Tintinophile averti, Pierre Dartout a reçu Monaco-Matin dans sa résidence d’État, ce vendredi matin, pour ouvrir l’album d’une année 2023 riche en actualités, et se confier sur sa vie personnelle et professionnelle en Principauté, un peu plus de trois ans après son arrivée. De planche en planche, le ministre d’État évoque des hauts et des bas, surmontés grâce à une équipe de conseillers-ministres et collaborateurs « de très grande qualité ».
Un entretien si vaste qu’il faudra deux volumes pour vous le livrer. A lire en début de semaine prochaine: l’évolution du Plan national pour le logement, la question de la mobilité dans et aux portes de Monaco, la quête de nouvelles recettes pour l’État, les mesures anti-inflation, la sécurité, Moneyval, l’Europe et les conflits internationaux.
Dans ce premier épisode, le ministre d’État revient sur les événements qui ont marqué le mois de décembre. A commencer par le vote du budget primitif 2024, ce jeudi soir, marqué par une sortie tonitruante de l’élue nationale, Christine Pasquier-Ciulla, refusant de faire partie « d’une sorte d’Etat-Cahuzac ».
Pierre Dartout évoque également l’inculpation du maire de Monaco, Georges Marsan; l’accident de la route qui a coûté la vie à deux jeunes étudiantes ou encore le manque d’offres de loisirs pour la jeunesse.
Avez-vous été heurté par la parole de Christine Pasquier-Ciulla avant le vote du budget? Est-ce insultant au regard de la condamnation pénale dont a fait l’objet Jérôme Cahuzac?
Cela m’a choqué et surpris. Je ne pensais pas que ce type de phrase serait prononcé à l’occasion des débats et je ne comprends toujours pas pourquoi. J’ai répondu et ne pense rien avoir aujourd’hui à ajouter ou à retrancher. Mais cette phrase est très désagréable, voire insultante à l’endroit de l’État, du gouvernement, et n’est finalement bonne pour personne en Principauté.
Vous souhaitez prendre de la hauteur et tourner la page?
Oui, mais ce sont des choses qui ne s’oublient pas. Des contacts ont été pris avec le Conseil national qui ont été positifs, si bien que nous sommes parvenus à ce vote positif et largement acquis dont je me réjouis. J’espère que le travail va se poursuivre dans un esprit de concertation mais, pour autant, on n’oublie pas. Moi, je n’oublie pas.
Ce budget primitif a été voté après des échanges plus apaisés, mais surtout dans un contexte international qui ne facilite pas la projection?
Absolument. Le contexte international est difficile et complexe. Le conflit en Ukraine a pu avoir des conséquences en matière d’inflation, d’énergies. Il y a aussi le contexte à Gaza. Et, globalement, un contexte anxiogène qui fait craindre aux gens pour leur sécurité. Moins à Monaco qu’ailleurs, mais le drame à Prague ce jeudi soir suit d’autres drames en Amérique du Nord ou en Europe. Ce contexte n’est pas bon pour le secteur économique, notamment le tourisme.
Des menaces qui sont invisibles, qu’on ne voit pas arriver….
C’est exact. Ces menaces se profilent à un moment où on ne les attend pas.
Il faut donc être prudent avec les ressources que l’État monégasque pourra percevoir, mais également être réaliste et ambitieux pour les dépenses que l’on va mettre en œuvre. Certaines sont dans la continuité des exercices précédents; d’autres entrent dans une nouvelle phase avec ce budget. Malgré ce contexte anxiogène, on ne doit pas oublier deux choses essentielles: tout d’abord, la situation à Monaco est bien meilleure qu’ailleurs sur le plan économique et sur le plan sécuritaire. Il faut préserver cela. La deuxième chose, c’est que notre monde actuel est marqué par une très vive compétition, une concurrence internationale, il faut savoir s’adapter, parfois même se remettre en cause, mais toujours aller de l’avant pour progresser malgré les menaces.
6 morts sur les routes en 2023: vers des contrôles d’alcoolémie?
Le bilan humain est terrible à Monaco cette année sur les routes, avec déjà six décès recensés, pour l’essentiel des jeunes. Que faut-il faire? L’élu Balthazar Seydoux a réclamé « une campagne choc » jeudi soir.
M. Seydoux a fait une intervention très positive et très opportune. Je suis père de famille, d’enfants jeunes, et l’on doit tous veiller à cela. Des campagnes de prévention doivent incontestablement être menées, par exemple lors des soirées, il faut peut-être intensifier l’initiative prise notamment par la nièce du souverain, Camille Gottlieb. Ce type d’opération parle plus aux jeunes que certains messages trop classiques et doit être intensifié et renforcé.
L’association Be Safe bénéficie de sponsors privés pour ses navettes, l’État doit-il l’aider financièrement?
Peut-être leur donner plus de moyens et faire en sorte que les choses soient mieux organisées.
Il y a des choses qu’on ne peut pas maîtriser lorsqu’il s’agit de fêtes qui se passent en dehors de la Principauté, et je crois que d’abord les jeunes doivent être bien informés selon les canaux les plus adaptés à leur âge. Et des actions de terrain qui répondent au besoin.
Peut-on éventuellement agir auprès des directeurs d’établissements de nuit, amplifier les transports nocturnes?
Il faut sans doute intensifier une campagne là-dessus. Et il y a quelque chose qu’il faudra peut-être envisager mais qui n’existe pas en droit monégasque. C’est une idée strictement personnelle, mais pourquoi pas des contrôles systématiques préventifs comme en France? Mais il faut une loi pour cela.
« Ce gouvernement est efficient avec une administration efficace »
Comment vous sentez-vous dans vos fonctions de ministre d’État au terme de cette année 2023?
J’ai une très bonne équipe rapprochée autour de moi avec ma cheffe de cabinet (Laurence Garino), le Secrétaire général du gouvernement (Marc Vassalo) et la directrice de la communication (Geneviève Berti). Une équipe de très grande qualité que je remercie. Je pense qu’il y a de très bons ministres. Ce sont ceux du souverain, avec lesquels l’entente se fait très bien. Un travail efficace est mené, chacun avec des personnalités différentes. Ce travail a été remarqué au Conseil national par des conseillers nationaux qui ne sont pas toujours très tendres avec nous mais auxquels des réponses précises ont été apportées, même si parfois ce n’était pas simple. Ce gouvernement est efficient avec une administration efficace mais qui, c’est le problème d’un petit État, est sous-dimensionnée face à certains enjeux.
C’est pour cela qu’on a augmenté significativement les effectifs, le plus significatif étant l’Autorité Monégasque de Sécurité Financière (AMSF). Un pays souverain a besoin d’un niveau minimum de fonctionnaires et ce n’est pas proportionnel à la population. Mais il y a des gens de grande qualité qui travaillent très tôt le matin et tard la nuit. Je suis très content de l’action des fonctionnaires et de leurs ministres d’autorité.
Comment travaillez-vous avec le directeur de cabinet du Prince, Christophe Steiner?
Nous travaillons très bien. J’ai eu l’occasion de le rencontrer à plusieurs reprises avant qu’il soit nommé, lorsqu’il était ambassadeur à Paris ou dans un cadre plus privé. C’est quelqu’un avec qui les relations sont très fluides. Les conditions de travail sont excellentes.
Comment vous sentez-vous à Monaco dans votre vie privée?
Je me plais ici, ma femme également. Nos enfants, qui ne sont pas ici en permanence, aussi. J’ai été habitué par mon métier précédent à travailler, ne pas trop compter ni les heures ni les jours, à considérer que j’étais toujours de service y compris le week-end. Je suis toujours joignable. Je reste pour les Fêtes parce que c’est un choix familial. Mes enfants viennent passer Noël ici. Je suis très heureux car ma famille compte beaucoup.
Avez-vous un horizon dégagé dans vos fonctions?
Cela, c’est le Prince qui décide.
Ce n’est pas un poids pour vous?
Non, pas du tout. Il faudra qu’un jour cela se termine parce que c’est la règle non écrite.
Vous n’y pensez pas dans l’action?
Non, je n’avais pas cela en tête jeudi soir [rires]. On ne passe pas toujours des moments commodes et faciles, mais j’ai accepté de venir ici en sachant que cela ne serait pas tous les jours un long fleuve tranquille. J’ai vécu des moments difficiles mais aussi de très bons moments, tant sur le plan privé que professionnel. Ce qui est extraordinaire à Monaco, c’est que j’ai des liens plus ou moins importants avec des gens venant de partout, c’est la première fois que cela m’arrive dans mon existence.
Un environnement qui enrichit personnellement…
Absolument. Le fait qu’il y ait des gens de toutes les origines est bon pour tout le monde. Cela donne beaucoup plus d’ouverture d’esprit. C’est un détail, mais qui est très important dans le monde, les jeunes ont une capacité à maîtriser les langues qui est supérieure à ce que l’on peut voir en France. Il y a une espèce de trilinguisme, français, anglais, italien qui est assez développé. En ce qui me concerne, sauf à l’époque où j’étais à l’aménagement du territoire et j’avais des rapports avec l’Europe, c’est le poste où je suis le plus obligé d’utiliser l’anglais.
« Affaire Marsan »: « Un maire empêché reste maire tant qu’il n’a pas démissionné »
Le maire de Monaco, Georges Marsan, a été placé sous contrôle judiciaire et inculpé des chefs de corruption active sur un agent public national, corruption passive par un agent public national, trafics d’influence actif et passif, prise illégale d’intérêt par un agent public national et association de malfaiteurs. Il est présumé innocent et une loi de 2006 consacre l’autonomie de la mairie. Pour autant, quelle doit être la position du gouvernement? Est-il concevable que le maire ne se mette pas en retrait?
Pour préconiser des choses, il faut savoir ce qu’il y a dans le dossier, et je ne le sais pas. C’est tout à fait normal puisque la Justice est indépendante et qu’il y a le secret de l’instruction, qui est bien préservé. Je n’ai pas à savoir ce qu’il y a dans le dossier donc pour le gouvernement, actuellement, il n’y a pas de conséquences à tirer de cela. Pour autant, cela nous concerne. Il y a présomption d’innocence mais il faut voir de façon pratique les conséquences que cela peut avoir sur la vie de la mairie. Nous avons regardé les textes d’assez près et, en l’état actuel des choses, il y a eu un communiqué de presse du procureur général, mais je n’ai pas connaissance des mesures restrictives qui auraient pu être prises [entretien réalisé quelques heures avant les précisions du procureur général, lire page 5, N.D.L.R.]. C’est pourquoi, j’ai écrit à la Secrétaire d’État à la Justice (Sylvie Petit-Leclair) pour lui demander quelles étaient ces mesures de façon à apprécier si elles ont une conséquence, ou pas, sur le fonctionnement de la mairie. Et donc de voir si le maire peut être dans une situation d’être empêché, ou pas.
Vous n’avez pas eu de contacts directs avec le maire depuis son inculpation?
Non, je n’ai pas eu de contact avec le maire de Monaco depuis la semaine dernière. Tant que je n’ai pas ces éléments de la Justice sur les modalités du contrôle judiciaire, je ne peux pas être sûr, et la mairie non plus elle-même, de décisions qui sont prises. Je précise qu’un maire empêché reste toujours maire tant qu’il n’a pas démissionné. Si un contrôle judiciaire devait montrer qu’il est empêché, alors le texte s’applique et le premier adjoint [Camille Svara, qui occupe déjà le poste par intérim jusqu’au 2 janvier 2024, N.D.L.R.] assure l’intérim.
L’offre de loisirs
Développer l’offre de loisirs est-il une priorité à court terme pour votre gouvernement?
Il y a des arbitrages qui ont dû être faits en prenant en compte des données budgétaires, environnementales et énergétiques concernant la patinoire. Une décision a été prise l’an dernier et confirmée cette année.
J’ai compris que cela avait créé une frustration et une déception mais encore une fois, nous ne pouvons pas avoir toutes les offres possibles en matière sportive sur 2km2.
Il faut donc faire des choix et nous essayons de les faire le mieux possible. Cela dit, j’ai bien conscience qu’il n’y a pas que le problème de la patinoire et qu’il y a un sujet lié à l’animation et aux loisirs qu’il faut mieux travailler au cours de l’année 2024, dans une société qui veut prendre en compte l’ensemble des âges, des plus jeunes aux plus âgés. Nous avons tout de même une offre sportive très large.
Qu’en est-il du futur bowling?
Nous avons bon espoir et ceux qui en sont les promoteurs travaillent là-dessus. Le projet verra le jour bien entendu, un jour.
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