En Guadeloupe, le Mémorial ACTe ou la mémoire empêchée

Le Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage, dit le Mémorial ACTe, trône à l’entrée de la rade de Pointe-à-Pitre en Guadeloupe, sur le site de l’ancienne usine sucrière Darboussier. Le bâtiment couvre 1 700 m² pour les collections permanentes, 700 m2 pour les expositions temporaires, un grand département de généalogie, une espace de documentation, une salle de congrès, une grande terrasse ainsi qu’un restaurant. Un lieu immense pour un grand projet culturel inabouti, à l’arrêt au pire, au ralenti au mieux.

Longues périodes de fermeture, expositions permanentes à la peine… Depuis son inauguration le 10 mai 2015, le Mémorial ACTe ne parvient pas à remplir sa mission de lieu international de mémoire. Fin novembre, la chambre régionale des comptes de Guadeloupe (CRC) a rendu un rapport, après avoir inspecté l’activité du musée depuis sa transformation en établissement public de coopération culturelle en juillet 2019. Son constat est simple : depuis ce changement de statut qui devait lui conférer une plus grande autonomie, le Mémorial ACTe dysfonctionne.

Dégradation des collections et absence de projets

Outre les affaires administratives, les marchés publics mal passés, « il ne répond pas aux ambitions de son projet initial de faire de la Guadeloupe, la capitale mondiale de la recherche sur la traite négrière et l’esclavage », notent ainsi les magistrats de la CRC, qui évoquent une difficulté d’accès aux expositions, notamment la permanente, fermée au moins 40 % du temps. « Les risques de dégradation des collections sont réels dans la mesure où les matériels destinés à les ralentir subissent des pannes successives depuis 2020 », constate également la chambre, qui parle d’une « détérioration progressive, déjà observable sur certaines pièces ».

Par ailleurs, souligne-t-elle, le mémorial n’a jamais été intégré au projet touristique de « la route de l’esclave » qui unit sous ce terme un ensemble de vestiges de la colonisation et de l’esclavage répartis un peu partout dans l’archipel de Guadeloupe. La part dédiée à la généalogie est également réduite à peau de chagrin, la médiathèque n’existe plus, transformée en bureau puis en atelier d’artiste. D’autres espaces sont devenus des bureaux et la salle d’exposition temporaire a manqué de projets d’envergures, notamment internationaux, note aussi la Chambre.

Un conflit de gouvernance

La raison de ce fiasco, constatée par les magistrats, défraie la chronique depuis 2021 sur le territoire guadeloupéen : un conflit ouvert entre l’ex-directrice générale Laurella Rinçon et les deux présidents successifs du conseil d’administration du Mémorial ACTe. Le dernier d’entre eux, également président de la Région Guadeloupe, a fait montre selon la Chambre d’une ingérence certaine dans les affaires du mémorial. C’est d’ailleurs la ligne de défense de Laurella Rinçon, révoquée le 24 août dernier. Aux magistrats de la CRC, elle explique n’avoir jamais finalisé le projet scientifique et culturel, en raison de «l’instabilité des effectifs liée à l’intrusion permanente de la Région Guadeloupe », laquelle utilise régulièrement l’établissement pour ses événements : Route du Rhum, Salon du livre, etc.

« On va reprendre le travail de la directrice sur les projets d’exposition», explique-t-on désormais à la Région, qui a installé l’une de ses cadres à l’intérim de la direction fin août. Celle-ci a pour mission de redresser la barre et d’installer un comité scientifique encore inexistant – bien que les candidatures aient été appelées entre juillet et septembre. Pour l’heure, rien ne filtre. Ni du côté de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, représentée dans la gouvernance, ni du côté de la Région qui, forte d’être le principal pourvoyeur du budget de l’établissement, justifie son interventionnisme et estime à quelques mois « l’aplanissement des choses ».

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Le Mémorial ACTe en dates

2015. Inauguration par François Hollande du Mémorial ACTe (MACTe), grand musée sur la mémoire de la colonisation et la traite négrière.

2017. Exposition « Darboussier au cœur des migrations », un focus sur l’histoire industrielle de la Guadeloupe qui a fait entrer sur l’archipel des populations d’origines différentes.

2018. Exposition itinérante « Zoos humains : l’invention du sauvage », mise au point par la Fondation Lilian-Thuram.

2019. Exposition « Le modèle noir, de Géricault à Picasso », créé au Musée d’Orsay la même année.

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