« Toutes les entreprises françaises paient leurs impôts au Bénin »

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L’Ambassadeur de France au Bénin ne mâche pas ses mots : parmi les dix plus gros contributeurs fiscaux du Bénin figurent au moins cinq entreprises françaises. Mais questionner les relations économiques entre la France et le Bénin, c’est aussi s’interroger sur leurs secteurs d’activités et comment les entreprises françaises au Bénin traitent leurs agents béninois. A toutes ces questions, l’Ambassadeur Marc Vizyrépond sans langue de bois.

L’Evénement Précis :Il y a aujourd’hui beaucoup de multinationales au Bénin, dont beaucoup d’entreprises françaises. Que pouvez-vous dire de cette tendance ?

Marc Vizy : Ce que je voudrais dire au préalable, c’est que de nos jours, il est parfois très difficile de déterminer la nationalité d’une entreprise. Je vais vous donner un exemple. Il y a un an ou un an et demi, j’ai été invité parlenouveau concessionnaire Peugeot à l’inauguration de la concession. Je me suis dit : « C’est Peugeot, c’est normal que l’ambassadeur de France y aille. » Et en fait, à la réflexion, je me suis aperçu que cette concession Peugeot, elle est tenue par des Libanais installés au Ghana, qui créent une succursale ici qui s’appelle Japan Motors, qui vend donc des voitures principalement japonaises et que les voitures Peugeot qu’ils allaient vendre ici, sont des voitures fabriquées en Chine. L’ambassadeur de France, et c’est vrai pour l’ambassadeur d’Italie, d’Allemagne, des Etats-Unis ou de n’importe quel pays, a parmi ses fonctions, de favoriser l’accès des entreprises de son pays, au marché du pays dans lequel il est accrédité. Et il est vrai que parfois une entreprise qui apparait comme à priori française, si on creuse un peu, on s’aperçoit que si elle remporte un marché ici, il y aura très peu de valeur ajoutée en France.Si c’est une entreprise de service il est normal que la plus grande part de la valeur ajoutée soit dans le pays. Maisla valeur ajoutée, même les dividendes de l’activité, on ne sait plus très bien où ça va. Déjà, il y a une difficulté pour un ambassadeur de déterminer la nationalité d’une entreprise. Ceci dit, il y a quand même ici des entreprises dont on peut raisonnablement penser qu’elles sont très majoritairement françaises, parce que leur siège est en France, parce que leur capital est majoritairement français, parce que leurs employés ou leurs cadres dirigeants sont Français. Et donc il y a des entreprises françaises qu’on peut considérer comme françaises ici.

Dans un récent discours prononcé devant des responsables des chambres de commerce et d’industrie de la zone francophone, vous avez parlé des « entreprises franco-africaines et francophones ». Pourquoi cette terminologie ?

Ce que je veux dire, c’est qu’en économie il y a le capital et le travail. C’est un peu ancien comme formulation. Dans la partie “travail”, les entreprises françaises installées ici, leurs employés sont quasi exclusivement béninois. Les cadres sont très majoritairement béninois et les cadres dirigeants sont souvent béninois ou africains. C’est ce que je voulais dire quand je me suis adressé aux opérateurs économiques. C’est que j’ai la certitude que dans ces entreprises, on est en train de fabriquer un nouvel écosystème franco-africain avec de plus en plus de cadres dirigeants ou de hauts cadres de ces entreprises qui sont africains et qui passent d’un pays à l’autre. Quand on va par exemple sur un chantier de Sogea-Satom sur la Route des Pêches, on voit sur le premier ouvrage d’art, la chef de chantier est sénégalaise. Le deuxième ouvrage d’art, c’est un Camerounais. Ensuite, ça va être un Français, ensuite ça va être un Béninois. Et ces gens passent d’un chantier à l’autre dans différents pays. C’est vrai pour beaucoup d’entreprises du BTP. Le groupe Castel c’est la même chose. Dans beaucoup d’entreprises, c’est comme ça que ça se passe. Et finalement, je trouve que c’est heureux parce que d’ailleurs il y a des cadres africains qui montent à Paris. Le patron Afrique pour Sogea-Satom, je l’ai croisé l’autre jour au Novotel c’est un Africain. Le patron ici pour Bolloré Logistics devenu AGL, il part pour être un des cadres dirigeants à Paris. Ces aller-retours moi je trouve que c’est une bonne tendance. Parce que ça marche mieux quand les gens connaissent le terrain, et quand on leur donne l’opportunité de progresser dans un groupe indépendamment de leurs nationalités.

Comment trouvez-vous ces employés béninois au sein des entreprises françaises ?

Je ne peux pas faire de généralité, évidemment. Mais ce que je sens, c’est que les employés béninois sont très volontaires, travailleurs, sérieux. Ça c’est l’aspect positif. Là où il y a des marges de progression, c’est la formation professionnelle. Souvent, ils manquent de formation et c’est normal parce qu’il n’y a pas encore des outils ici pour se former dans tous les domaines. C’est d’ailleurs pourquoi il y a de la part du gouvernement béninois une vraie volonté de mettre en place ici ces outils de formation avec des lycées techniques agricoles, notamment. Nous, on est très présents à la demande des autorités béninoises pour accompagner le financement des lycées agricoles. Il y a une dizaine d’écoles des métiers dans des domaines très précis qui sont en train de se créer. Et là aussi le gouvernement béninois a fait appel à une structure française qu’il paie, France Education International qui est une émanation du ministère français de l’éducation nationale avec des inspecteurs de l’éducation nationale spécialisés dans les formations techniques et professionnelles qui sont en train de concevoir les curricula, de concevoir les cahiers de charge pour les bâtiments de ces écoles des métiers et de concevoir aussi les cahiers de charges pour les équipements. Il y a donc ce travail qui est fait ensemble et il y a la formation professionnelle de niveau supérieur qui se fait notamment avec le projet Sèmè City où il y a pas mal d’établissement d’enseignement supérieur français qui vont collaborer, mais pas que français. Ils vont collaborer avec Sèmè City pour des formations professionnelles de niveau ingénieur. Quand on forme des gens, c’est dans dix ou quinze ans qu’ils commencent à donner leur pleine puissance. Avec le temps, ce déficit de formation sera comblé.

Côté rémunération, est-ce qu’il y a une discrimination ?

Moi je n’utiliserai pas le mot discrimination. Mais c’est vrai que partout dans le monde, dans toutes les entreprises du monde, les cadres expatriés gagnent davantage que les cadres locaux. Et ça, c’estdû aux sujétions dont ils sont l’objet. Il faut qu’ils déménagent, il faut qu’ils paient ou qu’ils louent une nouvelle maison, qu’ils scolarisent les enfantsdans des environnements où l’éducation n’est pas gratuite. Ils paient des assurances qui sont chères. Donc partout dans le monde, les entreprises paient davantage les cadres expatriés que les cadres locaux. Aujourd’hui, de plus en plus de cadres expatriés des entreprises dites françaises sont des Africains eux-mêmes. Puisque je me doutais que vous me poserez cette question, je me suis un peu renseigné. Il y a des entreprises où un cadre ivoirien, camerounais qui est expatrié ici, a strictement les mêmes rémunérations ou les mêmes avantages (voiture, logement, scolarité des enfants) qu’un expatrié français. Il y a d’autres entreprises où il a les mêmes avantages en nature, la même prime d’expatriation en pourcentage d’un salaire qui lui effectivement peut varier d’un pays à l’autre. C’est-à-dire que dans certaines entreprises, le salaire de base à partir duquel on calcule la prime d’expatriation, peut être de 100 en France, de 80 au Sénégal ouen Côte-d’Ivoire. Donc le salaire de base est calculé en fonction du coût de la vie dans les pays. Ensuite, la prime d’expatriation en pourcentage est la même. Le pourcentage de quelque chose de moins élevé est effectivement moins élevé. En revanche, les avantages en nature sont les mêmes. Donc vous avez raison. Un cadre expatrié, qu’il soit français, sénégalais ou camerounais va gagner plus qu’un cadre béninois au Bénin. Mais le cadre béninois qui va par exemple en Guinée, gagnera plus qu’un cadre guinéen. Ça c’est inhérent au système de rémunération d’à peu toutes les entreprises dans le monde. Les expatriés, du fait de leur sujétions, gagnent davantage.

Au Bénin, on voit que les entreprises françaises ne s’intéressent pas beaucoup au secteur textile qui est pourtant l’une des spécialités de notre pays.

En France, on a des entreprises qui sont très fortes dans certains secteurs et qui le sont moins dans d’autres. Par exemple, on est absent dans le textile, comme vous l’avez dit. On attendait un peu que des entreprises françaises investissent dans le textile à GloDjigbé. Mais nous, ça fait 40 ans qu’on a démantelé notre industrie textile. On a encore de la conception de vêtements mais plusde métiers à tisser ou des filatures. On attendait qu’on soit présent dans le secteur de la noix de cajou. On n’en a jamais décortiqué en France. Il y a des secteurs où on n’a pas d’avantages comparatifs. En revanche, il y a des secteurs où on est plutôt bons. Parmi les plus grandes boitesaumonde pour les chantiers un peu compliqués, il y a beaucoup de boites françaises. Le groupe Bouygues, le groupe Vincy, Eiffage et d’autres encore sont des groupes qui doivent être dans les dix ou quinze entreprisesles plus fortes au monde en termes de bâtiment. Il y a un autre secteur où on est très bons. Dansles cinq premiers mondiaux, il y a trois français : c’est le secteur des centres d’appel. C’est moins connu. Vous avez une entreprise qui est le leader mondial des centres d’appel qui s’appelle Télé Performance qui a plusieurs centaines de milliers d’employés dans le monde, dont 70.000 en Inde, je crois. Il y a des entreprises françaises de ce secteur qui sont présentes ici. Par exemple Webhelp qui doit être deuxième ou troisième mondial et qui a quelques centaines d’employés ici. Il y en a une qui n’est même pas dans le top 10 mondial et qui a créé en deux ans 1300 emplois à Ganhi. C’est VIPP Interstis.

Vous l’avez dit,les entreprises françaises sont aujourd’hui très présentes dans le secteur des infrastructures. Est-ce une volonté de faire pièce à la concurrence chinoise ?

C’est vrai que dans le domaine des infrastructures, il y a des entreprises françaises qui sont performantes. On a ici Colas, Sogea-Satom, Bouygues, Vincy Energies, Eiffage, Franzetti, SPI Batignolles Il y en a d’autres encore qui sont en sous-traitance au port. C’est vrai que c’est un secteur où on est bons. Il y a des appels d’offres qui sont lancés. Les entreprises françaises y répondent, évidemment. Ce n’est pas dans l’objectif d’évincer des Chinois ou d’autres compétiteurs. Dans ce domaine, quand je suis arrivé ici, les entreprises françaises c’était à peu près 30% des marchés de travaux publics ici, surtout sur les opérations un peu complexes. C’est-à-dire qu’on est un peu plus chers que les entreprises chinoises ou turques. Ce qui fait que pour être compétitifs, il faut que les marchés soient un peu complexesavec de la valeur ajoutée, avec beaucoup d’ingénierie. La grande différence peut-être avec nos compétiteurs, c’est que les ouvriers qui exécutent les travaux sont béninois. Je pense que vous n’avez jamais vu à la sortie d’un chantier d’une entreprise française de BTP ici, des cars entiers qui viennent chercher des ouvriers français pour aller les faire dormir dans des Algeco le soir. Ça n’existe pas, ça !Donc ces entreprises donnent du travail aux Béninois. Et elles sont très souvent encadrées voire dirigées par des Béninois. Regardez ! Le patron ici de Sogea-Satom est un Béninois. Le patron Afrique de Colas était jusqu’à il y a un an, un Béninois. Actuellement, le directeur général est un Français. Ça peut changer. Il y a de plus en plus de cadres Béninois ou Africains.

A Abomey-Calavi, Bouygues est en train de construire un hôpital de référence.

C’est Bouygues qui fait les travaux et c’est même Bouygues Maroc. Bouygues c’est français, mais c’est sa filiale marocaine. L’Afrique est pilotée depuis le Maroc chez Bouygues. C’est des travaux extrêmement complexes. Tout ce qui est câbles, fluides, il ne faut pas se tromper. C’est des travaux extrêmement précis. Et c’est pourquoi le gouvernement béninois a fait appel à une entreprise qui a l’habitude de faire ça, qui a des process extrêmement normés. C’est du sérieux. Et le Bénin a choisi comme assistant pour accompagner Bouygues et même surveiller les travaux de Bouygues, APHP (Assistance Publique des Hôpitaux de Paris). C’est l’organisme qui a plusieurs dizaines voire plusieurs centaines de milliers d’employés à Paris et dansla région parisienne. Et donc c’est APHP qui a fait toute la conception médicale de l’hôpital qu’ensuite Bouygues met en œuvre. C’est effectivement deux entreprises françaises qui sont à la manœuvre pour réaliser cet hôpital.

Comment sera fait le recrutement du personnel de cet hôpital ?

S’agissant du recrutement, une fois que ce sera livré au ministère de la santé du Bénin, c’est le ministère de la santé du Bénin qui va le gérer, mais qui a souhaité que APHP, au moins pour les deux ou trois premières années, puisse mettre en place une équipe d’encadrants français qui vont être en binôme avec des cadres béninois. Parce qu’ici, personne n’a géré d’hôpital aussi important que celui-là. Ensuite, pour les médecins, les infirmiers, c’est encore le ministère de la santé qui va s’en occuper.

Une question qui revient de plus en plus : est-ce que les entreprises françaises installées au Bénin paient leurs impôts au Bénin ?

Oui, assurément. Toutes les entreprises françaises, même les plus petites paient leurs impôts au Bénin. Et d’ailleurs, je me suis renseigné auprès de la Direction générale des impôts, dans les dix plus gros contributeurs fiscaux au Bénin, il y a cinq entreprises françaises. Donc elles paient au Bénin. Si vous me posez cette question, je suppose que vous avez entendu dire qu’un pays voisin a dénoncé une convention fiscale entre nos deux pays. Ça concerne non pas des entreprises qui ont des filiales et des succursales ici, c’est-à-dire 99% des entreprises qualifiées de françaises. C’est par exemple quand un avocat béninois va faire une prestation en France pour défendre dans un procès. La rémunération qu’il va toucher sera imposée au Bénin. Si un avocat français vient ici défendre un Béninois ou un Français dans un procès, sa rémunération sera imposée en France. Dans le cas de prestations très ponctuelles, c’est le pays d’origine qui impose. Mais dans le cas où il y a un établissement, c’est clairement au Bénin. Il n’y a aucune ambiguïté là-dessus. Cette dénonciation d’une convention fiscale aura donc un impact quasi nul.Il y a une exception à cela : ce sont les compagnies aériennes. L’Organisation Internationale de l’Aviation civile (OACI) qui est un organisme qui dépend des Nations Unies, a fixé une règle qui est universelle. Les compagnies aériennes sont imposées dans leurs pays d’origine. C’est-à-dire que quand Air France ou Corsair font des bénéfices ici, c’est en France que c’est taxé. Quand Air Côte-d’Ivoire ou Asky, qui viennent ici, font des bénéfices, c’est à Abidjan ou à Lomé qu’elles sont taxées. Si le Bénin crée une compagnie aérienne pour aller desservir le Nigéria, le Ghana ou la Côte-d’Ivoire, c’est à Cotonou que ses bénéfices seront taxés. C’est une règle universelle pour toutes les compagnies aériennes.

Depuis quelques années, on ne voit plus la France s’afficher dans le cadre de la lutte contre la corruption au Bénin. Est-ce que c’est une démission ?

La lutte contre la corruption, où que ce soit, c’est un acte de souveraineté. C’est quelque chose qui dépend de la justice de chaque pays. Nous on ne doit pas aller nous immiscer dans ces choses-là. C’est la responsabilité du Bénin. Ce que je sais, c’est que de plus en plus dans les grosses entreprises françaises, il y a des règles d’éthique ou de compliance qui font qu’il faut respecter la loi fiscale, il faut respecter la loi sur la corruption, il faut respecter l’environnement. C’est ce qui d’ailleurs leur pose parfois des problèmes de concurrence vis-à-vis d’autres entreprises qui n’ont la même éthique.

Et s’il fallait conclure cet entretien, que diriez-vous de la présence de la France dans l’économie béninoise en général ?

Moi je parlerai moins de présence que de partenariat. C’est-à-dire qu’il y a de plus en plus d’entreprises qui travaillent en Afrique avec des partenaires africains, que ce soit leurs clients ou leurs fournisseurs et surtout leurs équipes. Moi je souhaite qu’il y en ait de plus en plus. Parce que plus il y a de partenariats entre la France et le Bénin et plus l’ambassadeur de France est heureux. On est là pour ça, pour développer les relations saines et les partenariats. Si je constate que des entreprises françaises manquaient à leurs règles, ça me désolerait. Mais j’ai vraiment la conviction qu’on est sur la bonne voie.

Entretien réalisé par Olivier ALLOCHEME

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