Parthénon, bronzes du Bénin, pierre de Rosette… Les Anglais peinent à restituer les oeuvres spoliées
Publié le 9 janv. 2024 à 14:03Mis à jour le 9 janv. 2024 à 17:13
Narines grandes ouvertes, comme pour humer l’air du large, le regard porté sur l’horizon, Hoa Hakananai’a accueille les visiteurs du British Museum qui pénètrent la vénérable institution londonienne par son entrée nord. L’imposante statue de basalte noir a été saisie sur l’Île de Pâques en 1868 par un officier naval britannique qui l’a offert à la reine Victoria.
On passe alors sous la coupole de verre au coeur du musée, puis sous une porte encadrée de colonnes grecques. La pierre de Rosette apparaît. Contenue dans un caisson de verre, elle est entourée d’une nuée de touristes brandissant des smartphones. Cette stèle, gravée en 196 avant Jésus-Christ, arbore un décret du pharaon Ptolémée V en trois langues antiques. Découverte par l’armée napoléonienne, puis cédée aux Britanniques après leur conquête de l’Egypte, elle a permis de déchiffrer les hiéroglyphes.
Des frises découpées en 1802
À quelques mètres de là, on trouve la galerie Duveen, dédiée aux frises et statues en marbre du Parthénon, découpées sur le temple athénien par le diplomate britannique Lord Elgin en 1802, alors que la Grèce se trouvait sous domination ottomane. Ruiné, il les a par la suite vendues au Parlement britannique. Exposées tout autour de la salle, les délicates plaques sculptées montrant une procession en faveur de la déesse Athéna sont d’une blancheur éclatante sous la lumière translucide qui filtre à travers le plafond de verre.
D’une salle voisine, un escalier permet de gagner le sous-sol du musée. C’est ici que la collection africaine, sponsorisée par une chaîne de supermarchés britannique, a été reléguée. Elle comprend notamment des bronzes du Bénin, une collection de 3.000 pièces de métal sculptées ravies par les troupes coloniales britanniques en 1897, lors de la destruction de la cité royale de Bénin. Le British Museum en possède 928.
Des spoliations conséquences de l’ère coloniale…
Longtemps tolérés comme une conséquence inévitable de l’ère coloniale, ces actes de spoliation font, depuis quelques années, l’objet de demandes de restitution de la part des Etats lésés. « La Grèce réclame le retour des marbres du Parthénon depuis son indépendance en 1833, mais elle affiche sa position avec plus de fermeté depuis l’inauguration du nouveau Musée de l’Acropole en 2009, qui leur est consacré », relève Geoffrey Robertson, un avocat britannique qui a produit un rapport avec Amal Clooney sur cette dispute.
Athènes a notamment sollicité en 2014 une médiation de l’Unesco, l’agence onusienne chargée de la culture, qui a été rejetée par Londres. En 2021, le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis a réitéré la demande de restitution lors d’un entretien avec son homologue britannique Boris Johnson et devait à nouveau le faire fin novembre durant une rencontre avec Rishi Sunak, mais celle-ci a été annulée à la dernière heure.
En 2001, le Nigeria demandé le retour des bronzes du Bénin. Photo: une pièce exposée au Royal Museum. de Londres.©Todamo / Shutterstock
En 2021, le Nigeria a, à son tour, envoyé une missive au British Museum demandant le retour des bronzes du Bénin. En 2022, l’archéologue et ex-ministre des Antiquités égyptien Zahi Hawwas a, de son côté, exigé le retour de la pierre de Rosette , « un symbole de l’identité égyptienne ». L’Île de Pâques, l’Ethiopie, le Kenya, le Ghana, l’Inde, la Jamaïque et les aborigènes australiens ont tous émis des demandes de restitution envers le British Museum et d’autres institutions britanniques.
Pas si simple. « Les musées d’importance nationale ont l’interdiction de restituer des pièces issues de leur collection, à moins qu’il ne s’agisse d’un double ou d’un objet en trop mauvais état pour être exposé, selon une loi sur l’héritage national adoptée en 1983 », explique Petra Warrington, une avocate spécialiste des biens culturels chez Wedlake Bell. Une loi similaire, adoptée en 1963, gouverne les collections du British Museum.

Le Musée de l’Acropole présente quelques marbres originaux et des répliques des pièces manquantes.©Pierre Olivier Deschamps / Agence Vu
Cette interdiction de principe ne comporte que trois exceptions, introduites au moyen d’amendements : le retour de la constitution australienne (1990), des restes humains (2004) et de l’art saisi par les nazis (2009). Cela a notamment permis aux aborigènes d’Australie de récupérer des ossements entreposés au Musée d’histoire naturelle et à l’Ethiopie de mettre la main sur une mèche de cheveux du roi Tewodros II, qui s’est suicidé lors d’un raid de l’armée britannique sur sa citadelle de Maqdala en 1868.
Les institutions privées ont plus de liberté, mais elles doivent solliciter l’aval de la Commission sur les organisations charitables, une entité para-étatique chargée de superviser les associations caritatives, et « démontrer que la restitution ne se fait pas au détriment des intérêts de l’institution », souligne Alexander Herman, le directeur de l’Institut pour l’art et la loi.

Trois officiers britanniques posent devant des bronzes après l’incendie et la mise à sac de la ville royale du Bénin.©Pitt Rivers Museum / Bridgeman Images
Sur le front politique, il n’y a guère de volonté d’ouvrir cette boîte de Pandore, car cela reviendrait à renier les actes commis durant l’ère coloniale. « Si l’on dit oui à une demande, le British Museum sera soudain vidé de ses collections », s’était inquiété l’ex-Premier ministre David Cameron, en 2010. Plus récemment, Boris Johnson a estimé que les marbres du Parthénon avaient été saisis par le Royaume-Uni en toute légalité…
Du côté des musées, on se réfère à la doctrine « retenir et expliquer », qui postule qu’il est du devoir des grandes institutions occidentales de présenter l’art produit par différentes cultures au reste de la planète, tout en le contextualisant. « Nous n’allons pas démanteler notre grande collection car elle raconte l’histoire de notre humanité collective », a déclaré le British Museum fin 2022.
« L’Allemagne et la France ont pris les devants»
Pourtant le Royaume-Uni est en retard sur ses pairs européens . « La France et l’Allemagne ont pris les devants sur cette question », juge Errol Francis, le directeur de Culture &, une organisation caritative qui collabore avec les musées britanniques pour les rendre plus inclusifs. L’appel d’Emmanuel Macron en 2017 à rendre « l’héritage africain à l’Afrique », plutôt que de le « retenir prisonnier dans les musées européens » représente un moment clef, selon lui. Celui-ci a été suivi d’un rapport, rédigé par les universitaires Bénédicte Savoy et Felwine Sarr, en faveur des restitutions et d’une loi, adoptée en 2020, qui rend ces dernières possibles.
En 2022, le gouvernement allemand s’est engagé à rendre 1.100 objets au Nigeria, dont de nombreux bronzes du Bénin. Un premier transfert a eu lieu à la fin de l’année dernière. Les Etats-Unis, l’Italie, l’Espagne, la Norvège et le Danemark ont eux aussi tous effectué des restitutions.
Certaines institutions [britanniques] ont élaboré des solutions créatives pour contourner les restrictions contenues dans la loi.
Alexander Herman Directeur de l’Institut pour l’art et la loi
Malgré la frilosité qui règne au Royaume-Uni, les positions ont récemment commencé à évoluer. Le musée Horniman, une institution aux airs de cabinet des curiosités sise au sud de Londres, a annoncé, courant 2022, qu’il allait rendre 72 objets au Nigeria saisis par l’armée britannique, lors du raid de 1897 sur la cité royale du Bénin. Plusieurs institutions affiliées aux universités d’Oxford et de Cambridge, ainsi que les musées de Manchester, Glasgow et l’université d’Aberdeen ont également promis de rendre plus de 200 bronzes du Bénin, ainsi que des objets cérémoniels australiens et des antiquités indiennes.
« Certaines institutions ont élaboré des solutions créatives pour contourner les restrictions contenues dans la loi », note Alexander Herman. De citer le cas du Victoria & Albert Museum qui s’est servi d’un prêt de longue durée renouvelable pour rendre à la Turquie une tête d’Eros en marbre ravie sur un sarcophage datant du IIIe siècle. La situation a même commencé à évoluer sur le front des marbres du Parthénon avec l’ouverture de pourparlers, révélés en janvier 2023, entre le président du British Museum George Osborne et le gouvernement grec.
Le Cambodge va aussi faire des demandes
À l’automne dernier, les musées britanniques ont en outre autorisé pour la première fois une délégation cambodgienne à parcourir leurs collections, en quête d’objets spoliés durant la période des Khmers rouges. « Entre le milieu des années 1970 et le début des années 2000, des gangs affiliés au régime ont pillé les temples cambodgiens, détaille Bradley Gordon, un avocat conseillant Phnom Penh sur ce dossier. Une partie importante de ces pièces ont fini entre les mains du marchand d’art anglais Douglas Latchford, puis dans les collections des musées britanniques. »
L’équipe cambodgienne a notamment examiné les archives du British Museum, du Victoria & Albert Museum, du musée Ashmolean d’Oxford et du musée Fitzwilliam de Cambridge. Les premières demandes de restitution auront lieu cette année, selon Bradley Gordon.
On doit s’interroger sur la façon dont l’objet a été saisi : a-t-il été ravi lors d’un pillage, acquis à un prix dérisoire par les colons ou exporté illégalement ?
Alex Herman Directeur de l’Institut de l’art et de la loi
Autre évolution, le Parlement britannique a commencé à se pencher sur une révision législative qui autoriserait les institutions d’importance nationale – et non plus seulement les collections privées – à saisir la Commission sur les organisations charitables pour obtenir le droit de restituer de l’art spolié. Anticipant cette évolution, le Conseil des arts britanniques a publié l’an dernier un guide pour aider les musées à se lancer dans une telle opération.
Celui-ci détaille les critères qui doivent être pris en compte. « On doit s’interroger sur la façon dont l’objet a été saisi : a-t-il été ravi lors d’un pillage, acquis à un prix dérisoire par les colons ou exporté illégalement ? détaille Alex Herman, qui a contribué à sa rédaction. L’importance de la pièce pour sa communauté d’origine joue aussi un rôle : s’agit-il d’un élément crucial de son héritage culturel ? »

Gravure de 1850 représentant la déambulation d’Anglais dan la salle Elgin du British Museum.©Guildhall Art Gallery / Bridgeman images
La façon dont le pays hôte s’est occupé de l’objet fait également partie de l’évaluation. Sur les 8 millions de pièces détenues par le British Museum, seules 80.000 sont exposées. Certaines – à l’image des tablettes sacrées éthiopiennes saisies lors du pillage de Maqdala – n’ont jamais été montrées. L’avocat Geoffrey Robertson rappelle comment le British Museum a partiellement défiguré les marbres du Parthénon à la fin des années 1930 en les nettoyant avec des tiges de cuivre et du carbure de silicium « pour les rendre plus blancs que blancs ».
Cet été, l’institution a été prise dans la tourmente après la révélation que l’un de ses employés avait volé jusqu’à 2000 pièces, dont des bijoux en or et des gemmes antiques, pour les mettre en vente sur eBay. La fraude, découverte par un collectionneur privé, n’a pu être que partiellement prouvée car le musée avait omis de cataloguer la majorité de ces objets. Hartwig Fischer, le directeur du musée, a dû démissionner à la suite de ce scandale.
Les caractéristiques du demandeur représentent le dernier élément du puzzle. « Il n’y a pas de droit absolu au retour, rappelle Geoffrey Robertson. Si la restitution doit se faire à un pays en guerre ou à un Etat qui n’a pas les moyens de prendre soin de son héritage culturel, car ses musées sont dilapidés ou marqués par la corruption, mieux vaut la reporter jusqu’à ce que ces problèmes soient réglés. » Et cite le cas du Musée national de Kinshasa, qui a reçu des pièces en retour de la Belgique dans les années 1970, mais les a promptement mises en vente sur les marchés internationaux.
Un diamant revendiqué par quatre pays !
Plus problématique, il arrive que plusieurs pays réclament le même objet. Le diamant Koh-i-Noor, subtilisé en 1849 à un maharadja punjabi âgé de 10 ans par la Compagnie britannique des Indes orientales et montée sur une couronne royale exposée à la Tour de Londres, est réclamé à la fois par l’Inde, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan, qui ont tous eu la pierre en leur possession à une époque donnée. La controverse est telle que la reine Camilla a renoncé à la porter lors du couronnement du roi Charles III.
Une polémique a émergé aussi concernant les bronzes du Bénin . En mai dernier, l’ex-président nigérian Muhammadu Buhari avait annoncé que les précieuses sculptures ne seraient pas remises à la Commission nationale pour les musées et les monuments, mais au descendant du roi spolié, l’oba Ewuare II. Ce dernier veut héberger les bronzes dans son palais plutôt que dans le musée Edo de la culture ouest-africaine, qui est en construction sur le site de l’ancienne cité royale du Bénin.

Une des frises découpées par Lord Elgin en 1802 et détenues par le British Museum.©EPA/FACUNDO ARRIZABALAGA via MaxPPP
La restitution des biens pillés durant l’ère coloniale soulève en outre la question des réparations. « Les nations et les musées occidentaux ont tiré des revenus substantiels de la possession de ces objets, qui sont souvent des attractions touristiques prisées, note Errol Francis. Il est normal qu’ils compensent les Etats d’origine pour le manque à gagner, mais aussi pour le traumatisme engendré. » Il rappelle que les raids meurtriers contre la cité royale du Bénin et la citadelle de Maqdala « seraient aujourd’hui considérés comme des crimes de guerre ».
Dans le magasin bondé du British Museum, des gants de cuisine ornés de la transcription de de la Pierre de Rosette côtoient des aimants à l’effigie des marbres du Parthénon et des boîtes de crayon en forme de momies égyptiennes. À l’étage, un café sert un afternoon tea à 33 livres inspiré par les collections du musée.
Pour Geoffrey Robertson, il faudra à terme invoquer le droit international. Il existe bien une convention adoptée par l’Unesco, mais elle ne porte que sur les spoliations qui ont eu lieu après 1970. L’homme de loi est en pourparlers avec la Grèce pour saisir la Cour internationale de Justice sur le cas des marbres du Parthénon. « Cela permettrait de créer une jurisprudence qui pourrait servir dans le cas d’autres pièces réclamées par leurs Etats d’origine. » À moyen terme, il appelle à adopter une convention internationale sous l’égide de l’ONU qui permettrait d’émettre des demandes de restitution couvrant toute la période coloniale, revendiquant un droit des populations d’accéder à leur héritage culturel.
Contextualiser les expositions
Au-delà des restitutions, les musées britanniques cherchent à décoloniser la façon dont leurs collections sont présentées. La Tate Britain vient de chambouler son exposition permanente. « Elle a adopté une nouvelle approche curatoriale, plus didactique, qui a pour but de mettre en relation les tableaux avec le passé colonial et esclavagiste du Royaume-Uni », détaille JJ Charlesworth, un critique d’art et éditeur au magazine ArtReview. Des artistes jugés racistes, comme Stanley Spencer, ont été exclus. Des tableaux montrant des personnages ou des objets liés à la colonisation ont été assortis d’étiquettes mettant en lumière ce passé. Au Musée national du pays de Galles, un portrait de Thomas Picton, un gouverneur britannique des Caraïbes, cohabite avec des installations réalisées par des artistes trinidadiens. Elle a été placée dans une malle de voyage, symbolisant son statut transitoire dans la collection du musée.
La solution des répliques
La restitution des trésors contenus dans les musées occidentaux ne signifie pas forcément un appauvrissement de leurs collections. « Il existe de nombreuses solutions aujourd’hui, de l’impression 3D à la réalité virtuelle (VR) en passant par la photogrammétrie, pour produire des répliques de grande qualité et des expériences multisensorielles », estime Geoffrey Robertson, avocat britannique spécialiste des restitutions. Il cite le cas de la version en plâtre du David de Michel-Ange exposé au Victoria & Albert Museum « qui n’a rien à envier à l’original à Florence ». De même, le British Museum pourrait remplacer les marbres du Parthénon par une reproduction de la frise complète, peinte et assortie d’une expérience de VR, bien plus proche de la réalité que la version actuelle, artificiellement blanchie et amputée de nombreuses pièces, selon lui.
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