« Ouvrir la porte pour les jeunes artistes sénégalais »


Remarqué lors de la dernière Biennale de Dakar, l’artiste sénégalais Alioune Diagne expose ses peintures à la galerie Templon à Paris, avant de représenter son pays à la Biennale de Venise en avril. Alioune Diagne, c’est d’abord un style, le « figuro-abstro ». Cette technique qu’il a mise au point et progressivement affinée lui permet de réunir dans une même œuvre l’abstrait et le figuratif. De très près, sur la toile, on distingue une multitude de signes, semblables à un alphabet ou une calligraphie imaginaire. Ces signes s’agrègent entre eux pour former une peinture figurative qui se révèle en prenant une certaine distance avec la toile. Il reste une sorte de voile léger qui semble recouvrir la peinture. Né en 1985 à Fatick, formé à l’École des beaux-arts de Dakar, Alioune Diagne vit maintenant entre Dakar et la France. Avant de repartir au Sénégal, l’artiste a accepté de répondre à nos questions et nous a fait l’honneur d’une visite guidée de son exposition à Paris.

Le Point Afrique : C’est la première fois que vous êtes exposé à Paris, à la galerie Templon, quel thème avez-vous choisi ?

Alioune Diagne : Exactement, c’est la première fois que je suis à Paris en solo show, avec une grande galerie. Le thème, « Seede », qui en wolof signifie « témoignages témoins », est lié à mon séjour à Saint-Louis. J’étais parti pour le projet d’exposition du musée des Beaux-Arts de Rouen qui portait sur le thème du fleuve Sénégal*. Là-bas, j’ai rencontré des pêcheurs qui m’ont parlé de leurs soucis. À cause de la surexploitation des ressources par les Européens et les Chinois, il n’y a plus de poissons à pêcher. Certains sont devenus passeurs et organisent des « voyages maritimes » pour amener de jeunes Sénégalais, désespérés, en Europe. Diplômés ou non, ces jeunes n’ont pas de travail et sont prêts à risquer leur vie en mer pour gagner l’Europe. J’ai rencontré ces anciens pécheurs devenus passeurs mais aussi des jeunes qui ont déjà fait ce voyage et ont échoué. Ils m’ont parlé de leur traversée difficile. C’est ce voyage que je décris dans cette exposition. En entrant dans la salle d’exposition, on voit un filet de pêche suspendu, un sol et des murs bleus. Ce filet montre le point de départ du thème que j’expose ici. Ces tableaux sont excessivement forts de par le thème, l’immigration clandestine, mais aussi les couleurs et le figuro-abstro qui mélange le figuratif et l’abstraction. C’est une technique que j’ai développée depuis 2013. Lorsque l’on se rapproche, on voit un ensemble, une unité de signes qui se distinguent. Au fur et à mesure que l’on s’éloigne, cette unité de signes se regroupe et donne une image figurative. Cette image représente le sujet de mes tableaux.

Travaillez-vous à partir de notes, de croquis ? Techniquement, comment parvenez-vous à rendre l’abstrait en figuratif ?

Oui, je prends des notes, des photos, des vidéos et je fais des croquis. L’idée est de se baser sur la réalité. J’ai recueilli des témoignages, regardé les informations, des documentaires pour m’imprégner de ce sujet très sensible. Sur la toile, au crayon, je fais l’esquisse générale du tableau. Une fois fini, je prends les pinceaux. Toutes les couleurs sont choisies de manière très spontanée avec beaucoup de rappels, de complémentarités, orange, bleu, rouge, vert…

Pour le visiteur, quelles sont les oeuves à voir ?

Dans ce tableau, on distingue un bébé sauvé par un personnage. C’est une image réelle que j’ai vue aux infos : un Togolais sauvant un bébé dans l’océan, près des îles Canaries.

 À l’arrivée des sauveteurs, il fallait amener ce bébé de la pirogue au bateau de secours. Personne ne parle de ce geste courageux, dans un contexte qui touche l’immigration clandestine. Pourtant, lorsque le jeune Malien avait sauvé un enfant ici à Paris [des flammes d’un immeuble, NDLR], le président français l’avait reçu. C’est aussi très important ce qu’a fait ce Togolais. C’est une manière de lui rendre hommage, à travers ma peinture. Ce tableau évoque aussi le sauvetage. Cette exposition n’est pas là que pour dénoncer mais pour parler de ce phénomène, amener les responsables à chercher des solutions pour sauver ces jeunes. Si le problème est évoqué au journal télévisé, après il est oublié. Des cadavres continuent à être rejetés par la mer. Un jeune qui meure, c’est une perte pour l’humanité. Ce regroupement de personnes sur un bateau, avec les gilets de sauvetage et les couvertures de survie de la Croix-Rouge, évoque le sauvetage. L’heure est grave. Il faut agir.

Ce tableau montre l’évolution de ma peinture et de ma technique. C’est le dernier que j’ai réalisé. Les signes sont toujours là, mais côté démarche artistique, ma technique est en train de se détacher entre le figuratif et l’abstraction. Je suis inspiré par les masques, la plupart des visages sont déformés. Si je garde toujours la même technique, ma peinture évolue vers l’abstraction et la géométrie.

Sur la pirogue, on peut lire SN – 221, l’indicatif téléphonique du Sénégal, ce qui indique que cette pirogue a été identifiée. Une phrase inscrite en bas – « Lorsque l’on ne sait pas où l’on va, aussi loin » – traduit l’idée que ces migrants partent vers un lieu inconnu, qu’ils ne connaissent pas. Ils pensent que c’est mieux pour eux mais ils ne savent pas ce qui les attend. Mon objectif est de les alerter. Mais c’est compliqué. Ces jeunes me disent : « Toi, tu nous dis de rester, mais, chaque mois, tu vas en France. » À travers ma peinture, je cherche à interpeller toutes les personnes concernées : l’Union européenne, qui utilise beaucoup de ressources africaines, et les gouvernements africains. Chacun doit prendre ses responsabilités afin de trouver des solutions de travail pour les jeunes, qu’ils puissent rester chez eux. Nos gouvernements doivent savoir que ce sont leurs enfants qui quittent le pays pour aller en mer, se suicider. Ces jeunes me racontent que des amis sont partis en France et revenus après deux ans, avec une belle maison. C’est un mirage. Les gens pensent que c’est facile, qu’en deux ans on peut construire une maison, acheter, une belle voiture… Beaucoup d’Africains reviennent au pays avec des valises pleines de cadeaux. Des Français donnent aussi quand ils partent en Afrique. Chaque fois que l’on fait ces gestes, les jeunes vont penser que là-bas, c’est mieux ! Si on les laisse se débrouiller en leur disant qu’ils sont capables de s’en sortir, c’est plus constructif. Il faut leur dire la vérité, la réalité que lorsqu’on travaille là-bas, tout l’argent, on le garde, on cotise, on le met de côté pour venir en vacances au Sénégal.

 C’est l’heure de la prière. J’ai voulu capter le côté émotion, grâce à cette lumière bleue qui vient sur le visage de ce migrant désespéré. La seule chose qu’il lui reste, c’est de prier. On voit aussi un visage déformé. Tout cela amène de la tristesse. En même temps, il y a quelque chose de positif qui ressort avec la lumière et en bas le vert qui apporte ce côté calme. De par son sujet et l’atmosphère qui se dégage, l’exposition est très émouvante mais les couleurs donnent un peu plus d’espoir.

Vous avez été choisi pour représenter votre pays à la 60e Biennale de Venise, qu’est-ce que ça représente pour vous ?

C’est un beau parcours ! Une fierté. Je vivais dans un village très reculé du Sénégal. Je n’avais jamais mis les pieds dans une galerie, ni dans un musée, avant l’âge de 25 ans, ni rencontré quelqu’un qui se dise artiste-peintre ou dessinateur. Dans mon coin, depuis tout petit, je dessinais. Je me suis battu tout seul sans savoir ce que je faisais. Aujourd’hui, je vais représenter le Sénégal à la Biennale de Venise. C’est un parcours pour moi ! J’ai du mal à trouver les mots… C’est énorme, un grand honneur, une fierté. Et en plus je représente le Sénégal qui participe aussi pour la première fois à la Biennale de Venise. C’est aussi pour moi un moyen d’ouvrir la porte pour les jeunes artistes sénégalais pour qu’ils puissent aussi avoir la chance de participer à ces grands rendez-vous. L’État sénégalais doit mettre cet événement dans son agenda culturel.

* Alioune Diagne, « Seede », galerie Templon, à Paris (jusqu’au 24 février).


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