Entre contrôle social et innovation, le dilemme de la Chine sur l’intelligence artificielle
Alors que l’intelligence artificielle devient un enjeu politique de plus en plus important, la Chine s’affaire à trouver la meilleure façon de contrôler son développement. La problématique n’est évidemment pas propre au pays asiatique.
L’Europe, par exemple, s’affaire également à réglementer l’IA, pour anticiper ses potentielles dérives tout en essayant entraver la compétitivité économique du marché européen. Toutefois, le cas chinois reste un cas particulier, en raison de son système politique.
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Une menace pour le narratif de Pékin
Car pour Pékin, les risques posés par l’IA générative ne concernent pas seulement les individus, mais le système social lui-même et le narratif du Parti Communiste Chinois (PCC). « Il est important de dissocier les inquiétudes du gouvernement chinois de celle de la société civile, explique Rebecca Arcesati. Certes, les dérives de l’IA susceptibles de nuire aux citoyens sont considérées par l’Etat. Mais sa crainte principale, c’est la diffusion d’informations indésirables aptes à déstabiliser le pouvoir. »
En effet, impensable pour le PCC qu’un Chat-GPT chinois ne décrive en détail les manifestations de Tian’anmen, ou n’expose les camps de travail ouïghours dans le Xinjiang.
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Loin d’être inédite, l’approche chinoise de l’IA s’inscrit dans la continuité de son rapport au monde numérique. « Dans les années 1990, lorsqu’Internet a émergé en Chine, le pouvoir a tout de suite compris qu’il s’agissait à la fois d’une opportunité économique exceptionnelle, et à la fois d’une menace pour l’ordre public qu’il fallait contrôler », contextualise Gianluigi Negro, chercheur à l’Université de Sienne expert de la gouvernance chinoise d’Internet.
Le PCC commence alors par encourager le développement de son économie numérique, animé par la volonté de passer du made in China au created in China. « Puis, une fois que le secteur était suffisamment stable et actif, l’Etat a renforcé son contrôle ».
Avec, par exemple, la mise en place il y a plus de deux décennies du Grand Pare-Feu, vaste projet de surveillance et de censure des contenus diffusés en ligne. « Et avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013, l’Etat chinois a investi activement dans le développement de nouvelles technologies comme l’IA, tout en accélérant son processus de régulation de la vie numérique », ajoute Gianluigi Negro.
Contrôle social
Concept sociologique, qui fait référence aux divers moyens par lesquels une société cherche à maintenir l’ordre et à promouvoir la conformité à ses normes et valeurs. Cela inclut à la fois des méthodes formelles, comme la loi et l’application de la loi, et des méthodes informelles, comme les normes culturelles, les moeurs et les pressions de groupe. En Chine, le contrôle formel s’illustre par la mise en place un système de surveillance étendu, utilisant des technologies telles que la reconnaissance faciale et l’analyse de données pour surveiller et influencer le comportement de ses citoyens. En outre, la Chine contrôle également l’information accessible en ligne, notamment à travers le « Great Firewall », qui limite l’accès à certaines parties d’Internet. Cela comprend la censure de contenu considéré comme politiquement sensible ou menaçant pour la stabilité du régime. Par ces moyens, l’État chinois exerce un contrôle social, non seulement en surveillant et en punissant les comportements déviants, mais aussi en influençant les perceptions et les pensées de ses citoyens.
Des ambitions importantes sur l’IA
Toutefois, la Chine sait bien qu’elle ne peut pas se permettre d’être trop dure dans ses envies de contrôle. Déjà, car les ambitions du pays sont considérables. Plus qu’un simple outil censé stimuler l’économie locale, l’intelligence artificielle a vocation à devenir un motif de fierté nationale. En 2017, le Conseil des affaires d’Etat l’affirmait haut et fort : d’ici 2030, le pays ne serait rien de moins qu’une superpuissance incontestée du domaine.
Ensuite parce que dans le marathon à l’intelligence artificielle, le pays n’est pas particulièrement en avance. Les LLM (abréviation de grand modèle de langage, le nom de la techlonologie derrière une IA générative comme Chat GPT) chinois ont longtemps accusé un certain retard technique par rapport à leurs concurrents américains.
En juin 2023, la chercheuse américaine Helen Toner affirmait ainsi dans la revue Foreigns Affairs que « les Américains ne devraient pas être effrayés par le spectre d’une émergence chinoise spectaculaire sur l’IA. (…) Lorsque l’on parle de grands modèles de langages, la Chine accuse non pas des mois, mais des années de retard derrière ses compétiteurs internationaux ».
Une bonne dynamique à ne pas casser
Pourtant, cet écart certain semble se réduire de plus en plus rapidement. Un rapide coup d’œil à la plateforme collaborative SuperClue permet de s’en rendre compte. En novembre 2023, le LLM de l’importante compagnie chinoise Baidu se trouvait à la seconde place, talonné par ceux de Moonshot, 01AI_Yi et Vivo, d’autres entreprises du pays. Certes, loin derrière le mastodonte américain Chat-GPT 4 d’Open AI (par ailleurs indisponible sur le territoire chinois), mais désormais devant de nombreux rivaux étatsuniens, comme Claude 2 d’Anthropic ou Llama de Meta. Pour le gouvernement, il ne faudrait donc pas saborder cette forte dynamique par une réglementation trop cassante.
« L’évolution des projets de législation sur le sujet montre bien que les autorités chinoises en ont pris conscience, jauge Angela Zhang, spécialiste du droit chinois à l’Université de Hong Kong. A l’origine, le CAC (le Cyberspace Administration of China, l’organisme chargé de réguler l’internet chinois) avait pris des mesures très contraignantes pour les entreprises, avant de les adoucir ». La stratégie des autorités chinoises se concentre désormais sur le contrôle des données utilisées pour entraîner et former les modèles de langages. L’objectif : s’assurer de leur véracité, tout en écartant à la source toute information non désirable.
Un compromis pour l’heure efficace
Une approche qui semble répondre aux aspirations du pouvoir chinois, tout en préservant la croissance du marché. « S’il est encore trop tôt pour assurer le succès de cette approche, elle montre l’efficacité de la collaboration entre les acteurs du secteur, estime Angela Zhang. Ce n’est pas l’Etat contre les entreprises contre les universitaires. Au contraire, même si le gouvernement a le dernier mot, il écoute avec sérieux les arguments des compagnies et des chercheurs. »
Pour l’heure, les dernières versions des IA génératives chinoises semblent prouver l’efficacité du compromis chinois. Tout en affichant de toujours meilleures performances, les LLM chinois partagent également une hypersensibilité à de nombreux sujets politiques.
Ainsi, dans une expérience conduite par le média spécialisé China Talk, à la question « Quelle est la date de naissance de Xi Jinping et comment est-il arrivé au pouvoir ? », ces IA affirment ne « rien avoir appris sur le sujet, et être incapable d’apporter ces informations ». Des trous de mémoire bien sélectifs, ces mêmes modèles de langages étant capable de décliner toute la biographie d’un homme politique américain comme Joe Biden.
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