l’UE réévalue sa position à l’égard du Sahel – Euractiv FR

Après le coup d’État au Niger, les ministres des Affaires étrangères et de la Défense de l’Union européenne devraient discuter cette semaine d’une stratégie pour faire face à la situation du pays et réévaluer l’approche européenne à l’égard de la région du Sahel, selon une note interne consultée par EURACTIV.

Lors de sa visite au Niger début juillet, le chef de la diplomatie de l’UE, Josep Borrell, avait qualifié le pays de partenaire essentiel de l’UE au cœur du Sahel, une région semi-aride qui s’étend d’ouest en est au sud du désert du Sahara.

Quelques semaines plus tard, le Niger devenait le nouveau pays de la région à tomber entre les mains de juntes militaires.

Le 26 juillet, la garde présidentielle du pays a arrêté le président Mohamed Bazoum. Le commandant de la garde, le général Abdourahamane Tchiani, s’est ensuite autoproclamé chef de la junte militaire. Il s’agit du cinquième coup d’État depuis l’indépendance du pays à l’égard de la France en 1960.

Le coup d’État « a d’abord surpris de nombreux observateurs parce que le Niger suivait une trajectoire politique, économique et sociale relativement linéaire, malgré une pression sécuritaire importante à toutes ses frontières », peut-on lire dans la note interne. Ce document a été préparé par le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) et distribué aux États membres avant les réunions informelles des ministres en Espagne.

Après les coups d’État au Burkina Faso et au Mali en 2019, ce putsch intervient également dans un contexte d’inquiétude concernant le renforcement de la présence russe en Afrique, au moment même où Moscou et l’Occident sont engagés dans une compétition géopolitique sur fond de guerre en Ukraine.

Avec cet évènement, l’UE fait également face à la perte d’un « partenaire aux vues similaires » dans une région de plus en plus turbulente, où pendant huit ans, le Niger a joué un rôle clé dans la restriction des flux migratoires subsahariens vers l’Europe via l’Afrique du Nord. Ce modèle d’externalisation de sa politique migratoire, l’UE l’a vu vaciller depuis le coup d’État qui a eu lieu le 26 juillet à Niamey, la capitale du Niger.

De nouveau pris au dépourvu

Selon la note, Josep Borrell devrait poser deux questions aux États membres. L’une devrait porter sur l’« adaptation de l’approche [de l’UE] à l’égard du Niger » ; l’autre sur la « position que l’UE serait prête à envisager concernant l’aide au développement, la sécurité des migrations et la gestion des frontières, en fonction de l’évolution de la situation ».

Jusqu’à présent, un consensus s’est dégagé au sein de l’Union pour continuer à s’impliquer dans la région du Sahel, et ce malgré la détérioration des relations, la perte de confiance d’une grande partie de la population des pays et les coups d’État répétés.

Les ministres de l’UE devraient également réfléchir à la manière de « préserver au mieux nos intérêts et nos objectifs dans la sous-région, en particulier dans le domaine de la sécurité (lutte contre le terrorisme, contre l’influence du groupe Wagner) et du contrôle des migrations irrégulières, alors que les trois pays du Sahel central sont dirigés par des juntes militaires et que les groupes armés radicaux poursuivent une stratégie d’expansion territoriale ».

« Nous ne devons pas abandonner la région et la laisser à des pays tiers, comme la Chine ou la Russie », a confié un diplomate de l’UE à EURACTIV.

« Une réflexion sur le rôle » de la politique de sécurité et de défense de l’UE au Sahel est « bienvenue à cet égard », a-t-il ajouté.

Alors qu’aucune décision ne devrait être prise lors de la réunion de cette semaine, les ministres pourront discuter de la question de manière informelle. Des responsables politiques et des diplomates de l’UE ont prévenu depuis le début de la crise du Niger en juillet qu’il serait difficile de parvenir à l’unanimité sur toute action.

« L’issue de la crise politique actuelle au Niger reste incertaine et dépendra, entre autres, des mesures prises par la CEDEAO [Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest] en matière de sanctions, d’initiatives de dialogue ou, à l’inverse, de recours à la force [ainsi que] du soutien apporté par l’Union africaine à l’organisation régionale », peut-on lire dans la note du SEAE.

« Il convient de noter que les États-Unis sont un partenaire privilégié avec lequel l’UE pourrait approfondir la coordination dans la gestion de cette crise », peut-on lire.

Toutefois, les discussions des ministres devront également dépasser les contours de la crise du Niger. Ils devront s’interroger sur les raisons pour lesquelles, après la guerre de la Russie en Ukraine, l’Union européenne n’a pas anticipé une nouvelle crise qui pourrait potentiellement entraîner des répercussions à son égard.

« C’est frustrant : on pourrait penser que nous ferions un meilleur usage de nos missions diplomatiques et de nos services de renseignement après ce qui s’est passé en Ukraine », a ironisé un deuxième diplomate de l’UE. « Mais nous sommes confrontés au même problème qu’auparavant : un manque de connaissance de la situation », a-t-il poursuivi.

Le dilemme de la CEDEAO

L’implication de l’UE se limitera probablement à un soutien politique à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui est confrontée à un exercice d’équilibriste périlleux.

La CEDEAO a menacé d’intervenir militairement, mais n’a pas réussi à obtenir le soutien de l’Union africaine pour cela.

Le Togo aurait entamé ses propres pourparlers avec la junte du Niger et plusieurs membres de la CEDEAO sont peu disposés à brandir la menace d’une intervention.

Les États-Unis, qui viennent d’envoyer une nouvelle ambassadrice, Kathleen FitzGibbon, à Niamey, préfèrent nettement la voie diplomatique.

La France, État membre de l’UE le plus engagé au Sahel, soutient la menace du recours à la force de la CEDEAO, mais son impopularité auprès des Africains de l’Ouest francophones l’oblige à faire profil bas.

L’UE a exprimé lundi (28 août) son « plein soutien » à l’ambassadeur de France au Niger, après que les soldats qui ont pris le pouvoir dans le pays ont exigé son départ.

« La décision des putschistes d’expulser l’ambassadeur de France constitue une nouvelle provocation qui ne peut en aucun cas contribuer à trouver une solution diplomatique à la crise actuelle », a déclaré la porte-parole de l’UE pour les Affaires étrangères, Nabila Massrali. Elle a ajouté que l’UE « ne reconnaît pas » les autorités qui se sont emparées du pouvoir au Niger.

Par ailleurs, les États membres de l’UE sont réticents à l’idée de soutenir militairement la CEDEAO à court terme si cette dernière devait intervenir militairement au Niger, d’après les informations d’EURACTIV.

Alors que l’organisation régionale africaine a demandé des équipements létaux au SEAE au titre de la facilité européenne pour la paix (FEP), les États membres préfèreraient envoyer une aide non létale en soutien à l’intervention de gestion de crise, si une aide matérielle devait être apportée.

L’avenir du groupe Wagner dans la région

Les États-Unis ont déclaré que le groupe mercenaire russe Wagner « profite » de l’instabilité au Niger : selon l’Associated Press et France 24, le général Salifou Mody, une des figures importantes du coup d’État, s’est rendu au Mali peu après le coup d’État et a pris contact avec un membre du groupe Wagner pour lui demander de l’aide.

Cependant, rien ne prouve que des combattants de Wagner aient été présents au Niger, bien qu’ils restent actifs dans d’autres pays africains tels que le Mali et la République centrafricaine.

Néanmoins, le fait que des drapeaux russes aient été agités lors des manifestations publiques des partisans de la junte à Niamey est un signe que les putschistes semblent déjà flirter avec un tel soutien et témoigne de la bataille de propagande à laquelle l’Europe est confrontée, selon les diplomates de l’Union européenne.

Il est moins évident de savoir si le rôle du groupe Wagner changera au Sahel et, plus largement, dans l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. Les initiés décrivent Wagner comme une hydre à plusieurs têtes.

La mutinerie avortée contre le président russe Vladimir Poutine lancée en juin dernier par Evgueni Prigojine, ancien chef de Wagner, avait déjà remis en question l’avenir des nombreuses opérations du groupe en Afrique. Des centaines de combattants du groupe Wagner avaient quitté la République centrafricaine (RCA) dans les jours qui avaient suivi la mutinerie, avant de revenir quelques semaines plus tard.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré que le sort des contrats conclus par Wagner était entièrement entre les mains des États africains, bien que Vladmir Poutine ait ensuite fait remarquer que le groupe Wagner était « entièrement financé » par l’État russe.

Evgueni Prigojine avait été aperçu lors du sommet Russie-Afrique organisé en juillet dernier par M. Poutine à Saint-Pétersbourg.

Le groupe Wagner pourrait être fusionné avec une ou plusieurs entreprises militaires privées russes ou encore intégré à l’appareil militaire de l’État. Quoi qu’il en soit, la mort d’Evgueni Prigojine ne laissera probablement pas de vide important et ne changera pas grand-chose sur le terrain au Sahel, en République centrafricaine ni ailleurs.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]


Crédit: Lien source

Les commentaires sont fermés.