Autrefois haute fonctionnaire, Fleur Pellerin a troqué son rôle de ministre pour celui de cofondatrice de Korelya. Un fonds d’investissement créé en 2016 en lien étroit avec le marché coréen pour accompagner et faire fructifier les entreprises dans le milieu de la nouvelle technologie et du lifestyle. Elle détaille ce rôle, celui du privé et d’une Principauté qui se détache comme un micro-état propice aux investissements avec, notamment, son grand voisin. Entretien.
Quelle est la raison de votre présence à Monaco?
Nous sommes soucieux d’expliquer notre métier qui est un peu mystérieux. En partenariat avec Monterra, on pense que c’est bien d’expliquer l’arrière-cuisine de notre métier qui consiste à aider et financer des entreprises qui ne sont pas encore profitables et qui ne peuvent pas encore s’adresser aux banques pour financer leur croissance. Nous, les capital-risqueurs, on vient prendre une part du capital de la société en échange d’argent pour les accompagner vers un chemin profitable.
C’est un rôle primordial pour les entreprises…
C’est très important parce que sans nous, les entreprises ne pourraient pas financer leur croissance. On investit dans des boîtes technologiques. On est là pour accompagner la transition digitale, de nouveaux métiers, donc on finance les services et produits de ce que sera notre vie de demain. Je viens du milieu de la politique et de la fonction publique et j’ai l’impression de continuer à faire ce que je faisais avant, c’est-à-dire aider un écosystème local: des entrepreneurs, des hommes et femmes qui ont une idée et qui essaient de la transformer en produit qui va rencontrer un consommateur.
Est-ce que votre expérience en tant que ministre vous a façonnée dans ce nouveau rôle?
Ce qui m’a aidée c’est la gestion du stress. [rires] Aujourd’hui, quand on est ministre, on est exposé à une pression maximale permanente avec les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu. Le cerveau n’est jamais en repos. Il n’y a pas de week-end puisqu’il peut se passer n’importe quoi n’importe quand. Cela donne un savoir être plutôt qu’un savoir-faire qui est de résister à des situations complexes, à gérer la pression et savoir prendre des décisions dans un environnement avec beaucoup de paramètres.
« Il y a certaines choses que l’État ne sait pas faire »
Vous avez évoqué la technologie et le lifestyle, de quoi est-ce qu’il s’agit?
On a développé un savoir-faire en investissement dans la Tech. On a 700 millions d’actifs en sous-gestion dans le domaine de la Tech. On investit dans des entreprises qui ne sont pas toutes jeunes, qui ont déjà un chiffre d’affaires et qui ont prouvé la pertinence de leur produit. Cela peut être des entreprises de Fintech* qui essaient de disrupter les services financiers, cela peut être dans la santé avec des entreprises qui utilisent l’intelligence artificielle pour améliorer le service rendu aux patients dans les hôpitaux. Pour le lifestyle, on investit dans des marques de mode, d’accessoires, de beauté… C’est un autre profil. On va investir dans des marques émergentes. On pense que notre réseau coréen et notre savoir-faire en matière de digital et e-commerce peut beaucoup leur apporter. Il y a des investissements extrêmement rentables à faire à plus court terme que dans la Tech. C’est la nouvelle stratégie dans laquelle on peut créer beaucoup d’intérêt dans des écosystèmes comme Monaco.
Tout cela relève du privé, l’État n’a-t-il pas un rôle à jouer? Ou a-t-il les mains liées à cause de l’endettement?
J’ai déjà appartenu à des gouvernements socialistes libéraux mais je pense qu’il y a certaines choses que l’État ne sait pas faire. Il y a des choses qu’il sait faire, d’autres qu’il ne sait pas faire. Comment être sûr que l’État fait les bons choix? On s’est planté tellement de fois en essayant d’investir de l’argent public dans le cloud. Et puis c’est l’argent du contribuable donc on ne peut pas prendre trop de risques. Je pense que l’État est à sa place pour créer les conditions et l’environnement qui vont inciter les gens à investir mais après il faut laisser les spécialistes faire leur travail. Le rôle de l’État est celui de facilitateur. Il faut laisser le privé faire ce qu’il sait faire: trier le risque, sélectionner son risque, avoir une stratégie et la mettre en œuvre.
Est-ce que le contexte politico-économique et environnemental actuel est un frein à l’investissement?
Bien sûr. On voit bien que les fonds ont plus de mal à être levés en ce moment. On est des acteurs économiques qui sont assez dépendants de l’environnement macroéconomique mais on va bientôt lever notre fonds le plus important dans ce contexte donc cela veut dire qu’on a une thèse qui peut être intéressante, y compris dans un contexte macroéconomique dégradé. Si les valeurs des entreprises baissent, on va investir moins cher. C’est un moment intéressant pour nous d’investir parce qu’on est des acteurs de long terme. Notre fonds dure 10 ans. Si on investit aujourd’hui moins cher, cela va produire des retours plus intéressants. On est un peu contracyclique. Donc oui, c’est plus difficile et les gros investisseurs institutionnels ont le pied sur le frein et font attention mais certains savent qu’ils ont intérêt à mettre de l’argent dans des fonds d’investissement maintenant, parce que c’est précisément dans des périodes de climat économique dégradé qu’on fait les meilleures affaires.
« Des relations historiques très proches avec Monaco »
On a beaucoup vanté la « French Tech », qu’en est-il de Monaco? C’est aussi un terrain propice aux investissements?
Je pense. Ce qui est important c’est qu’il y ait des gens qui ont un esprit entrepreneurial, qui ont envie de créer des entreprises, des gens qui soient prêts à les financer et les accompagner. C’est une logique d’écosystème assez circulaire. Cela ne se fait pas d’un coup. La French Tech avait déjà des entrepreneurs mais on l’a rendu visible à l’international et cela prend du temps. La Silicon Valley ne s’est pas créée en cinq ans. Il faut être patient mais il faut une petite étincelle pour que les gens qui sont à Monaco et qui ont envie de créer une boîte se disent « cette personne l’a fait avant moi, je pourrais m’en inspirer ». Toute cette circulation des bonnes pratiques, des informations et du capital est très importante pour créer un écosystème.
Il y a un terrain propice à Monaco, notamment dans le milieu du lifestyle…
Exactement. Il y a tous les ingrédients pour qu’il y ait ce cercle vertueux: entrepreunariat, financement, croissance… Il y a un joli terreau à faire fructifier.
Est-ce que Monaco peut s’élever au rang de Singapour, Dubaï et autres?
Oui, ce sont des micro-états également et ils arrivent très bien à créer un effet d’attractivité, à attirer des entrepreneurs avec les bonnes conditions pour investir. Il y a possibilité de trouver un modèle intéressant pour le rayonnement et l’attractivité de Monaco.
Quels sont les liens entre Monaco et la France dans ce domaine?
J’ai rencontré Frédéric Genta [Délégué interministériel à l’Attractivité et à la transition numérique] à plusieurs occasions. On a discuté de comment faire l’attractivité d’un écosystème. On a des relations historiques très proches donc je pense qu’il pourrait y avoir des choses intéressantes à créer ensemble.
*Des nouvelles technologies dont l’objectif est d’améliorer l’accessibilité ou le fonctionnement des activités financières.
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