L’IA va-t-elle ressusciter le mouvement luddite ?

Depuis quelques semaines, en Californie, un étrange rituel prend place. Dans la Bay Area, cœur battant de la technologie mondiale, des individus se retrouvent pour juger les impacts sur la société d’appareils technologiques, et les détruisent si ceux-ci s’avèrent plus négatifs que positifs. Smash, les ringdoor bells, interphones connectés très populaires aux États-Unis et véritables réseau de surveillance privé. Sauvé, l’ordinateur portable, outil puissant malgré des conditions de fabrication plus que critiquables.

« C’est une manière ludique d’appréhender les problématiques de ces technologies », explique Brian Merchant, journaliste tech et auteur. Il organise ces « tribunaux luddites » pour la promotion de son nouveau livre « Blood in the machine : the Origins of the Rebellion against Big Tech » (Hachette, 2023, non traduit), un récit historique de ce mouvement des années 1811 et 1812, lorsque des ouvriers du textile britanniques se sont soulevés contre les machines qui automatisaient leur travail et dégradaient leurs conditions.

Les événements sont cathartiques mais aussi solidaires, fait valoir Brian Merchant. « La culture aux États-Unis est très pro-Silicon Valley et les gens critiques de la technologie peuvent se sentir seuls. » Même si, pressent-il, le vent tourne et le discours technocritique devient plus acceptable.

L’IA encore peu déployée

Le luddisme, poussé par les inquiétudes liées à l’intelligence artificielle, est-il de nouveau à nos portes ? Non, pense l’auteur qui a consacré plus de 600 pages au mouvement.

En premier lieu parce que la technologie n’est pas au point, tranche-t-il. Il prend pour exemple les magazines ayant eu recours aux IA. Ainsi, le magazine américain Sport Illustrated a créé de faux profils de journalistes pour signer des articles générés par IA. Ceux-ci comportaient des fautes factuelles largement moquées. En France aussi on peut souligner quelques exemples de magazines ayant utilisé l’IA, sans grand succès – « contenus insipides et malaisants », titrait France Info qui en fait une recension.

Un argument qu’approuve en partie Yann Ferguson, sociologue à l’INRIA et directeur de LabourIA, laboratoire de recherche et d’expérimentation sur l’IA au travail lancé en 2021 par le Ministère du travail. Pour l’expert, l’IA suit une trajectoire d’intégration en entreprise assez classique où les managers cherchent des cas d’usages, soit « une activité dans laquelle l’IA peut apporter de la valeur, généralement sous la forme de gain de productivité ».

Pour l’instant, observe-t-il, ces projets débouchent très rarement sur du déploiement. « Le premier effet est souvent de trouver ça bluffant, détaille-t-il. Malgré tout, on ne le déploie pas parce qu’on se rend compte qu’il manque la méthode pour intégrer ces solutions dans un environnement de travail réel. »

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L’IA au service des travailleurs

Le directeur de LabourIA nuance cette absence de déploiement par l’avènement de ChatGPT et l’IA grand public. Lorsqu’elle est le fruit d’une « découverte spontanée par le travailleur » plutôt que d’une démarche managériale, l’IA est plus facilement adoptée, dit-il. Seulement, elle l’est en secret : 68% des utilisateurs de ChatGPT au travail le cachent à leur manager (une pratique appelée shadow GPT). « Les collaborateurs veulent être les bénéficiaires uniques de la valeur qu’ils ont reçue de la machine, être maîtres des gains de temps et garder le mérite des résultats. »

Cette démarche semble tout à fait opposée au temps des luddites, où les ouvriers se battaient non seulement pour leur emploi mais aussi pour leurs conditions de travail : d’une industrie du cottage, où chacun travaillait chez lui et selon ses propres horaires, les ouvriers se trouvaient soudainement regroupés dans des usines, surveillés par leur patron et avec des temps de travail fixes, expose Brian Merchant.

En adoptant l’IA afin de se libérer du temps sans se voir imposer de nouvelles tâches, « c’est comme si les ouvriers luddites avaient produit leur propre machine », image Yann Ferguson. Les entreprises ne laissent néanmoins pas à leurs employés les mains libres pour s’emparer de ces technologies : nombre d’entre elles ont envoyé des messages d’alerte à leurs équipes, ont interdit ou bloqué l’accès à ces technologies, notamment pour des raisons de confidentialité des données.

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Une concurrence déjà globalisée

Autre différence de taille entre 1811 et aujourd’hui : le contexte international. « À l’époque, c’était la première fois qu’on observait une telle transformation du travail. On pouvait voir les usines être construites à la périphérie des villes, les moulins à eaux tourner, la vapeur… on pouvait pointer d’où venait le problème », décrit Brian Merchant.

Aujourd’hui, les emplois sont déjà délocalisés dans le sud global et les entreprises sont des multinationales aux sièges sociaux lointains. « Il est plus difficile de savoir où diriger sa colère », conclut le journaliste. Il prend l’exemple du conflit qui a opposé en 2015 les chauffeurs de taxis et ceux du service Uberpop, où les premiers s’attaquaient aux seconds, faute de pouvoir s’adresser à l’entreprise (Uber France a depuis été condamné à 850 000 euros d’amende pour concurrence déloyale).

Dans cette nouvelle économie mondialisée, l’IA devient une concurrence de plus. Yann Ferguson cite l’exemple de Onclusive, entreprise de veille médiatique qui a fait grand bruit en annonçant le licenciement de deux tiers de ses salariés afin de les remplacer par de l’IA. En réalité, il s’agirait davantage de délocaliser les activités.

Le rôle des partenaires sociaux

Au 19ème siècle, les luddites ne s’étaient pas mis à tout casser sans crier gare, rappelle Brian Merchant. Ils avaient d’abord alerté les politiques et législateurs mais ceux-ci prirent le parti des investisseurs et industriels. « Pour beaucoup d’historiens, le mouvement luddite a aidé la formation d’une conscience de classe en Angleterre », raconte Brian Merchant.

En 2023, les avenues de négociations sont davantage ouvertes. Brian Merchant prend l’exemple de la grève des scénaristes à Hollywood, profession particulièrement syndiquée, dans laquelle l’encadrement du recours aux intelligences artificielles a fait l’objet d’âpres négociations.

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Dans une moindre mesure, des pétitions de salariés et des grèves internes ont influencé ces dernières années les directions des entreprises, qu’il s’agisse des engagements environnementaux d’Amazon ou du renouvellement de contrats militaires chez Google.

 « Il y a un vrai enjeu dans le fait d’associer dialogue technologique au dialogue social », abonde Yann Ferguson, qui regrette un écart entre l’état-major des partenaires sociaux « de très haut niveau » et des partenaires sociaux de terrain en manque de formation, « perdus, angoissés et qui manquent de repères pour pratiquer ce dialogue social technologique ». Des actions sont en cours pour mettre en place des guides méthodologiques et accompagner la compréhension de ces nouveaux enjeux, « mais l’écosystème est très large », souligne l’expert.

Les législateurs se sont aussi emparés de la question. Le 8 décembre, l’Union Européenne a trouvé un accord autour de l’IA Act, premier texte de loi de cette envergure. Cette initiative marque un changement de paradigme dans l’approche aux nouvelles technologies, souligne Yann Ferguson : « historiquement, on a laissé l’innovation se faire, avec des succès et des dégâts. Avec l’IA, on régule les risques par anticipation ». Un regard plus critique et précautionneux sur ces nouveaux outils, qui pourrait bien leur éviter de finir sous les coups de maillets.

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