Le film « Barbie » interdit au Cameroun au nom « des valeurs »

Pierre Junior Ebollo n’en revient toujours pas. Le directeur du cinéma Eden à Douala, la capitale économique du Cameroun, ne cesse d’exprimer son incompréhension après l’interdiction émise le 21 août dans son pays de diffuser le film Barbie, un succès mondial. « Ce film ne fait pas la promotion de l’homosexualité. A aucun moment, il n’y a aucune scène qui parle de ça, ni en dialogue, ni en action. Ce film est passé à plusieurs reprises devant des parents et leurs enfants. Aucun parent n’est sorti de la salle se plaindre », s’étonne l’exploitant.

Après le Vietnam, l’Algérie ou encore le Koweït qui ont interdit le long-métrage réalisé par Greta Gerwig pour, entre autres, « atteinte à la morale publique » et « promotion de l’homosexualité et la transformation sexuelle », le Cameroun l’a à son tour banni, après pourtant un mois de projection dans les salles.

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Le Cameroun demeure l’un des pays où l’homosexualité est très fortement pénalisée. L’article 347-1 du Code pénal prévoit « une peine de six mois à cinq ans de prison et une amende allant jusqu’à deux cent mille francs pour toute personne qui a des rapports sexuels avec une personne de son sexe ». A ce titre, fin juin, Jean-Marc Berthon, l’ambassadeur français pour les droits des personnes homosexuelles, bisexuelles et transgenres, devait se rendre à Yaoundé, mais sa visite avait finalement été annulée devant l’opposition du gouvernement.

« Nous interdisons tout film qui ne cadre pas avec nos valeurs. On censure tous les films dont les contenus ne sont pas appropriés pour nos jeunes. Le film Barbie a des contenus qui ne sont pas acceptables pour eux », justifie auprès du Monde Afrique le professeur Faï Donatius Tangem, directeur de la cinématographie et des productions audiovisuelles au ministère des arts et de la culture.

« Barrer la voie aux influences négatives »

Selon lui, le long-métrage a été interdit « le lendemain du visionnage » par la Commission nationale de contrôle des films cinématographiques et des enregistrements sonores du ministère. Selon un document obtenu par Le Monde, Barbie s’est vu interdit de projection le 22 juillet. « D’après la loi, la commission a soixante jours pour visionner, analyser et donner son avis (…) C’est aux exploitants de s’assurer du résultat. Ils ne l’ont pas fait » dans le cas de Barbie, assure Faï Donatius Tangem.

« Barbie est sorti dans nos salles le 21 juillet après être passé en commission de censure qui ne nous a pas notifié son interdiction », rétorque Pierre Junior Ebollo. D’après lui, lors des visionnages, lorsque les membres de la commission constatent des scènes ne correspondant pas aux « mœurs camerounaises ou à la loi, ils nous le font savoir immédiatement. Ils nous le notifient directement avant même de faire le rapport auprès du ministre que ce film doit être censuré ». 

Sans réponse négative, les exploitants de salles de cinéma du Cameroun ont donc programmé le film Barbie, « en attendant le visa de diffusion ». « Ça se passe généralement ainsi pour la plupart des films car, si on attend le visa, on sera en retard avec la diffusion mondiale et on ne pourra pas faire recette. Nous étions convaincus que Barbie était validé. On n’a d’ailleurs jamais reçu de note ou quoi que ce soit », soutient un responsable d’une autre salle souhaitant garder l’anonymat.

D’après ce dernier, la situation a changé à la mi-août. Des articles en ligne et des messages sur les réseaux sociaux accusent alors le film, qui a déjà fait plus d’un milliard de dollars (920 millions d’euros) de recettes à l’échelle mondiale, de faire la promotion de l’homosexualité, qui est au Cameroun également punie par la loi. Dans un communiqué publié le 18 août, le ministre des arts et de la culture, Pierre Ismaël Bidoung Mkpatt, s’insurge contre « la prolifération des œuvres sans visas réglementaires, n’affichant pas des restrictions d’âge ».

Le ministre rappelle également aux exploitants des salles de cinéma que le respect des lois régissant le secteur permet de « respecter l’éthique et la morale publique, à préserver les bonnes mœurs et les traditions culturelles nationales, et à barrer la voie aux influences négatives sur la jeunesse ».

Stupéfaction

Du côté des professionnels, c’est la stupéfaction. « L’interdiction qui a été finalement donnée est antidatée, assure Pierre Junior Ebollo, directeur du cinéma Eden à Douala. On veut nous faire porter le chapeau et je ne l’accepte pas. A aucun moment, les personnes qui sont venues visionner le film n’ont fait mention que ce film ne doit pas être joué. »

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D’après nos informations, les promoteurs sont convoqués par le ministère des arts et de la culture mercredi 30 août. Certains pensent déjà que de « lourdes amendes » les attendent.

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« C’est une injustice. On a diffusé Barbie parce qu’il n’y avait jamais eu d’interdiction. Le ministre, acculé par l’opinion, veut nous rendre responsables », se plaint un responsable d’une salle qui souhaite également conserver l’anonymat. Pour lui, cette censure de Barbie « a déjà un impact sur les recettes » alors que les salles de cinéma tentent de survivre dans un contexte marqué par la cherté de la vie.

Après le boom des années 1980, les salles obscures ont en effet fermé les unes après les autres dans les années 1990 et 2000. Aujourd’hui, le pays n’en compte plus que cinq. Selon Pierre Junior Ebollo, il serait temps que les autorités revoient la loi de 1988 sur le cinéma et « étoffent la commission de censure », en y ajoutant des personnes représentatives de la société civile comme des religieux et des enseignants… de manière à ce que leur décision soit « immédiate et définitive ».

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