On lit dans les manchettes un peu partout à travers le monde que Germine Joly dit « Yonyon », l’un des plus puissants chefs de gang qui sèment la terreur en Haïti, a été extrait du pays le 3 mai 2022 pour être transporté aux États-Unis. Dans les milieux haïtiens, en Haïti comme à l’étranger, les gens se réjouissent d’apprendre que l’un des plus violents crapules qui sèment le deuil dans les familles haïtiennes est maintenant sous les verrous. Même des étrangers qui n’ont jamais mis les pieds en Haïti sont contents d’apprendre ce coup de filet. Quel beau jour pour le pays! clament certains, comme pour montrer leur solidarité avec les Haïtiens. On serait tenté de croire que Germine Joly étaient le seul responsable de tous les crimes odieux qui sont commis en Haïti, ou mieux encore, qu’il fabrique ou trafique lui-même les armes que son gang utilise pour violer et assassiner les enfants haïtiens, et que son extraction du pays était la panacée. Dans les radios-poubelles haïtiennes, des animateurs et directeurs d’opinion bidon sortent leur boule de cristal pour deviner quel chef de gang sera le prochain sur la liste des États-Unis, comme si ce dernier était le sauveur qui viendra délivrer le pays des gangs armés qui sont protégés par des gouvernements qu’ils ont eux-mêmes protégés. On fait sortir les mardis-gras à longueur d’année dans ce pays avec des personnages grossiers et pompeux qui circulent dans des véhicules blindés alors que le reste du pays crève sous une insécurité infernale, pourquoi ne pas croire aussi au père Noël? Mais, comme il est dit dans Mathieu 12 :26 : « Si Satan chasse Satan, il est divisé contre lui-même : comment donc son royaume subsistera-t-il ? »
Sur ce, il faut admettre que les Haïtiens ne comprennent toujours pas que les États-Unis ne sont pas là pour résoudre les problèmes qu’ils ont eux-mêmes contribué à créer en Haïti. Il n’est pas dans leurs intérêts qu’Haïti trouve la voie du progrès et du développement. Ils ont passé plus de deux siècles à appliquer des politiques intentionnellement handicapantes pour le progrès d’Haïti, alors qu’est-ce qui leur ferait changer de direction aujourd’hui lorsqu’ils parviennent finalement à leurs fins, c’est-à-dire, réduire Haïti à une bande de morts-vivants pour mieux le contrôler? En effet, la décision d’extraire ce chenapan du pays n’est faite que pour les besoins personnels de ses patrons; soit parce qu’il a violé certains principes qui régissent ses opérations dans le pays, soit parce que c’est la seule façon qu’on peut lui confier de nouvelles missions. Il suffit, d’ailleurs, de regarder la manière dont ils traitent le dossier d’un esclave zélé comme Jovenel Moïse pour comprendre que n’est que leurs intérêts qui comptent pour eux.
Un gouverneur déguisé en Premier ministre
D’ailleurs, si les États-Unis tirent les ficelles depuis déjà plus d’un siècle pour décider qui a ou n’as pas le droit de diriger Haïti, la dernière décennie a été la plus fatale de notre histoire et menace même notre survie en tant que peuple. Grâce au support de ses bras diplomatiques, comme l’Organisation des États « américains » (OEA), l’Organisation des Nations unies d’Amérique (ONU) et son ambassade en Haïti, les États-Unis ont placé à la tête de l’État haïtien les individus les plus narcissiques, les plus corrompus et les plus violents que le pays ait connus au cours de son histoire. Pour se maintenir au pouvoir, ces individus qui ne peuvent compter que sur la violence ont fait appel aux gangs armés qui violent et tuent les enfants pour abandonner leurs cadavres sur les tas de détritus qui jonchent les rues nauséeuses de nos villes. Les massacres dans les quartiers populaires, le viol des jeunes gens et jeunes filles, les kidnappings, les vols et tous les autres crimes odieux commis par les gangs en Haïti sont connus et documentés. On sait aussi que ces gangs sont protégés par les imposteurs qui prennent en otage les institutions étatiques du pays grâce au support moral et diplomatique des puissances néocoloniales, avec les États-Unis en tête. Pour preuve, après avoir maintenu Jovenel Moïse au pouvoir sans aucune provision constitutionnelle au lendemain du 7 février 2021, dans le sillage de l’assassinat de ce dernier, ils ont placé à la tête du pays, et ce, en marge de la constitution et de toutes les lois en vigueur au pays, un mec à qui on ne peut reconnaitre d’autres titres que celui du gouverneur d’un État états-unien. Cela laisse entrevoir sans l’ombre d’un doute le statut vers lequel les États-Unis veulent faire évoluer Haïti. Bon, il est vrai que cet épigone grincheux a moins de pouvoir que les gouverneurs des autres États états-uniens à qui l’ambassadeur états-unien ne peut donner des ordres. Mais là, ils ont affaire à des « nègres ». En plus, des « nègres zélés ». C’est donc différent, et cela se comprend.
On entend souvent des Haïtiens se lamenter sur le fait qu’Ariel Henry abandonne la population au bon gré des gangs armés qui tuent et violent. Au fond, un pays ne saurait exiger des comptes de la part d’un dirigeant qui obtient son mandat d’un pays étranger. Ariel Henry n’a pas été nommé ni selon les prescrits de la constitution haïtienne ni à la suite d’un pacte politique entre Haïtiens. Il a été désigné dans ses fonctions par l’ambassade des États-Unis, et intronisé par la représentante de l’Organisation des Nations Unies d’Amérique, en l’occurrence, Madame La Lime. Quant à son mandat, comme l’a si bien dit M. Anthony Blinken, il n’est associé à une quelconque date. Donc, on voit clairement qu’Ariel Henry et son équipe travaillent pour les colons.
Personne n’est dupe. On s’entend que les États-Unis font ce qu’ils veulent en Haïti, mais ce dernier coup, personne ne le voyait venir. Pourtant, ils font la leçon aux Russes et s’auto-désignent comme les gendarmes de la démocratie dans le monde. Alors, à quoi rime donc cette mascarade qu’ils nous forcent à avaler en Haïti? Contrairement à ce que croit le commun des mortels, l’extraction de Germine Joly n’est pas un évènement qui devrait réjouir les Haïtiens, bien qu’on puisse s’entendre pour dire qu’un personnage de cet acabit devrait être en train de rôtir en enfer. Toutefois, ce n’est pas tant le caractère de ces cocherelles venimeux qui nous intéresse en rédigeant ce texte, mais plutôt le vagabondage juridique qui est derrière cette extraction que nous refusons d’appeler extradition, comme on le fait dans la presse locale et internationale.
Un vagabondage juridique paralysant…
En effet, depuis la signature, au Palais National, en 1997, de l’accord entre M. René Préval et la secrétaire d’État états-unienne d’alors, Mme Madeleine Albright, autorisant les États-Unis d’Amérique à embarquer des citoyens soupçonnés d’être impliqués dans les trafiques de drogues, les actes de kidnapping de ce pays contre les Haïtiens n’ont pas cessé de multiplier. Néanmoins, lorsqu’on parle de kidnapping dans le contexte haïtien, les gens peuvent facilement être tentés de croire qu’on parle d’un kidnapping contre une rançon. Ce n’est pas le kidnapping de cette nature-là qu’on traite ici, même si on est forcé de croire que les personnes victimes de ce genre de kidnapping cèdent nécessairement quelque chose, comme : dénoncer à tort ou à raison un autre citoyen haïtien, jouer un rôle d’espion pour le compte des États-Unis ou tout ce qu’ils peuvent offrir pour recouvrer leur liberté. Toutefois, ce n’est pas tant ce que ces gens-là cèdent ou s’engagent à faire ou à ne pas faire contre leur liberté qui donne à ces arrestations états-uniennes en Haïti leur caractère de kidnapping. Le problème vient du fait que non seulement un accord qui autorise un gouvernement étranger à extraire un citoyen haïtien du pays avait besoin de l’aval du parlement haïtien, mais aussi et surtout, une telle action ne pourrait être autorisée par le parlement sans exiger que la justice haïtienne se prononce, même à la suite d’une procédure sommaire, sur la légalité de cette extraction.
En quelque sorte, si un pays extrait un citoyen d’un pays étranger sans que la justice de ce dernier n’ait eu la chance de se prononcer sur les preuves présentées contre ce citoyen pour évaluer et autoriser son extraction, alors on ne peut pas trouver d’autres mots que kidnapping pour désigner cette action. On entend souvent dire qu’Haïti n’est pas un pays parce qu’il ne se comporte pas comme tel, mais il faut comprendre qu’il n’est non plus un État des États-Unis. Du moins, pas officiellement. Malgré sa situation singulière, avec un droit de vote garanti aux causes états-uniennes dans les instances internationales, le droit international semble la traiter comme un pays. Conséquemment, les autres pays, et particulièrement un pays comme les États-Unis qui donne des leçons de morale aux autres pays, doivent le traiter en tant que tel.
… et un silence complice des femmes et des hommes de loi haïtiens
Malgré le caractère illégal de l’accord signé entre M. Préval et Mme Albright, il est surprenant de constater le silence de diverses générations de juristes qui ont constamment été témoins des razzias états-uniennes en Haïti depuis sa signature. Dans les écoles de Droit, du moins à l’université d’État d’Haïti, le sujet n’a jamais fait l’objet d’un examen académique. Des cas d’espèce avaient même été traités sur l’inculpation de l’ancien dictateur chilien, Augusto Pinochet, par le juge espagnol, Baltasar Garzon, mais personne n’avait jugé utile d’analyser un cas aussi flagrant qui avait témoigné, déjà à l’époque, d’un mépris aussi révoltant pour les droits des Haïtiens.
Comme pour la souffrance que ressentent beaucoup d’Haïtiens aujourd’hui pour les Ukrainiens, dans ce pays on est toujours porté à se révolter contre la souffrance ou la violation des droits des autres, pourtant on fait peu de cas de nos propres souffrances. S’il est vrai que ce comportement reflète notre nature d’esclaves endurcis qui nous pousse à ressentir davantage la souffrance de nos maitres plutôt que celle que nous infligent les châtiments que ces derniers nous imposent, nous ne sommes pas dédouanés de l’obligation de questionner notre misère et de rendre des comptes à nos enfants. En effet, cela est encore plus pertinent en cette période de délinquance généralisée où l’avenir de nos enfants leur glisse entre les doigts en raison de notre soif effrénée de richesse et la recherche infinie du lucre. Cependant, dans notre conception de la vie, le besoin de survie et l’accès à un visa ou une résidence passent avant notre dignité, ce qui explique souvent notre silence complice dans ces genres de situations. Nous questionnons-nous pourtant sur la nécessité et la pertinence du visa – qui nous fait plier comme des roseaux sous la tempête de nos intérêts mesquins – dans une Haïti prospère et sécuritaire ? Suivant notre économie, il est plus facile de vivre comme les chiens des autres que de créer les conditions pour vivre en maîtres chez nous. Cela fait de nous les esclaves de nos propres choix.
Le problème avec l’extra-territorialisation de la justice pénale américaine états-unienne
Cependant, l’un des problèmes posés par ce vagabondage juridique pratiqué en Haïti depuis déjà vingt-cinq ans est étroitement lié à l’incongruité de l’extra-territorialité de la justice criminelle états-unienne. Il serait bien de voir un laboratoire comme celui des États-Unis qui produit parmi les plus durs criminels du monde se saisisse de tous nos truands inhumains et les incarcère dans ses piteuses prisons, mais qu’en sera-t-il de la responsabilité de « l’État » en Haïti ? D’ailleurs, on se demande même comment un juge d’un pays qui soi-disant prône la primauté du Droit accepte de siéger sur un « crime » commis contre un citoyen étranger dans un pays étranger. On peut penser, par exemple, au traitement du dossier de Jovenel Moïse par la justice états-unienne. La loi de quelle juridiction applique-t-on dans ce genre de situation ? D’ailleurs, même au sein d’un même pays, comme les États-Unis, tout ce qui est infraction dans un État ne l’est pas forcément dans d’autres États. Est-ce qu’un policier du Colorado, où la consommation du cannabis est légale, peut arrêter un résident du Nebraska voisin pour possession de ce produit sous prétexte qu’il est illégal dans son État d’origine ? Quelle peine réclamerait-on pour un criminel reconnu coupable d’avoir commis un crime dans un État où la peine de mort est interdite, mais qui serait jugé dans un État où la peine capitale est en vigueur, lorsque le crime est passible d’une peine capitale dans cet État ? L’État hébreu a jugé et exécuté, selon les lois israéliennes, certains citoyens étrangers qui avaient commis des crimes contre les Juifs sous le régime nazi, mais une telle pratique est extrêmement dangereuse et méprise les principes élémentaires du droit pénal. Il l’est encore plus lorsqu’un État cède à un autre État le droit de juger ses citoyens pour des crimes commis sur son propre territoire. Une telle action témoigne d’une faillite juridique qui est si sévère que toute possibilité de réhabilitation se trouve noyée dans la faillite morale du pays bénéficiaire.
Mais, lorsque des morts-vivants regardent passivement des puissances néocoloniales piétiner les prescrits de leur constitution, qu’y a-t-il à sauver dans les autres lois qui trouvent leur force dans cette même constitution ?
Wilner Predelus, PhD
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