À San José, l’Intelligence artificielle traque les SDF

La Californie, épicentre de la tech, dans ses promesses comme ses mirages, est le lieu de prédilection de nombreuses expérimentations numériques.

La dernière en date vient de la ville de San José, située à 48 miles de San Francisco. Là-bas, sur un véhicule municipal qui circule dans la cité, sont installées des caméras équipées d’une intelligence artificielle entrainée pour détecter les tentes et voitures où dorment les SDF. Une IA dont la mission est de distinguer de façon automatique les camping-cars d’Américains fortunés des voitures amochées, qui servent de logements aux oubliés.

Les algorithmes sont conçus pour repérer ce que le politiquement correcte appelle des « signes d’habitation par procuration » : vitres couvertes depuis l’intérieur pour obstruer les lueurs du jour, déchets qui s’amassent aux alentours ou encore serviettes de toilettes trahissant une vie ou plutôt une survie sur le macadam. Le programme avance froidement des objectifs : le directeur technologique de la ville vise à terme une précision de 70 %.

Si ce programme pilote – une première aux États-Unis – se solde par un succès, la technologie pourrait équiper l’ensemble de la flotte municipale, et pourquoi pas bientôt des voitures autonomes : les mêmes qui circulent actuellement dans la vallée pour cartographier la région ou pour prendre des clients connectés en quête d’une course de taxi. San José, tête de pont d’une coalition nationale de cent-cinquante agences municipales, peut espérer revendre cette nouvelle technologie anti-SDF à des cités sœurs californiennes.

L’Esprit public

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Les associations de défense des libertés inquiètes

Les organisations qui fournissent une aide aux personnes sans logement n’ont pas été impliquées dans ce projet pilote. Elles doutent des belles promesses du service technique de la ville, qui assure que les images collectées ne seront pas conservées et que l’anonymat des SDF sera respecté. Dans l’histoire des technologies, nous savons que les sans domicile fixe sont des proies faciles pour déployer et entraîner de nouveaux dispositifs de surveillance.

Les associations s’interrogent surtout sur l’utilité de cette traque numérique. Repérer les SDF, pour quoi faire ? Mieux les déplacer, mieux pouvoir les expulser ? À quoi peut bien servir cette stratégie de détection si elle ne s’accompagne pas d’un programme de relogement ?

San José est l’un des marchés les moins abordables du pays : pour pouvoir s’offrir un loyer mensuel moyen d’une chambre en ville, un locataire doit revendiquer un salaire de quatre-vingt-seize mille dollars par an. Comme partout ailleurs, la population des SDF a explosé en moins de vingt ans.

C’est tout le paradoxe de la Silicon Valley qui accueille à la fois les plus grandes entreprises mondiales aux milliards de capitalisation boursière, et une cohorte d’individus, oubliés du rêve américain, dont les rangs se gonflent à mesure que les inégalités se creusent. Ici à San José, la technologie n’est plus un eldorado, mais l’incarnation d’une certaine forme de déshumanisation.

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