La low-tech au chevet des camps de réfugiés

Comment faciliter le quotidien des réfugiés tapis dans des camps de fortunes dont le nombre explose ? Chaque jour, dans le monde, 42.500 personnes sont chassées de chez elles. Depuis 2021, presque 110 millions ont quitté leur pays du fait des combats, des persécutions, des discriminations ou du réchauffement climatique, selon le dernier bilan présenté par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Au moins un tiers de ces déracinés a fini son périple dans un camp, et la flambée de ces « villes accidentelles », comme les définissent les chercheurs en sciences sociales, s’accélère : on en dénombre désormais pas moins de 500, abritant plus de 20 millions d’indésirables, de par le monde. « On assiste à une massification de l’isolement de ceux qui sont en trop dans la géopolitique mondiale », constate l’ethnologue et anthropologue Michel Agier, dans son étude « Un monde de camps » (Editions La Découverte, 2014), qui fait aujourd’hui référence.

Le « Refugistan » qu’il y décrit compte des monstres tentaculaires, comme le camp de Kutupalong, au Bangladesh, héritage fragmenté des tensions qui perdurent depuis les années 1990 entre la minorité musulmane rohingya de Birmanie et la majorité bouddhiste. Près de 900.000 hommes, femmes et enfants fuyant l’escalade de la violence y ont posé leurs maigres bagages, entassés sur 13 km2 de sol boueux.

Au-delà de l’urgence de leurs besoins élémentaires, créer des conditions de confort durable est devenu une priorité pour le HCR et les ONG. « La moyenne de séjour dans les camps approche désormais vingt ans. Des enfants y naissent et y grandissent. Nous devons y organiser une vie qui n’a plus rien de transitoire », explique un représentant du HCR. Architectes, mais aussi logisticiens, experts en génie civil, spécialistes de la mobilité, informaticiens, gestionnaires de flux et start-up se mobilisent pour agencer ces villes en kit.

L’eau et la sécurité prioritaires

Depuis 2009, le HCR dispose même de sa propre division innovation. C’est à elle que les réfugiés d’Azraq, en Jordanie, doivent un système inédit – et controversé – de scan oculaire pour confirmer l’identité des bénéficiaires de l’aide alimentaire. « Les vols, la fraude et les interminables files d’attente ont considérablement diminué », explique Shada Moghraby, porte-parole du programme alimentaire mondial en Jordanie.

Le HCR a aussi conçu un système de supervision de l’eau potable pour mieux gérer l’approvisionnement des villes les plus arides d’Afrique, comme en Ouganda. Le dispositif utilise une série de capteurs ultrason connectés en réseau pour relever le niveau d’eau des cuves des camions-citernes et des réservoirs dans les camps. Les informations sont transmises en temps réel par téléphonie mobile pour anticiper les pénuries, génératrices de conflits dans la promiscuité des camps.

Dans les sites surpeuplés du Bangladesh, c’est la gestion de l’assainissement qui est devenue une priorité critique avec l’afflux massif de réfugiés rohingyas en 2018. Dans l’urgence, le HCR a combiné une dizaine de technologies de traitement des eaux usées (à la chaux, biologique, à membrane…), une première, pour construire la station d’épuration la plus grande, et la plus facile d’entretien, jamais montée dans un camp de réfugiés. Elle peut traiter les eaux usées de 150.000 personnes et produire du biogaz pour l’alimentation des cuisines. En utilisant des innovations élémentaires pour ce projet, le HCR a pu limiter la facture à seulement 400.000 euros.

Innovations frugales

Les low-techs trouvent naturellement leur place sur ces terrains d’expérimentation de la débrouille. « Elles participent à l’autonomisation des migrants », est persuadé Corentin de Châtelperron. Fondateur du Low-tech Lab, il a mené un tour du monde des innovations frugales, prolongé d’une plateforme collaborative.

« Ces solutions transforment l’adversité en opportunité », explique-t-il. Son programme « Low-tech for Refugees » à Lesbos, en Grèce, en témoigne. Ses équipes s’y sont relayées plusieurs mois pour apprendre à tirer le meilleur profit possible de la récupération des déchets échoués. Elles ont par exemple appris à fabriquer des « frigos du désert » à partir de vieux bidons de plastique. Ces glacières archaïques sont connues des Egyptiens depuis des millénaires : pour conserver les aliments, ils imbriquaient deux pots de terre cuite séparés de sable humide et entouraient l’ensemble de tissu pour produire de la fraîcheur par condensation. En utilisant la même technique, les exilés y mettent aujourd’hui leurs médicaments à l’abri de la chaleur. La même ingéniosité a été déployée pour concevoir des cuiseurs solaires à base de couvertures de survie et de bouées. Ce système permet aux migrants de ne pas avoir à couper les champs d’oliviers pour faire du feu.

Besoins élémentaires

Les low-techs s’invitent également dans l’alimentation. L’ONG Women for Action, le Fond d’innovation du HCR et le centre de recherches en agriculture urbaine de l’université de Liège, en Belgique, portent notamment un projet d’aquaponie, qui donne ses premiers fruits. Le système combine deux techniques connues : l’aquaculture et l’hydroponie, qui consiste à faire pousser des plantes sans terre. Pour fertiliser l’eau, il utilise les déchets organiques produits par les poissons. Dans le camp de Dzaleka, au Malawi, une centaine de femmes ont déjà été formées l’an passé, avec de premières récoltes à la clé.

L’innovation gagne enfin l’architecture dans les camps, domaine longtemps laissé-pour-compte depuis la conception des « maisons Murondins » imaginées en 1940 par Le Corbusier pour loger, dans l’urgence et avec des matériaux de fortune, les premiers réfugiés belges de la guerre. L’avancée la plus spectaculaire émane du studio parisien CutWork et du projet qu’il doit déployer cette année à El Calvario, au Mexique. Il doit permettre d’y construire des abris durables, en une journée seulement et à deux personnes, grâce à un procédé de pliage de tubes de métal supportant des panneaux de bois et d’isolation en préfabriqué.

Des codeurs dans les camps

Il manque au moins 2 millions de codeurs dans le monde pour répondre aux besoins de l’informatique. Pourquoi ne pas les former dans les camps de réfugiés ? C’est avec la certitude de trouver des talents dans ces viviers de transit que le social entrepreneur Sofiane Ammar s’est lancé le défi d’un apprentissage hors norme. En 2019, il a obtenu le soutien du HCR pour installer la première école de code dans le camp de Zaatari, en Jordanie. Depuis, plus de 200 étudiants ont suivi son cursus délivré par des formateurs bénévoles d’Amman, la capitale. « 80 % ont été certifiés, et 70 % ont trouvé un emploi. Aujourd’hui, certains travaillent même depuis le camp pour des start-up américaines », explique l’initiateur de ce programme logé dans l’ONG Chams, qu’il a créé pour l’occasion.

Armé de cette preuve de concept, Sofiane Ammar a décroché l’an passé le label de l’Ecole 42 (de Xavier Niel) et un financement de 1,5 million d’euros pour passer à la vitesse supérieure : ce printemps, 100 à 150 personnes démarreront ce cycle d’autoformation à la programmation informatique entièrement gratuit pour les participants. Des partenariats industriels ont été conclus pour accroître les opportunités d’emplois pour les futurs diplômés, avec à la clé l’espoir d’ainsi pouvoir sortir du camp. « Nous oeuvrons au-delà des premières urgences pour offrir un nouveau futur aux déracinés », ambitionne Sofiane Ammar.

En chiffres

108,4 millions Le nombre de personnes déplacées de force dans le monde en 2022. Ils étaient moins de 40 millions il y a dix ans. Parmi elles, près de 30 millions relèvent du mandat du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

42 % Le pourcentage de moins de 18 ans parmi les réfugiés. Un million d’enfants seraient nés dans les camps entre 2018 et 2020.

1 sur 74 Le nombre d’humains qui finissent dans un camp de réfugiés en 2023. Ils étaient 1 sur 113 en 2016. Chaque jour, 42.500 personnes sont chassées de chez elles.

60 millions Le nombre de personnes qui ont trouvé une solution d’asile durable depuis la création du HCR en 1951.

800.000 Le nombre de réfugiés qui ont besoin d’être réinstallés dans un autre pays, selon le HCR. Seulement 1 % de ces besoins sont couverts.

3 % Le pourcentage de chance d’être reconnu réfugié en Irlande ou en Grèce. En comparaison, le taux de reconnaissance est de 55 % à Malte, 33 % au Royaume-Uni, 11 % en France.

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