Vente de l’AS Monaco: « Un prix de vente de 500 millions d’euros ne serait pas déconnant », estime l’économiste du sport, Pierre Rondeau

Pierre, pourquoi est-il si difficile de connaître la valorisation d’un club de football?

« Par définition et par nature, on ne peut pas estimer le prix d’un bien qui n’est pas monétisable, palpable ou identifiable. Quand on parle d’un club de foot, il y a ses valeurs immobilières, ses actifs que sont ses joueurs, son centre de formation, son centre d’entraînement et son stade s’il en est le propriétaire. Sur ces choses-là, on peut estimer et avoir en tête la valeur des actifs selon les comptes de la Direction nationale du contrôle de gestion (DNCG). Pour le cas de l’ASM, selon le dernier rapport de la DNCG pour la saison 2021-22, et qui n’a pas été remis à jour depuis, on était à 319,8 millions d’euros d’actifs. Ça représente tout ce que le club détient et qui peut être revendu. »

Début septembre 2022, le club a inauguré son nouveau centre de performance…

« Et il pourrait y avoir un indice de majoration pour monter à 400 millions d’euros. Mais quand vous me demandez pourquoi il est difficile de jauger la valorisation d’un club, c’est parce que l’AS Monaco va au-delà d’un centre d’entraînement et de ses joueurs. Il y a son histoire, son palmarès, ses couleurs, son passif, sa réputation et son image de marque. Et là, comment voulez-vous faire pour savoir combien vaut la valeur symbolique d’un club? Pour Lyon, cela a été plus facile à quantifier parce que l’OL est un club coté en bourse. John Textor a simplement racheté les actions et il est devenu propriétaire. Là, dans le cadre d’un club qui n’est pas coté, où il y aura un acheteur et un revendeur, le prix se fixera entre l’offre et la demande. Les discussions vont tourner autour de combien je suis prêt à acheter et à vendre. Le vendeur va déterminer une valeur théorique par rapport à ses actifs et ses actifs immatériels que sont l’histoire, le palmarès etc… »

Une fois tout ça posé sur la table, quel prix pourrait valoir l’ASM?

« Avec l’actif ASM qui se situe entre 300 et 400 millions d’euros selon la DNCG, et auquel je rajoute un indice de majoration de 100 millions d’euros lié à son histoire, son palmarès, ses couleurs, son identité et son image de marque, un prix de négociation à 500 millions d’euros ne me paraîtrait pas déconnant ni étonnant. C’est un prix théorique mais le prix réel peut tourner autour, être en dessous ou au-dessus. Ce n’est pas comme une maison où l’on paie tant en raison du prix au mètre carré. Cela reste, encore une fois, la rencontre entre une offre et une demande. »

Quelles sont les forces et les faiblesses de l’ASM dans ce processus de vente?

« Sur le plan microéconomique, l’ASM n’est pas propriétaire de son stade et le Louis-II n’est pas rempli. De façon télégénique, il est peu agréable. De façon macroéconomique, il y a une dévalorisation probable des droits télés de la Ligue 1 (1) et tant qu’on ne sait pas encore la valeur des droits télés jusqu’en 2029, il sera difficile de commencer des négociations pour l’acheteur. Il faut attendre que ça se passe et il va y avoir une attente. On verra ensuite si ça va dans l’intérêt des investisseurs ou non. Il est clair que si demain les droits se vendent en dessous des 600 millions d’euros, il sera dans l’intérêt du repreneur de proposer un prix plus faible que ce que l’ASM avait escompté. Mais si demain, comme l’annonce L’Equipe, BeIN Sports est prête à surévaluer la Ligue 1 pour sauver les clubs et le PSG en proposant 900 millions d’euros. Une somme au-delà des attentes des dirigeants. Ce sera alors dans l’intérêt de Monaco. Le club prendra de la valeur. Pareil si des joueurs prennent de la valeur d’ici la fin de saison. Cela gonflera les actifs de l’ASM. À l’inverse, si les droits télés tombent à 600 millions d’euros ou en dessous, le club perd de la valeur. Il y a donc aussi des intérêts macroéconomiques dans les négociations pour la vente d’un club. »

La qualification de l’ASM en Ligue des champions jouera aussi un rôle…

« Bien sûr. Quid aussi du projet de Super Ligue européenne. Pour l’instant, Monaco n’est pas intégré aux premières négociations. Et que se passera-t-il si demain, en 2027, 2028 ou 2029 une Super Ligue venait à être créée? Est-ce qu’un repreneur sera intéressé à mettre 500 ou 600 millions d’euros sur la table si en 2027 il y a une nouvelle compétition à laquelle n’est pas intégrée l’ASM. Cela reste un détail mais il s’intègre aussi dans les négociations. Un repreneur peut dire: ‘‘Vous estimez votre club à 500 ou 600 millions d’euros mais le Louis-II sonne creux, la billetterie n’est pas énorme et on ne sait pas ce que seront les droits télés. Il y a aussi le cas de CVC qui va capter 13% des revenus de la LFP ad vitam aeternam (2) et ça me pose problème’’. Le futur repreneur pourrait être gêné de devoir se dessaisir de 13% d’une manne financière. En face, Monaco opposera sa cote, son palmarès, son histoire et son régime fiscal particulier. »

Est-ce qu’une telle vente pourrait aller vite?

« C’est dur de vendre. Cela peut aller vite mais ça ne se fera pas dans les prochains jours. Tout dépendra si les repreneurs font une offre jugée recevable par l’ASM. Si Monaco reçoit demain une offre autour de 500 millions d’euros, je pense qu’il va réfléchir et pouvoir commencer des négociations. Si, à l’inverse, il n’y a pas d’offre qui correspond à son attente minimum, ça va durer longtemps. Prenez un cas comme l’AS Saint-Etienne, en vente depuis un moment. Ses dirigeants ont été très prétentieux sur la valeur de leur club. Ils pensaient pouvoir le vendre à plus de 100 millions d’euros mais peu de gens se sont portés candidats à ce prix-là. Ils éprouvent aujourd’hui des difficultés à trouver un repreneur. À titre de comparaison, pour Lyon, la vente a pris deux ans. Mais l’avantage qu’avait l’OL, c’est son stade, un actif important dont il est propriétaire. On verra quels seront les candidats pour Monaco et s’ils sont capables d’apporter une somme équivalente à 600 millions d’euros en moins de six mois. Je demande à voir. Mais si cela ne se fait pas avant un an, ça ne serait pas non plus étonnant. »

(1) Après l’appel d’offres infructueux lancé par la Ligue de football professionnel (LFP) en octobre, pour les droits télés de la Ligue 1 pour la période 2024-2029, des négociations de gré à gré avec les diffuseurs sont en cours. La Ligue espère 800 millions d’euros.

(2) Le fonds d’investissement CVC a permis la création de la société commerciale de la Ligue de football professionnel (LFP) en apportant 1,5 milliard d’euros au foot français contre 13,04% de ses revenus à vie.

 

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