Ousmane Sonko, leader du parti (dissous l’été dernier) Pastef-Les Patriotes (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité), et son dauphin et candidat à la présidentielle, Bassirou Diomaye Faye ont été libérés jeudi soir après respectivement plus de sept mois et presque un an d’emprisonnement. La libération de ces deux opposants politiques intervient à la faveur de l’adoption par l’Assemblée nationale, le mois dernier, d’une loi d’amnistie concernant tous les « faits se rapportant aux manifestations politiques survenues entre 2021 et 2024 ». Dès le lendemain de leur sortie, ils se sont aussitôt lancés dans la campagne électorale, commencée sans leur présence le 9 mars dernier. Une nouvelle configuration qui pourrait changer la donne alors qu’approche le premier tour de l’élection présidentielle, dimanche 24 mars. Directeur de recherche et des publications au sein du think tank ouest-africain Wathi, l’analyste politique sénégalais Babacar Ndiaye nous apporte son éclairage.
Le Point Afrique : Qu’est-ce que la libération des deux leaders politiques de l’opposition change dans le jeu politique actuel ?
Babacar Ndiaye : Leur libération impulse une nouvelle dimension à la campagne électorale. Celle-ci avait débuté avec plusieurs figures du Pastef qui faisaient campagne pour la coalition afin de compenser le fait que son candidat, Bassirou Diomaye Faye, était en prison. Évidemment une campagne sans candidat et une campagne avec le candidat, et de surcroît appuyée par le président du parti, ça change totalement les choses.
Nous allons avoir une fin de campagne d’une autre tournure : ça va galvaniser les militants et les sympathisants… qui ont toujours porté le projet de Sonko. Et cela peut être déterminant pour les résultats des urnes. C’était la première fois qu’on avait cette situation, celle d’une campagne présidentielle avec un candidat en prison. Désormais on revient vers ce que l’on a toujours connu : une campagne avec les candidats présents qui partagent leurs idées, leur programme et vont au contact des populations.
Diomaye Faye a aussi enfin l’occasion de présenter lui-même le programme de la coalition à la télévision nationale. Chaque jour, les candidats ont un temps d’antenne de 3 minutes pour la diffusion de leur programme. Le Conseil national de la régulation audiovisuelle avait jusqu’à présent interdit la diffusion de la vidéo enregistrée par le directeur de campagne de Diomaye, arguant que seul le candidat pouvait le présenter. À la place, des images de campagne défilaient. Désormais, Bassirou Diomaye Faye peut présenter le projet aux Sénégalais, exposer ce qu’il compte faire. Ces libérations changent complètement la donne. D’autant que, point essentiel, Diomaye, en tant que coordinateur des cadres du Pastef, a travaillé à la conception du programme et le maîtrise parfaitement.
La présence des deux chefs de file donne forcément plus de force à leur campagne. On a déjà pu le constater avec le lancement de la caravane à Dakar qui a ensuite énormément mobilisé à Ziguinchor, fief d’Ousmane Sonko.
L’absence du candidat Bassirou Diomaye Faye a-t-elle pesé sur la campagne ?
Malgré l’absence du candidat, le début de la campagne électorale avait déjà bien mobilisé les partisans du Pastef. Il suffit de voir le mégameeting organisé le dimanche 10 mars dans le quartier des Parcelles assainies. Il a réuni des milliers de personnes. Ils ont également choisi de faire des caravanes pour sillonner Dakar et la région en attendant que Diomaye et Sonko soient libérés. C’était peut-être une stratégie afin de rester dans les environs avant sa libération. Désormais, les caravanes sillonnent le reste du pays avec en premier lieu, la Casamance, au sud, base d’Ousmane Sonko qui est le maire de Ziguinchor, la « capitale » de la région. Le temps de la campagne est très réduit, elle se termine vendredi soir à minuit.
Alors qu’il n’a jamais occupé de mandat électif, quel est le poids électoral de Bassirou Diomaye Faye ?
Diomaye Faye n’a pas vraiment de base électorale comme Sonko avec Ziguinchor. C’est beaucoup moins marqué, même si évidemment quand vous devenez candidat à l’élection présidentielle, votre village ou région d’origine va forcément jouer un rôle d’appui. Je pense qu’on ne peut pas parler du poids politique de Diomaye par rapport à une base ou à un fief.
Sonko était vraiment la figure titulaire du Pastef tandis que Diomaye était dans la conception, l’organisation du projet politique. Il n’a jamais été maire ou député comme d’autres cadres au Pastef, il n’a pas de parcours en politique, n’a pas été à de multiples élections… Il a un profil particulier, presque inédit. Cela d’autant qu’il n’était pas programmé pour être candidat. Il l’est devenu par la force des choses une fois que le candidat initial, Sonko, a été empêché de concourir. C’était la stratégie de Sonko de dire que le projet était plus important que la personne, qu’un autre membre du parti pouvait prendre le relais. Diomaye est beaucoup comparé à Sonko car ils présentent de nombreuses similitudes. Ils ont un parcours similaire, ils sont énarques tous les deux et sont ou ont été inspecteurs des Impôts et Domaines, ils ont également été ensemble en prison.
Diomaye est à la tête d’un mouvement, d’une coalition. Il profite de la notoriété, du poids politique et de tout l’appareil du Pastef. Il y a une union derrière lui, il a la capacité à réunir car il porte le projet commun du Pastef et a été adoubé par Sonko. Il a l’appui de la grande coalition qui se renforce de jour en jour avec l’agrégation d’anciens candidats à la présidentielle, des mouvements et partis politiques. Y compris des personnes issues du camp présidentiel. Par exemple, le maire de Sandiara, un conseiller spécial de Macky Sall, a récemment rejoint la coalition de Diomaye.
Incontestablement, il jouit de la grande popularité dont Sonko bénéficie dans tout le Sénégal. Cela va peser dans la balance. Quand on regarde la sortie de prison ou les caravanes, c’est le nom de Sonko qu’on entend surtout. Cela donne l’impression que c’est Sonko le candidat plutôt que Diomaye d’ailleurs.
Il va aussi bénéficier du soutien des jeunes qui constituent une part considérable des Sénégalais, puisque 35 % de la population a moins de 35 ans. Ce n’est pas le seul candidat jeune, d’ailleurs, ce qui permet d’apporter de la fraîcheur à cette élection. L’ex-Pastef a aussi beaucoup utilisé les réseaux sociaux pour partager sa vision, et le programme est très partagé.
Il faut qu’on arrête de penser que c’est la foule qui fait la victoire. Ça rassure mais ceux qui votent sont dans les maisons. Il y a une différence entre ceux qui viennent par curiosité et les militants. On peut être étonné par les résultats des urnes… Mais si on doit prendre le baromètre de ceux qui mobilisent le plus aujourd’hui, je crois que Pastef est dans de bonnes dispositions.
Ces libérations s’inscrivent dans le cadre du vote de la loi d’amnistie concernant les faits survenus lors des manifestations entre février 2021 et février 2024, qui est très critiquée. Est-ce que cela s’inscrit dans la dynamique de décrispation du climat politique initié par le président Macky Sall ?
Le président a décidé qu’il était temps d’apaiser la situation compte tenu du contexte très tendu du pays. C’est lui qui a proposé cette loi d’amnistie. Cette proposition, pourtant très décriée et qui a été rejetée par une quarantaine de votes de l’opposition à l’Assemblée nationale, n’a pourtant pas fait l’objet de recours et a donc été adoptée. L’ex-Pastef avait voté contre bien que les principaux bénéficiaires, c’est-à-dire ceux appelés « détenus politiques », sont majoritairement issus de ses rangs. Avec en premier lieu Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye.
Se pose également, par ricochet, la question de la possibilité qu’Ousmane Sonko retrouve ses droits civiques et devienne de nouveau éligible puisque son casier judiciaire pourrait être effacé. Est-ce que sa condamnation pour diffamation est annulée par la loi d’amnistie ? C’est toute l’énigme. Dans tous les cas, il ne peut pas participer à la présidentielle de 2024, la liste des candidats étant déjà établie.
Concernant le parti Pastef, la dissolution actée par le gouvernement le 31 juillet dernier pourrait être reconsidérée à la faveur de cette loi. Ce serait une suite logique d’autant que le Pastef avait introduit un recours.
Parmi les propositions du programme de la coalition Diomaye, la création d’un poste de vice-président doit remplacer celui de Premier ministre. Un poste qui semble taillé sur mesure pour Ousmane Sonko. Quel rôle pourrait-il occuper en cas de victoire de Bassirou Diomaye Faye ?
Le programme de la coalition comprend plusieurs réformes institutionnelles, dont la création du poste de vice-président. Cela prendra du temps pour le mettre en place. S’il était élu, Diomaye deviendrait alors « le patron » de Sonko, les rôles seraient renversés puisque le numéro 2 deviendrait président. Il y a plusieurs options : Sonko pourrait devenir vice-président, président de l’Assemblée nationale, mais aussi rester président de l’ex-Pastef sans occuper de fonction au gouvernement puisqu’ils veulent également faire voter une loi empêchant le cumul des fonctions au sein des partis politiques et des fonctions électives. Il y a beaucoup d’inédit dans cette élection. L’ex-Pastef va toujours capitaliser sur Sonko pour mettre en lumière, activer et rassembler autour du projet mais c’est bel et bien Diomaye le candidat.
Il est possible que l’Assemblée nationale puisse être dissoute afin de convoquer de nouvelles élections législatives, mais cela ne pourra pas avoir lieu avant deux ans. Il ne faudrait pas retomber dans les erreurs du précédent pouvoir et avoir une opposition sans réel rôle.
Quels sont les grands axes du programme de Bassirou Diomaye Faye ? Ces propositions sont-elles réalistes ?
La lutte contre la mal-gouvernance et la corruption est un axe majeur du programme du candidat Diomaye Faye. Il y a aussi des pistes pour faire la lumière sur toutes les affaires politiques. C’est vraiment le cheval de bataille pastéfien, qui a aussi permis à Ousmane Sonko d’émerger sur la scène politique en fustigeant les scandales d’État.
Sur un autre axe, le programme prévoit un renouveau institutionnel grâce à des réformes comme la création du poste de vice-président mais aussi la réduction des prérogatives du président de la République dans une volonté de rééquilibrage des pouvoirs. Le Conseil constitutionnel doit aussi devenir une Cour constitutionnelle pour renforcer son pouvoir ainsi que tout un volet sur l’indépendance de la justice. Il y a plusieurs propositions de réformes intéressantes.
Autre point : il souhaite allouer 10 % du budget de l’État à l’agriculture afin de miser sur le secteur primaire. Au niveau économique, la création de pôles régionaux doit fixer localement les jeunes en leur offrant de l’emploi et permettre un développement plus inclusif du pays. Autre mesure forte : la volonté de sortie du franc CFA et la création d’une monnaie locale.
Outre la faisabilité, c’est la question du financement qui interroge : comment ces mesures seront-elles financées ? Cela reste à préciser. Mais en tout cas, cette vision intéresse les Sénégalais. On observe d’ailleurs un timide changement : les candidats ont tous proposé des programmes car, de plus en plus, les populations s’intéressent aux propositions concrètes des candidats. Pour l’heure cependant, on continue encore beaucoup de voter pour une personne, un parti, par appartenance ethnique… Ce qui est certain, c’est que le Sénégal de 2012 est différent du Sénégal de 2024 : le peuple a gagné en maturité, il est attaché au respect de la démocratie et des institutions, il n’y aura plus de blanc-seing pour les prochains présidents.
Crédit: Lien source


Les commentaires sont fermés.