Le feuilleton judiciaire qui passionne les Ivoiriens a repris, jeudi 21 mars, au pôle pénal économique et financier d’Abidjan. Dix-neuf personnes et quatre sociétés mises en cause dans un vaste trafic international de cocaïne y sont jugées depuis décembre. Parmi elles, Tammam Machlab, un homme d’affaires libanais, gérant de l’Hôtel Saphir, dans le quartier de Cocody Angré, poursuivi pour association de malfaiteurs et trafic international de cocaïne.
La silhouette large et la voix grave, le prévenu parle français avec difficulté mais décontraction. Ses plaisanteries et ses emprunts au nouchi, l’argot ivoirien, font rire l’audience à plusieurs reprises – et parfois même la cour. D’autant que l’accusé peine à justifier ses relations avec plusieurs trafiquants.
La procureure l’interroge sur des conversations découvertes pendant l’enquête dans son téléphone, notamment ses échanges avec un certain « Mohamed », client anglophone « du Ghana ou du Nigeria », selon M. Machlab, qui dit l’avoir rencontré dans la boîte de nuit du Saphir. Voici son récit : alors que l’homme, ivre, ne tient plus debout, le gérant lui vient en aide et lui propose un café, mais Mohamed renâcle et réclame de la cocaïne. M. Machlab refuse. L’incident passé, Mohamed quitte l’hôtel mais, reconnaissant, tient à garder contact avec son sauveur.
Quelques mois plus tard, la pandémie de Covid-19 contraint M. Machlab à fermer son hôtel. Il reçoit alors un appel de Mohamed, qui vient aux nouvelles. « On a causé et il a commencé à parler miel avec moi [me flatter], rapporte le prévenu, faisant pouffer quelques spectateurs. Il me dit qu’il crée un réseau de cocaïne en Côte d’Ivoire et que, comme il m’aime bien et qu’il aime bien mon coin, il aimerait que je participe » en tant que revendeur.
« Si je bloque un mafieux, il va se fâcher ! »
« Choqué » par la proposition, M. Machlab décide de ne pas la refuser frontalement, par peur de représailles. Il fait donc mine de négocier les tarifs de la cocaïne, évoque les exigences fantaisistes de clients imaginaires et finit par se débarrasser du trafiquant inopportun. La présidente de la cour, s’étonnant de cette stratégie, lui demande pourquoi ne pas l’avoir simplement bloqué sur son téléphone. « Mais si je bloque un mafieux, il va se fâcher !, s’exclame le prévenu. Il connaît des gens ici ! »
La procureure évoque ensuite un autre interlocuteur, enregistré sous le nom de « R. R. Ramon ». Un vendeur d’or ghanéen qui l’aurait escroqué en lui vendant un alliage de cuivre au prix de l’or pur, selon M. Machlab. La combine éventée et voyant le gérant de l’hôtel furieux, R. R. Ramon lui aurait proposé, pour se faire pardonner, de prendre part à différents trafics, notamment de faux billets et de cocaïne. Proposition que M. Machlab aurait également déclinée. « Pourquoi est-ce à vous que deux hommes qui ne se connaissent pas proposent de prendre part à du trafic de drogue ? », interroge la présidente.
« Il y a une troisième personne !, intervient la procureure. Vous connaissez le dénommé Ismaël ? » Lui est un ami marocain qui lui aurait simplement vendu des pièces détachées d’automobile, de modèle Mercedes, car sa « voiture était gâtée [cassée] », répond M. Machlab. La présidente sort plusieurs feuilles du dossier d’instruction. Ce sont des photographies de ces pièces, extraites de la conversation entre Ismaël et le prévenu, explique-t-elle. Elle appelle à la barre Miguel Angel Devesa Mera, l’accusé central du procès et cerveau présumé du trafic.
Avec le même sang-froid et la même affabilité qu’aux audiences précédentes, l’ancien policier espagnol chausse ses lunettes et observe les documents quelques secondes. L’atmosphère de la salle d’audience retrouve d’un coup son sérieux. « Ce sont des paquets de cocaïne coupée que j’ai conditionnée moi-même ici, en Côte d’Ivoire », annonce-t-il calmement. Le logo Mercedes ? Sa marque de fabrique, pour permettre d’identifier d’un coup d’œil le propriétaire de la marchandise. Mis en difficulté par ce témoignage, M. Machlab interpelle la cour : « Mais quel vendeur de drogue laisserait toutes ces photos dans son téléphone ? » La présidente répond avec un haussement d’épaules : « Il n’y a pas de crime parfait… »
« Dans ce milieu, personne n’utilise son vrai nom »
M. Devesa Mera enfonce le clou : « Quand j’ai reçu ma nouvelle cargaison de cocaïne ici, en janvier 2022, mes contacts m’ont dit que le gérant de l’Hôtel Saphir pouvait m’aider à l’écouler. Il a demandé 100 grammes pour tester la marchandise. Il a été satisfait de la qualité et m’a commandé quelques kilos. Mais quand mes hommes sont partis le livrer au Saphir, ils ont eu l’impression que des policiers étaient parmi les clients de l’hôtel. Ils ont pris peur et sont repartis de l’hôtel avec la cocaïne. »
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A-t-il vu M. Machlab de ses propres yeux ? « Vous savez, j’avais reçu trois tonnes. Si je commence à me charger moi-même des petits clients, imaginez le temps que ça me prendrait… » M. Devesa Mera n’a entendu ni le nom de M. Machlab, ni ceux de « Mohamed », « Ismaël » ou « R. R. Ramon ». Mais il précise que « dans ce milieu personne n’utilise son vrai nom » ; peut-être les connaît-il sous d’autres alias.
Dans une dernière tentative pour le disculper, l’avocat de M. Machlab répète à M. Devesa Mera la question posée par son client : « Un trafiquant laisserait-il des images aussi compromettantes dans son téléphone ? » Une telle négligence ne serait certes « pas professionnelle », assure l’Espagnol, mais « en Côte d’Ivoire les gens utilisent leur téléphone de manière trop irresponsable ». « Ce procès va marquer un avant et un après, conclut-il. Je peux vous assurer que tous les narcotrafiquants prennent bien note de tout ce qui se raconte ici. »
Le procès reprendra jeudi 28 mars avec l’audience du dernier accusé, Lassana Soumano, que M. Devesa Mera accuse d’avoir assuré sa mise en relation avec le gérant de l’Hôtel Saphir.
Ce qui s’est dit aux précédentes audiences
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