En Côte d’Ivoire, les destructions de quartiers précaires agitent la vie politique

C’est en disparaissant de la carte d’Abidjan que le quartier de Gesco a acquis sa plus grande notoriété, monopolisant la « une » de tous les titres de presse ivoirienne et attirant la compassion des politiques, toutes obédiences confondues. L’expulsion, commencée il y a plus d’un mois, des habitants de la cité Eden de leur logement de cette commune de Yopougon, à la sortie ouest d’Abidjan, a écourté l’euphorie de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) et flétri l’illusion d’unité nationale née de ce succès.

Le contraste entre les dons faits à l’équipe de Côte d’Ivoire victorieuse de la compétition – une villa et 50 millions de francs CFA (76 000 euros) par joueur – et le sort réservé aux malheureux habitants de cette cité populaire fait même désormais l’objet d’une plaisanterie sur les réseaux sociaux : « On a un pays qui donne des maisons aux footballeurs et qui casse celles des supporters. »

Après une première série de démolitions le 28 janvier, les pelleteuses sont revenues le 19 février pour y raser la moitié des 171 maisons. Sans mise en demeure préalable, sans indemnisation ni proposition de relogement, selon tous les habitants interrogés. Certains sinistrés possédaient pourtant un titre de propriété.

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« Ils sont venus un bon matin, ils ont cassé », relate une commerçante, réfugiée chez des amies de l’autre côté de la rue, dans un lotissement resté intact. « Ils nous ont juste dit qu’on était trop proches de la route. Ils n’ont dédommagé personne, ni les locataires, ni les propriétaires », dit-elle les yeux embués mais d’une voix qui ne tremble pas. La loi 11-2004 qui fixe le cadre de la procédure d’expropriation pour cause d’utilité publique, impose pourtant que la population soit prévenue au préalable, puis relogée ou indemnisée par l’Etat.

La procédure a cependant été rarement respectée cette dernière décennie, alors que les « déguerpissements » se sont multipliés, conséquence de la forte croissance urbaine d’Abidjan qui relègue en périphérie ses populations à faibles revenus. Ce terme du langage courant, en Côte d’Ivoire, est, selon la définition donnée par la géographe Irène Kassi, « une opération par laquelle il est fait obligation à des occupants d’une terre appartenant à la puissance publique de l’évacuer pour des motifs d’utilité publique ».

« Politique du bulldozer »

Les zones d’Abidjan, à Yopougon et à Attécoubé, vidées ces dernières semaines devraient être suivies de nombreuses autres. Le district de la ville a prévu une nouvelle vague de démolitions du 9 au 17 mars, et a publié une liste de 176 sites identifiés comme « zones à risque » devant être libérées à plus ou moins long terme, selon l’urgence. D’après ce document, près de la moitié des plans de déguerpissements ne prévoit pas de sites de relogement. Une « politique du bulldozer », dénoncent les journaux d’opposition et de nombreux internautes sur les réseaux sociaux, menée par le nouveau ministre et gouverneur du district d’Abidjan, Ibrahima Cissé Bacongo.

Dans le cas de Gesco, le dossier interroge d’autant plus que le gouvernement a signé en 2021 un accord de financement de 33 milliards de francs CFA (50,3 millions d’euros) avec l’Agence française de développement (AFD) pour la restauration du quartier, dans le cadre d’un contrat de désendettement et de développement (C2D) qui permet de reconvertir une partie de la dette nationale en investissements. Pourquoi s’être donné cette peine si le quartier devait être rasé trois ans plus tard ?

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Depuis deux semaines, le pouvoir, visiblement embarrassé, communique peu sur cette affaire. Il a fallu attendre le 28 février pour que M. Bacongo se justifie officiellement. A l’issue de sa première rencontre avec les maires des treize communes d’Abidjan, le ministre-gouverneur a alors affirmé qu’il ne faisait que se conformer aux ordres du président Alassane Ouattara, le chef de l’Etat lui ayant confié la mission de « lutter contre le désordre urbain, l’insalubrité et d’assainir le district d’Abidjan ».

Des propos appuyés le même jour par le porte-parole du gouvernement Amadou Coulibaly, qui a évoqué « de nombreux quartiers précaires à haut risque, exposés à des inondations, des éboulements et glissements de terrain récurrents » et rappelé que les expulsions récentes s’inscrivaient dans le cadre d’un « programme d’assainissement en vue de protéger et de sauver des vies humaines ». Concernant l’accord passé avec l’AFD, M. Coulibaly a invoqué « des procédures longues » et assuré que « pas un centime n’a été débloqué ». L’AFD indique que les fonds seront versés lorsque les études de faisabilité, toujours en cours, seront bouclées.

« Pas dignes »

Interrogé par le journal gouvernemental Fraternité Matin samedi 2 mars, Ibrahima Cissé Bacongo assume sa politique. « L’entrée d’Abidjan du côté de Gesco n’est pas digne de la réputation de notre capitale économique », a-t-il déclaré, mettant en cause les embouteillages routiers ainsi que l’image du quartier, qui donnerait, selon le ministre-gouverneur, « l’impression de rentrer dans un village ». « Face à ce constat, poursuivait M. Bacongo, il fallait commencer notre travail par l’autoroute du nord [qui relie l’ouest d’Abidjan à Bouaké en passant par la capitale Yamoussoukro], en faisant en sorte que cette voie importante (…) soit dégagée de tout ce qui l’encombre », populations incluses.

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Mais dans les couloirs des municipalités d’Abidjan, le cas de Gesco divise. A commencer par la mairie Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) de Yopougon, dirigée par Adama Bictogo, par ailleurs président de l’Assemblée nationale. La municipalité s’est rapidement désolidarisée des déguerpissements, dénonçant par voie de communiqué « une action menée de façon unilatérale » et le maire a promis de reverser ses 800 000 francs CFA de salaires mensuels aux sinistrés durant les cinq années de son mandat. Si M. Bacongo mène pour l’heure le bras de fer engagé contre lui, ses soutiens se raréfient au sein du gouvernement.

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« Bacongo a lancé ça dans son coin, sans consulter personne », déplore l’un ses partenaires techniques. Plusieurs camarades de parti lui reprochent la brutalité de ses opérations et leur impréparation, puisque aucun plan de relogement n’avait été établi au préalable. Voyant monter la polémique, le premier ministre Robert Beugré Mambé, ex-gouverneur d’Abidjan, a chargé les ministères concernés de trouver une solution rapide. Avec comme priorité la réaffectation des élèves de l’établissement scolaire rasé, Cha Hélène, le cas qui a le plus ému l’opinion, et l’octroi d’un nouveau logement pour les enfants et leurs familles.

« Sans compassion ni respect »

En attendant qu’émerge une solution, l’opposition s’est emparée du sujet et se bouscule au chevet des déguerpis. Mesuré, Charles Blé Goudé, le président du Congrès panafricain pour la justice et l’égalité des peuples (Cojep), a demandé à « accompagner d’humanité » les mesures de déguerpissement, appelant à ce « qu’on ne jette pas les Ivoiriens comme ça à la rue ». Assalé Tiémoko, élu indépendant de la ville de Tiassalé, à 120 km au nord d’Abidjan, s’est lui aussi rendu sur les gravats pour exprimer sa solidarité, au même titre que l’ex-premier ministre Pascal Affi N’Guessan et l’ancien président Laurent Gbagbo, qui s’est arrêté en revenant de son village de Mama pour partager la « douleur » « des populations dans la détresse ».

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Dans le jeu politique suscité par ces expulsions, les critiques les plus virulentes sont venues du principal parti d’opposition, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA). Alors que son nouveau président, Tidjane Thiam, a rendu visite aux « déguerpis » le 25 février, son groupe parlementaire a publié deux jours plus tard un communiqué sans concession pour Ibrahima Cissé Bacongo qui, « avec un cynisme froid dont lui seul a le secret, écrit-il, poursuit son projet funeste (…) aux contours flous, fuyants et insaisissables sans compassion ni respect minimum des droits de l’homme ».

Le lendemain, le porte-parole du parti, Soumaïla Bredoumy, a pointé en conférence de presse « un abus de pouvoir » du district d’Abidjan, et présenté la stratégie des déguerpissements comme « le résultat de l’échec de la politique de logements sociaux », trop peu nombreux et trop chers pour une grande partie de la population. Face à ces attaques en règle, le porte-parole du gouvernement dénonce une « récupération politique » de personnalités « en quête d’espace d’expression ».

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