Publié le 8 janv. 2024 à 7:00
A Bargny, un village de pêcheurs à une trentaine de kilomètres au sud de Dakar, la scène est presque devenue banale. Ce soir d’octobre, une pirogue de plusieurs mètres avec plus de 140 passagers à son bord prend la mer. Quelques minutes plus tard, une deuxième, puis une troisième sont mises à l’eau à leur tour. En tout, ce sont près de 500 personnes qui s’éloignent des côtes cette nuit-là pour tenter de rejoindre clandestinement les îles Canaries en Espagne. Un périlleux voyage de plus de 1.500 kilomètres.
Baye Diaune, un pêcheur de 38 ans, était sur l’une de ces pirogues : « La mer était mauvaise, nous avons dû faire demi-tour au bout de quatre jours », lâche-t-il en mâchonnant nerveusement une allumette sur la terre ferme. Pour payer son voyage, Baye Diaune a dû vendre une partie de ce qu’il possédait, dont son matelas et tous les bijoux de sa mère. « Je ne gagne plus suffisamment d’argent avec la pêche, donc mes parents m’ont payé une partie du billet », confie-t-il. Le ticket d’entrée sur les pirogues est de 400.000 à 500.000 FCFA en moyenne (entre 600 et 760 euros environ), soit plus de cinq fois le salaire mensuel moyen sénégalais.
Record de périls en mer
Ces derniers mois, les départs se sont multipliés : selon un document du ministère de l’Intérieur espagnol, 32.436 migrants ont accosté aux îles Canaries entre le 1er janvier et le 15 novembre 2023. C’est 118 % de plus qu’en 2022 à la même période. La plupart viennent du Sénégal, mais également du Maroc, de Gambie et de Guinée-Bissau. Selon l’ONG espagnole Caminando Fronteras, 778 migrants ont déjà péri sur cette route au premier semestre 2023. Un triste record que déplore Boubacar Seye, fondateur d’Horizon sans Frontières, une association engagée sur les questions migratoires.
« L’immigration est une pathologie ici au Sénégal, explique-t-il. Mais ces derniers mois, ce sont surtout les pêcheurs qui sont concernés : il suffit de regarder la cartographie des départs, les migrants viennent presque tous de villages de pêcheurs. » A Bargny, les anciens acquiescent. Parmi eux, Abdoulaye Gueye, 58 ans, dont plus d’une quarantaine passés en mer : « Il y a quelques années, on trouvait beaucoup de poissons ici, mais il n’y en a plus suffisamment aujourd’hui, nous devons même acheter du poisson congelé qui vient du Maroc ! » Le vieux pêcheur a vu toute une partie de la jeunesse quitter le village depuis cette plage où une vingtaine de petites pirogues patientent au soleil au milieu des détritus. « Tu vois toutes ces pirogues abandonnées ? Elles appartenaient à des pêcheurs, mais ils sont partis et les ont laissées ici ! » se lamente-t-il. « De toute façon, il n’y a même plus assez de jeunes au village pour partir pêcher sur ces pirogues, alors elles restent là… »
Surexploitation des ressources marines
Ces pêcheurs accusent les chalutiers étrangers de vider les eaux sénégalaises. « Les gros navires, ils pêchent nos sardines avec leurs filets géants, et nous, il nous reste quoi ? » s’alarme Adboulaye Gueye. Plusieurs ONG, dont Greenpeace Afrique, dénoncent la surexploitation des ressources par ces « bulldozers des mers » : « Avec leurs filets, les chalutiers pêchent aussi des petits poissons qui étaient traditionnellement attrapés par les pêcheurs, comme les sardinelles », souligne Aliou Ba, responsable campagne Océans pour Greenpeace. « Il faut réduire significativement la pêche, pour laisser le temps aux poissons de se reproduire et aux ressources de se régénérer », ajoute-t-il. « Si on ne fait rien pour ralentir cette pêche intensive, les départs continueront. » En décembre 2022, un rapport du Centre de recherche océanographique de Dakar sur l’évaluation des stocks de poissons au Sénégal s’alarmait déjà de la surexploitation de la plupart des petits poissons.
Au large, les pêcheurs sénégalais croisent souvent ces mastodontes d’acier de plusieurs dizaines de mètres de long qu’ils accusent de pêcher trop près de leurs côtes. Certains de ces navires sont européens et pêchent dans le cadre d’un accord entre l’Union européenne et le Sénégal qui leur permet de pêcher chaque année 10.000 tonnes de thon et 1.750 tonnes de merlu noir en échange de près de 3 millions d’euros annuels. En théorie, seuls les navires sénégalais, ou exploités par un pays ayant conclu un accord de pêche avec le Sénégal, sont autorisés à pêcher dans les eaux sénégalaises. Pourtant, selon un rapport de l’Environmental Justice Foundation (EJF) publié en octobre 2023, sur les 110 navires industriels de pêche actifs en 2019 battant pavillon sénégalais, une partie serait exploitée par des investisseurs étrangers grâce à des sociétés écrans sénégalaises, ou « sociétés mixtes ».
Non-respect des zones protégées par les accords de pêche équitable
Ces sociétés sont basées au Sénégal, via un prête-nom sénégalais, mais sont gérées et exploitées par des investisseurs étrangers. Selon ce rapport, au moins 29 % des navires battant pavillon sénégalais seraient liés à des bénéficiaires européens (des Espagnols et des Italiens), pêchant en dehors des cadres de l’accord entre l’UE et le Sénégal, et 20 % seraient liés à des bénéficiaires chinois.
« La société Sénégal Armement, par exemple, qui est enregistrée comme une société de pêche sénégalaise, est en réalité constituée de capitaux chinois, investis par l’Etat chinois lui-même », explique Julien Daudu, représentant principal d’EJF à Bruxelles. D’après le ministère de la Pêche sénégalais, il n’existerait aucun accord entre le Sénégal et la Chine. « Nous demandons régulièrement aux autorités la liste des sociétés mixtes autorisées à pêcher dans les eaux sénégalaises, mais nous n’avons jamais eu de réponse », déplore Greenpeace. Selon la Coalition pour des accords de pêche équitable, installée à Bruxelles, ce sont ces chalutiers, en pêchant majoritairement des petits poissons, qui impactent le plus les pêcheurs locaux : « Ces bateaux ne respectent pas les zones protégées ni les couloirs de pêche réservés à la pêche artisanale. Ils pratiquent une pêche destructrice, indiscriminée, et pêchent également des espèces protégées. »
Près de 600.000 emplois liés à la pêche au Sénégal
En embarquant pour l’Europe, la plupart de ces pêcheurs laissent derrière eux leur famille. Le mari de Mbatchio Faye a pris la mer en catimini un après-midi d’octobre. « Je suis partie au marché avec les enfants, il m’a dit qu’il me rejoindrait là-bas, mais il n’est jamais arrivé », raconte la jeune femme d’une trentaine d’années, assise sur son lit dans l’unique pièce de sa maison. Sur le mur, une photo de son mari jaunie par le temps : Babakar Gueye, tout sourire, prend la pose aux côtés d’un ami, une pagaie à la main. « J’ai essayé de l’appeler le jour de son départ, ça a sonné quelques secondes puis il a éteint son téléphone. Il devait déjà être en mer, mais il n’a pas voulu m’inquiéter. »
Babakar Gueye a pris la décision de partir quand ses revenus ont commencé à fondre. « Avant, il pouvait gagner certains jours plus de 25.000 FCFA (environ 40 euros), mais ces derniers mois il gagnait en moyenne à peine 4.000 FCFA (environ 6 euros) après une journée en mer. » Quand le poisson était débarqué sur la plage, Mbatchio Faye et les autres femmes le récupéraient pour le fumer et l’écailler. « Mais il n’y a plus grand-chose en ce moment, je gagne à peine 1.000 à 3.000 FCFA par jour (entre 1,50 euro et 4,50 euros) en écaillant un peu de poisson. » Babakar Gueye est arrivé en Espagne, mais n’a pas encore trouvé d’emploi. Alors, pour nourrir ses cinq enfants, Mbatchio compte sur l’aide de ses cousins et du frère de son mari. Ici, le poisson fait vivre toute une partie de la population. D’après un rapport du département américain de l’Agriculture, l’économie de la pêche emploie directement ou indirectement près de 600.000 Sénégalais, soit 17 % de la population active.
Embarquer à nouveau vers l’Espagne
Le regard tourné vers le large, Baye Diaune n’a qu’une idée en tête depuis son voyage avorté : embarquer à nouveau vers l’Espagne. « Quand la mer sera plus calme, au printemps prochain, dès que j’entendrai parler d’un départ, j’irai voir mon marabout pour qu’il me bénisse, puis je repartirai ! » En hiver, des lames de plusieurs mètres se forment au large et peuvent faire chavirer les pirogues. La plupart des pêcheurs attendront plusieurs mois avant de retenter la traversée. Pourtant, ces derniers jours, les départs continuent. « Une pirogue a pris la mer la semaine dernière avec plusieurs étudiants à son bord », raconte Boubacar Seye, d’Horizon sans Frontières. « En ce moment, il y a de plus en plus de femmes et d’enfants qui embarquent aussi ! » A Bargny, l’ancien maire de la ville, Abou Ahmad Seck, abonde : « Il y a quelques jours, deux employés de la mairie sont partis pour l’Espagne, ils ne connaissent pas la mer, ils prennent de gros risques. »
Pour les candidats à l’immigration, les raisons de quitter le Sénégal ne manquent pas : un fort taux de chômage (plus de 20 % en 2022), l’augmentation du prix de la vie et une situation politique tendue depuis les manifestations meurtrières en faveur de l’opposant Ousman Sonko en juin 2023 (23 morts, selon Amnesty International, et 16 morts selon les autorités). Pour endiguer les départs, le président du Sénégal, Macky Sall , a appelé au début du mois de novembre ses ministres à prendre « des mesures sécuritaires et économiques d’urgence. » Régulièrement, la marine sénégalaise intercepte des pirogues, mais ne parvient pas à stopper le flux. Abdoulaye, le pêcheur retraité de Bargny, assure comprendre la décision de ceux qui risquent leur vie sur des pirogues de bois pour rejoindre l’Espagne. « Avant, on rêvait déjà d’Europe, mais au moins on avait de l’espoir ici au Sénégal. Aujourd’hui, les jeunes rêvent toujours d’Europe, mais c’est comme s’il n’y avait plus d’espoir ici. »
Crédit: Lien source


Les commentaires sont fermés.