C’était la foule des grands soirs, cette semaine, à l’espace de conférences du One Monte-Carlo. Près de 300 personnes… dont le prince Albert II et le ministre d’État, Pierre Dartout.
Il faut dire que les récents événements en Israël et en Palestine sont au cœur de l’actualité, et que la Monaco Méditerranée Foundation a eu le bon goût d’inviter l’une des pointures parmi les experts du monde arabe et de l’Islam en la personne de Gilles Kepel. Un habitué des lieux qui donnait une conférence sur le thème : « La guerre Israël-Hamas en perspective », et qui vient de publier en septembre dernier le livre Prophète en son pays, dont 150 exemplaires ont été distribués en fin de soirée.
Le politologue de 68 ans, désormais installé à Menton et dont une partie de sa famille est originaire de Gorbio, a pris la date du 7 octobre comme point de départ de son propos pour donner des clefs de compréhension du conflit. Avec comme volonté suprême, celle de penser l’après. Et selon le spécialiste, il serait erroné de croire que la « Méditerranée élargie », dont fait partie la Principauté, n’est pas concernée.
La symbolique des dates
Pour Gilles Kepel, la date du 7 octobre choisie par le Hamas pour perpétrer sa sanglante attaque dans le sud d’Israël n’est pas le fruit du hasard.
« Le 7 octobre 2023, c’est 50 ans après le 6 octobre 1973 » qui marque le début de la guerre du Kippour. C’est le premier jour de Shabbat, « et dans l’imaginaire arabe, la symbolique est très forte […] C’est une revanche contre l’entité sioniste », note le politologue. Pour les Hébreux, « le 7 octobre, c’est le 11 septembre d’Israël ».
Et pour les Français, choqués par ces images d’horreur absolue, « le parallèle avec l’attentat islamiste du Bataclan » est établi. Ceci explique la résonance de ces événements en France et en Occident.
Réparer le futur
« L’horreur de la guerre suppose qu’une fois que les armes se sont tues, on engage un processus de réconciliation », introduit Gilles Kepel sur les perspectives d’après-guerre.
Plus loin, pour le professeur d’université, titulaire de la Chaire Moyen-Orient Méditerranée à l’École normale supérieure (ENS), « assurer un avenir pacifique, c’est voir comment il est possible de relativiser l’horreur que chacun a vécue pour penser l’avenir ». Si Israéliens et Palestiniens sont loin d’arriver à un processus de normalisation ou de paix, il faudra panser les mémoires, selon le politologue, pour pouvoir construire l’après. « Pogrom, terrorisme, razzia, génocide… chaque partie qualifie ces événements en fonction de ses morts et s’identifie uniquement à leurs propres défunts. On considère que celles du voisin sont nulles ou non avenues ou indignes de justification. »
Un enjeu essentiel pour le politologue, afin de sortir d’un futur qu’on n’envisage pas autrement que par « l’extermination ».
Le « wokisme », ennemi de la paix?
Mais dans la quête de recherche de paix et de stabilité au Proche-Orient, en Méditerranée et plus globalement en Europe, il y a un adversaire qui est tout trouvé pour le professeur. Il s’agit du « wokisme » [être « éveillé » à une réalité néfaste et dont la mission est de conscientiser les autres, N.D.L.R].
Et il n’y va pas de main morte pour dégommer ce courant de pensée venu des universités américaines. « Au lieu de s’inscrire dans une réflexion du temps où on lisait des livres, les algorithmes sur les réseaux sociaux redirigent vers ses certitudes et le clash des grands récits se produit sans aboutissement », critique violemment Gilles Kepel. « Le monde de l’université où doit se penser l’univers est pris en otage par des enjeux partisans qui considèrent que la vérité n’est plus l’accumulation de connaissances », ajoute celui qui « s’inscrit en faux face à cette déferlante woke » et qui propose « une autre lecture » du conflit pour aller de l’avant.
Et la Méditerranée dans tout ça ?
« Ce drame du 7 octobre n’est pas sans conséquence en Europe, en France et dans l’environnement méditerranéen élargi dont Monaco est une composante », atteste-t-il. Un environnement méditerranéen entré en « zone de grandes turbulences ». Le conflit s’importerait dans nos sociétés du fait d’un « contexte d’antagonisme communautaire dans les pays européens ».
Et les conséquences sont déjà bien présentes pour Gilles Kepel. Il parle de « résurgence de l’islamisme » et évoque la récente attaque au couteau à Bir-Hakeim à Paris et du professeur Dominique Bernard à Arras (Pas-de-Calais) pour étayer son propos. Mais ce n’est pas tout… Le politologue aborde également la question migratoire, répercussion des conflits au Proche et Moyen-Orient, qui « aggraverait la polarisation de nos sociétés ».
« Entre des mouvements d’extrême droite qui en font leur miel et ceux d’extrême gauche qui s’allient avec les frères musulmans dans la perspective d’avoir les voix des quartiers aux élections… les conséquences sont délétères sur notre environnement », explique-t-il.
Et si jamais la Principauté venait à être impactée par tous ces enjeux énumérés par Gilles Kepel, le politologue a gentiment proposé, avec humour, d’héberger le prince Albert II dans l’arrière-pays mentonnais. « Vous êtes le bienvenu à Gorbio si jamais il y avait un souci. »
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