Au Sénégal, « les jeunes générations sont coincées entre les nouvelles normes sexuelles et celles des pouvoirs religieux »

Francis Sarr, professeur de philosophie, chercheur et coauteur d’un chapitre du livre La Société sénégalaise à l’épreuve de biopolitiques de la sexualité concurrentielles (éd. Karthala, 2022), s’interroge sur les crises actuelles de l’éducation, notamment celle de l’initiation qui encadrait la vie sexuelle dans la société sérère.

Je suis né dans une famille à la fois chrétienne et musulmane dans la région de Fatick, au centre du Sénégal. J’ai longtemps souhaité servir le Seigneur et devenir séminariste. Le destin m’a finalement conduit vers la philosophie à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar. Malgré les mouvements de grève, la recherche m’a passionné et j’ai pu mener mes études jusqu’à devenir professeur de philosophie au lycée.

Je m’intéresse depuis longtemps aux questions relatives à la vie sexuelle, car on ne peut pas parler de l’humain sans parler du corps. L’homme n’est pas qu’immatériel. Déjà la vie en société, en général, convoque dans l’éducation traditionnelle les principes de la chasteté, de la maîtrise de soi et des différentes pulsions humaines. Dans le monothéisme, le corps est sacré, car créé par Dieu. Respecter son corps, c’est respecter son créateur.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés « Quand je parle de sexualité, c’est la plupart du temps en français. En wolof, ça sonne très vulgaire »

Dans la tradition sérère au Sénégal, le corps doit être éduqué, initié à des comportements qui respectent les valeurs morales et esthétiques portées par la société : l’honneur, l’honnêteté, le courage, le sens de l’effort et des responsabilités, la discipline, la solidarité, mais aussi le mystère. Le rite d’initiation permet au sujet d’être conscient de sa fonction dans la société au moment d’entrer dans l’âge adulte, souvent marqué par le mariage.

Dans mes recherches, j’interroge les enjeux de l’initiation dans la société sérère. Cette période qui tend à disparaître avec la scolarisation bouleverse le rapport aux valeurs et au temps dans les villages. Selon la tradition, l’initiation des femmes est assurée par la doyenne des initiées dans le cadre du rite « maad ngulok ». Elle est choisie pour présider aux rituels d’intégration, de formation morale et d’initiation sexuelle de la jeune mariée.

« La façon de vivre des Blancs »

Ainsi, à travers plusieurs mécanismes, l’initiée apprend à gérer sa vie sexuelle future, la nuit de noces, le sens du mariage et la manière de faire vivre son foyer. Ces discussions échappent aux femmes prépubères, mais il n’y a pas d’interdit à en parler avec des femmes plus âgées.

Pour les hommes de la même classe d’âge, qui ont été circoncis ensemble, puis ont partagé le rite d’initiation, le sujet de la sexualité ne doit pas sortir du cercle des initiés. Ils peuvent en parler, mais entre eux avec le souci de la discrétion. Le jour du mariage par exemple, quand l’homme doit partir à la cérémonie, il le fait en cachette pour ne pas recevoir un mauvais sort, qui le rendrait incapable d’avoir une érection la nuit de noces. La consommation du mariage en dépend. Un pagne blanc est posé sur le lit et montré avec une tache de sang.

Il vous reste 45% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Crédit: Lien source

Les commentaires sont fermés.