je l’aide
, explique Timéo. Destination soleil prisée, la République dominicaine et ses plages paradisiaques cachent un niveau d’inégalités économiques particulièrement élevé. Les 10 % les plus pauvres reçoivent moins de 1 % des richesses, tandis que les 10 % les plus riches s’en partagent 60 %.
L’amour, l’amitié, les liens de sang sont les principales raisons qui expliquent l’envoi d’argent par les diasporas dans leurs pays d’origine, mais aussi par des gens comme Timéo qui n’en font pas partie, mais qui ont croisé sur leurs routes des gens coincés dans la coulisse du monde.

Confidences sous les ramages d’été.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Depuis que je suis toute jeune, j’aime étudier, sans but précis, des langues étrangères. L’an dernier, je me suis inscrite à un cours de créole haïtien. Ce qui m’a le plus frappée dans l’étude de cette langue, ce sont les proverbes. Les Haïtiens sont des maîtres de la métaphore imagée.
Il y a des proverbes pour à peu près toutes les situations de la vie. J’en ai retenu quelques-uns. Rayi chen, men pa di l fimen tabak. Ce qui veut dire : on peut détester le chien, mais on ne peut pas dire qu’il fume
, ce qui insinue qu’on ne peut pas accuser quelqu’un de choses qu’il serait incapable de faire, même si on ne l’aime pas. J’aime bien celui-ci aussi : Kay koule twonpe solèy, men li pa twonpe lapli, qu’on peut traduire par : un toit qui coule trompe le soleil, mais il ne trompe pas la pluie
. Autrement dit : les fautes d’une personne seront exposées au grand jour tôt ou tard.
Au Western Union de la Place Montréal-Nord, ce sont principalement des gens nés en Haïti qui entrent et sortent du petit comptoir de transfert d’argent.
Certains sont arrivés il y a des décennies, d’autres récemment. L’immigration haïtienne est faite de vagues qui portent les noms de malheurs, politiques ou naturels, qui font des milliers de morts, des ruines, des vies brisées et des exilés.
Malè pa gen klaksòn
, le malheur ne klaxonne pas, dit-on là-bas.
En 2022, selon le ministère de l’Immigration du Québec, qui tient des statistiques sur la provenance des immigrants, 3715 Haïtiens ont immigré au Québec.
Haïti arrive en quatrième place des pays d’où proviennent le plus d’immigrants après la France, la Chine et l’Algérie.

Badiona Bazin souvient bien de Duvalier père et du chaos qui s’est emparé du pays alors qu’il était un jeune garçon.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Badiona Bazin sort du Western Union la démarche assurée, en ce début d’après-midi lumineux. Chemise blanche sous un complet noir, bien coupé. Une élégance remarquable. Il vient d’envoyer des sous dans ce pays qu’il a quitté en 1970. J’ai encore la mort dans l’âme d’être parti
, dit-il.
Badiona Bazin, 78 ans maintenant, est arrivé au Québec au sein de ce qu’on appelle la première vague d’immigration haïtienne, formée principalement d’intellectuels et de professionnels qui fuient alors le régime de François Duvalier.
Le dictateur, surnommé Papa Doc
, car il est médecin de profession, pille et détourne, pour son profit personnel et celui de ses proches, les ressources de l’économie. Il mène carrément son pays à la faillite. Entre 1960 et 1970, le PIB d’Haiti chute de 40 %.
Badiona Bazin est né dans la petite ville de Belladère. Il se souvient bien de Duvalier père et du chaos qui s’est emparé du pays alors qu’il est un jeune garçon. Celui qui vient de s’asseoir dans notre petit salon tropical a beaucoup à dire sur la vie, la politique, Haïti. C’est à la fois un acteur, un homme d’affaires, un écrivain. Il a animé des émissions d’affaires publiques à CPAM, radio privilégiée de la diaspora haïtienne à Montréal.
Quand il arrive au Québec, il obtient un diplôme d’études collégiales, puis entre à l’École des hautes études commerciales. À sa sortie, il est embauché comme enquêteur à Revenu Québec, qu’il quitte après 22 ans de service, tenté par l’aventure politique.
Quand je suis arrivée au Québec, le Parti québécois venait de naître. Je me suis tout de suite trouvé des affinités avec l’idéal social-démocrate de ce parti. Je viens d’un pays où l’idée de la souveraineté est importante et je comprenais bien que le Québec puisse désirer son indépendance.
53 ans plus tard. Bazin est toujours souverainiste. Et fier de l’être
, malgré le fait qu’il ait perdu deux fois comme candidat péquiste dans Laurier-Dorion.
Sur la petite chaise pliante, nous parlons enfin de la situation actuelle en Haïti.

Le drame haïtien, c’est l’exode des cerveaux. Les meilleures graines sont à l’étranger.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Haïti a des dirigeants crapuleux
, dit Bazin, qui pointe du doigt les intérêts économiques de la France, des États-Unis et du Canada pour expliquer pourquoi tant de calamités se sont abattues sur sa terre natale. Haïti, c’est l’histoire d’une liberté, d’un espoir dévoyé par la corruption et la violence des régimes successifs. Après la chute du clan Duvalier, Haïti va connaître une série d’échecs démocratiques jusqu’à aujourd’hui, alors que l’assassinat du président Jovenel Moïse, dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, marque la victoire totale de l’insécurité et de la criminalité au pays.
Une dame qui s’était attardée dans notre salon improvisé, quelques minutes après avoir envoyé des sous à sa sœur, avait insisté sur le mot stress : Trop de stress
. Trop de peur
, avait-elle dit pour expliquer son départ de la perle des Antilles en évoquant ces gangs armés qui en ce moment même kidnappent, tuent, rançonnent la population haïtienne. Elle a fui, abandonné sa maison. La terreur fait fuir. Les citoyens. Les investisseurs. Tout le monde.
Voilà le drame haïtien
, résume Bazin en soupirant.Car s’ils avaient pu rester, si moi j’avais pu rester, se demande Badiona Bazin, imaginez ce que j’aurais pu faire, ce qu’ils auraient pu faire! Le drame haïtien, c’est l’exode des cerveaux. Les meilleures graines sont à l’étranger.
Où elles fleurissent, prospèrent comme elles le peuvent et envoient de l’argent à ceux restés là-bas et qui n’en ont plus. Beaucoup d’argent.
Les transferts de la diaspora vers Haïti sont en constante augmentation depuis les 30 dernières années et comptent désormais pour plus du tiers du PIB depuis 2017. Cela a fait d’Haïti l’un des pays les plus dépendants des envois de fonds de migrants.
Ceux qu’on a laissés derrière nous ont besoin de nous, et c’est dans notre culture d’aider la famille
, me dit Bazin.
Men anpil chay pal ou
, dit un proverbe haïtien. Plus il y a de mains, plus le fardeau est léger.
Avec la collaboration de Bernard Leduc
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