[Reportage] Au Sénégal, on traque les homos jusque dans la tombe

[Reportage à lire dans le magazine têtu· du printemps] Fin octobre 2023 dans l’Ouest du Sénégal, une foule a exhumé le corps d’un homme, Cheikh Fall, puis l’a brûlé sur la place publique au motif qu’il aurait été homosexuel. Depuis, ses proches fuient les menaces de mort.

À Kaolack, sur les rives du fleuve Saloum, le nom de Cheikh Fall est presque frappé d’interdit. Il résonne comme celui d’un démon, pas d’un humain. “De toute façon, personne ne le connaissait, personne ne le fréquentait”, souffle-t-on dans cette ville de l’ouest du Sénégal, en Afrique de l’Ouest, à trois heures de route au sud de Dakar. “Moi-même je ne l’ai jamais vu, assure Babacar, un jeune électricien qui s’improvise notre traducteur. Ici les gens ne parlent pas de ça car ils ont peur d’être associés à lui. Même si quelqu’un l’a connu, il ne va pas le dire.” Son existence est niée, son souvenir supprimé, et un trait a été tiré sous l’effet d’une haine viscérale. L’évoquer, c’est prendre le risque de voir les mines se décomposer et le dialogue se fermer. Des froncements de sourcils, des sourires gênés, des “non” à répétition, parfois des insultes jaillissent entre deux claquements de portes. “Moi aussi, j’ai peur d’en parler. Les gens vont dire que je suis un «collabo». C’est un truc de Blancs de parler de ça, ça vient de l’Occident”, poursuit Babacar sous le regard mi-inquiet mi-réprobateur de son père, Bassirou, qui l’accompagne.

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“Ça”, c’est l’histoire de Cheikh Fall, un jeune homme de 31 ans mort le 27 octobre 2023, “d’une raison inconnue”, selon sa famille. Moins de 24 heures après son inhumation dans le cimetière Léona Niassène, sa dépouille a été déterrée de nuit avant d’être traînée puis brûlée sur la place publique. La scène, insoutenable, a été filmée, puis diffusée sur les réseaux sociaux. Dans la pénombre, la foule animée – entre 150 et 200 personnes – s’agite autour du cadavre embrasé et le traite de “goor-jigeen” (“femme-homme”, l’insulte homophobe wolof). À Kaolack, deuxième ville économique du pays, l’acte de barbarie est assumé, revendiqué : “Dans l’islam on n’enterre pas les homosexuels dans nos cimetières”, tente d’expliquer Babacar, sans toutefois légitimer cet acte qu’il qualifie de “violent” et “inhumain”.

Une homophobie légale et religieuse

Au Sénégal, à majorité musulmane (90%) et très pratiquante, l’homosexualité reste communément considérée comme une “déviance”. Ce préjugé est validé par la loi sénégalaise, qui rend passible les actes “contre nature avec un individu de son sexe” d’une peine d’un à cinq ans de prison. Dans le discours politique, y compris dans la bouche du président de la République, Macky Sall (qui a récemment tenté de reporter en décembre l’élection présidentielle, laquelle se déroule finalement ce dimanche 24 mars), l’homosexualité est considérée comme allant à l’encontre de la culture nationale, un instrument de l’Occident pour imposer ses valeurs. Ce conservatisme ne cesse de se renforcer : chaque année, des manifestations à Dakar réclament un durcissement de la loi à l’égard des personnes LGBTQI+.

Malgré cela, le calife Serigne Tidiane Khalifa Niasse, le plus haut responsable local de l’influente confrérie religieuse des Tidianes, par ailleurs responsable du cimetière Léona Niassène, a dénoncé les faits survenus à Kaolack dans un communiqué : “Je tiens à exprimer notre profonde indignation et notre condamnation catégorique de l’acte répréhensible qui a été commis à l’encontre d’un individu, dont nous n’avons aucune responsabilité sur sa vie privée. Cet acte ne peut en aucun cas être justifié ni toléré. (…) Il ne nous incombe en aucun cas de décider qui doit être inhumé ou non dans les cimetières. (…) Notre foi est basée sur les enseignements de l’islam, qui promeut la paix, la tolérance, la compassion et le respect des droits individuels. Nous condamnons toute interprétation déviante de notre religion qui justifierait de tels actes.”

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