Quand le prince monégasque Honoré V voulait vaincre la pauvreté

Éradiquer la pauvreté: de tout temps, cela a été le souhait des hommes politiques. Pourtant, aucun n’y est vraiment arrivé. Chacun y est allé de sa solution.

Ce fut le cas, à Monaco, au début du XIXe siècle, du prince Honoré V. À cette époque, Monaco était dans une situation économique catastrophique, les Grimaldi n’avaient plus d’argent.

Leurs biens en France, séquestrés et vendus par la Révolution, leur avaient été en partie rendus par le Consulat en 1802 mais ils avaient été obligés d’en vendre la plupart pour pouvoir vivre.

Honoré V devint officiellement prince en 1819. Mais il administra la Principauté dès 1815 lorsque son père, Honoré IV, lassé par le pouvoir, lui passa la main.

C’est à cette occasion que se situe, le 1er mars 1815, la rencontre à Cannes entre Honoré V allant prendre ses fonctions à Monaco et Napoléon, venant de débarquer de l’île d’Elbe et revenant prendre le pouvoir à Paris.

« – Je rentre chez moi, avait dit Honoré V.

– Moi aussi, avait répondu l’Empereur. »

La crainte du modernisme

Honoré V trouva une Principauté non seulement en mauvais état financier, mais aussi dans laquelle Menton et Roquebrune étaient sur le point de faire sécession, entraînant pour Monaco la perte des neuf dixièmes de son territoire.

Honoré V décida de prendre à bras-le-corps le sujet de la pauvreté. Il étendit son propos à la France entière. Il écrivit un ouvrage: « Le paupérisme en France, moyens de le détruire ».

Même si ses propositions sont irréalistes et bien dépassées aujourd’hui, ce livre a beaucoup fait parler de lui à l’époque, et continue à intéresser les historiens, ce qui a justifié sa réédition à notre époque.

La crainte du modernisme et la déshumanisation de la société sont des thèmes qui, sous une forme ou une autre, sont toujours d’actualité.

La machine pour diminuer les frais de production

Voici quelques extraits:

« – Le système industriel dirigé avec sagesse offre des avantages. Mais si l’exagération remplace la sagesse, ces avantages se compliqueront d’inconvénients. Poussés à l’extrême, ces inconvénients deviendront une source de ruine, de dangers immenses pour le commerce, pour la population. »

« La machine a pour but de diminuer les frais de production, conséquemment de restreindre les salaires indispensables à la subsistance du pauvre. Or l’intérêt du gouvernement, de la morale et de la philanthropie sera toujours d’employer au travail le plus grand nombre possible de bras. »

– « En vain a-t-on dit que le système des machines, en augmentant la puissance du travail, amènera une nouvelle diminution dans les prix de vente. Sans doute le consommateur peut gagner au développement de l’industrie. Mais pour que ce bénéfice lui profite réellement, s’il est pauvre le travail ne doit pas lui manquer: sans travail, point de consommation. »

Les dangers… du chemin de fer

– « Le chemin de fer est-il une nécessité? À moins de regarder comme telle la possibilité de traverser la France en vingt-quatre heures, nous ne le supposons pas. Donnez à cette gigantesque création toute la puissance dont on la croit capable, ordonnez-lui de transporter les animaux, les marchandises, et bientôt le paupérisme s’accroîtra de toutes les professions que votre génie aura ruinées. La vapeur consumera les chevaux comme elle anéantira le propriétaire d’herbages, de haras, ses fermiers et tous ceux que fait exister aujourd’hui cette riche branche de production. »

« Mais est-ce à dire qu’aucun chemin de fer ne mérite grâce? Non, sans doute: quelques-uns peuvent être utiles, mais pour les rendre rentables il faut choisir des nivellements faciles, les terrains propices, calculer soigneusement les chances de circulation, ne pas se laisser étourdir sur les dépenses par l’immensité des recettes, se souvenir de l’entretien, de l’intérêt des fonds, du capital à amortir, enfin se conduire comme le ferait un négociant probe, éclairé, visant moins à une fortune rapide qu’au bon ordre de ses affaires et au soin de sa réputation. »

Une usine de tabac

On le voit, le prince Honoré V craignait que l’industrialisation prive l’homme de travail dont de ressources financières.

Malgré tout – et c’est peut-être un paradoxe – il fit le choix d’industrialiser la Principauté de Monaco. Il tenta de restaurer l’usine de tabac que son grand-père Honoré III avait créée mais qui avait été fermée par le Royaume sarde sous la tutelle duquel Monaco se trouvait à l’époque. Il essaya d’ouvrir d’autres usines, installant même des ateliers dans certains locaux du Palais.

Il lança des coopératives agricoles d’agrumes afin de mettre les gens au travail.

Face à la disette, il accorda le monopole de l’approvisionnement en blé et de la fabrication du pain à un négociant de Marseille, ce qui, à l’arrivée, mécontenta la population.

Sa volonté était sincère mais ses manières autoritaires déplaisaient. À la fin, il n’eut ni le résultat ni la popularité escomptés.

L’enrichissement de la Principauté ne viendrait pas par l’industrialisation mais par le tourisme et… le casino. Pour cela il faudrait attendre Charles III, un demi-siècle plus tard.

Chateau de Torigni où Honoré V fit ses expérimentations économiques. Photo DR.

Honoré V à Torigni

Si le prince Honoré V eut des difficultés à appliquer à Monaco ses théories en matière de politique agricole, il les mit en pratique à Torigni, en Normandie, où les Grimaldi possédaient un château qui leur venait de la famille Matignon.

Il fit défricher des terrains, organisa une ferme modèle, distribua des semences, des outils et des conseils pour accroître la productivité. Il mit les mendiants au travail, jugula le vagabondage, encouragea pour les oisifs le travail à domicile

(couture, tissage, filage), obligea les enfants à aller à l’école.

Il avait ce point de vue sur la mendicité (cité par Philippe Delorme dans les « Plus belles heures de Monaco »): « La génération mendiante se renouvelant par la nécessité, par l’ignorance, la paresse, a pour caractère le crétinisme, l’abjection et les vices les plus bas. Si vous écartez la nécessité, si vous relevez ces jeunes âmes par la morale et la religion, si vous créez l’amour du travail, évidemment le mal sera coupé à la racine ».

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