Crise en Haïti : analyse en archives de la fragilité du système éducatif

INA – Dans l’archive de 2005, il est fait allusion aux dérives des enseignants du public qui louent leur poste à des chômeurs pour enseigner ailleurs. Avez-vous été confrontée à cette situation ?

Josette Bruffaerts-Thomas – Oui, nous avons découvert l’ampleur de ce phénomène lors de la mise en place de notre dernier projet qui consistait à équiper 500 écoles publiques d’écrans numériques. Ces écoles publiques sont censées employer des enseignants diplômés de l’École normale. Mais en réalité, 85% des enseignants et enseignantes, qu’ils soient dans le public ou le privé, ne sont pas formés au métier de l’enseignement. C’est un problème qu’il faut vraiment dénoncer. Ce qui arrive, c’est que l’État paye trop peu et de manière irrégulière leurs enseignants. De ce fait, ceux qui sont formés, bien souvent grâce aux aides internationales, louent une partie de leur charge à d’autres personnes pour qu’elles les remplacent en classe. Et pendant ce temps-là, ils partent enseigner dans le privé qui a les moyens de les payer.

INA – 40% de la population haïtienne est très jeune et 50% des enfants d’âge scolaire n’allaient pas à l’école avant le tremblement de terre de 2010. Comment s’inscrit l’action d’Haïti Futur dans ce système scolaire déficient ?

Josette Bruffaerts-Thomas – Dans le cadre de notre programme de développement de l’école numérique lancé en 2010, après le tremblement de terre, nous avons travaillé avec les quelques écoles normales d’Haïti pour moderniser et améliorer l’éducation à l’aide des nouvelles technologies. Il s’agissait d’uniformiser les programmes et de former les enseignants pour qu’ils sachent utiliser les tableaux numériques. Notre programme expérimental visait ce qu’on appelle les écoles fondamentales (1/3 publiques, 2/3 privées). Ces écoles englobent 6 années de primaire et 3 années de collège. Il y a environ 17 000 écoles fondamentales en Haïti. (Ndlr : l’enseignement numérique s’appuie sur un équipement de base constitué d’un ordinateur portable, d’un vidéoprojecteur et d’un Tableau Numérique Interactif qui permet aux enseignants de dispenser leurs cours en s’appuyant sur les exercices numériques ludiques. Le coût total pour équiper une école est de 15 000 euros, selon Haïti Futur).

Cours de sciences expérimentales à l’école Saint Joseph, à Camp-Perrin dans le sud d’Haïti dans une classe 2AF (CP2) © Haïti Futur

INA – Avez-vous reçu le soutien de l’État haïtien pour mettre en place ce projet ?

Josette Bruffaerts-Thomas – Au départ, le ministère de l’Enseignement a soutenu l’installation de TNI dans 500 écoles publiques que nous avons équipées. Ce qui représente presque le tiers des écoles publiques du pays. Nous avons équipé 50 écoles dans chaque département. Malheureusement, il y a vraiment un non-investissement de l’État dans l’éducation depuis des décennies. Notre programme n’était qu’un échantillonnage pour montrer ce que l’on pourrait réaliser au niveau national. Cette expérimentation soutenue par de nombreux partenaires, dont la fondation de France ou l’Agence française pour le développement, bien qu’évaluée positivement, n’a pas été pérennisée. Le ministre actuel de l’Enseignement, Nesmy Manigat (en poste de 2014 à 2016, puis revenu en 2021, après l’assassinat du président), nous a soutenu et disait s’intéresser à ce programme, mais il a changé d’avis.

Le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) a décidé de s’orienter vers une autre solution pour obtenir de nouvelles aides. Manigat défend maintenant le « Livre unique » (Ndlr : un livre scolaire unique pour les deux premières années du 1er cycle de l’école fondamentale ). Donc, on va distribuer des livres, alors qu’on avait déjà une solution technologique qui avait fait ses preuves et qui a permis, pendant la crise du Covid, d’assurer de la formation, d’avoir des contenus qualitatifs disponibles pour les enfants.

De fait, Haïti reçoit beaucoup d’argent des organismes internationaux, mais de manière dispersée, sans vraie coordination. Je suis membre actuellement d’une Coalition pour l’Éducation qui travaille justement à tout faire pour les actions soient mieux coordonnées. Mais en attendant, cette situation dissuade beaucoup de parents de la classe moyenne de mettre leurs enfants dans les écoles publiques. Mais j’insiste, il faudrait s’appuyer sur la partie privée de l’enseignement. Il y a vraiment de bonnes initiatives à soutenir et nous, on se bat pour ça. Le jour où il y aura un vrai gouvernement qui voudra faire quelque chose pour l’école, il y aura beaucoup d’initiatives sur place, avec des gens qui se battent pour que l’école devienne de qualité.

INA – La fuite des cerveaux hypothèque l’avenir d’Haïti. Que pouvez-vous nous en dire ?

Josette Bruffaerts-Thomas – Oui, c’est un phénomène dont on ne parle pas, mais qui est très grave. Beaucoup d’écoles sont démunies par ce phénomène-là. L’exode des cerveaux s’est amplifié depuis la mise en place par Joe Biden, depuis deux ans, d’un « visa humanitaire » (Ndlr : 30 000 visas humanitaires sont délivrés chaque année) pour certains pays de l’Amérique latine, notamment Haïti. Mais ces visas amplifient l’exode des enseignants et des étudiants diplômés. C’est grave, car actuellement presque tous les enseignants, les jeunes formés dans tous les domaines, sollicitent ce visa et partent. Nous avons déjà l’exemple d’une école de Camp-Perrin (Ndlr : une commune de l’arrondissement des Cayes, chef-lieu du département du sud d’Haïti), où ils ne trouvent plus d’enseignants !

Nous avons formé environ 3 000 enseignants depuis 30 ans et aujourd’hui, beaucoup ont quitté Haïti. C’est grave ! Il y a une hypocrisie internationale, car les mieux formés, c’est évidemment à eux qu’on ouvre les visas, soi-disant pour des raisons humanitaires, mais en réalité, on choisit les meilleurs… Il y a un tri.

Mais ce qui est encore plus inquiétant pour nous, c’est qu’il y a des avions « visas » qui partent d’Haïti, mais il y a aussi des jeunes gens qui dépensent énormément d’argent pour passer, de leur propre chef, par le Nicaragua, le Chili, la République dominicaine pour rejoindre les États-Unis. Cette fuite des cerveaux est énorme ! Telle qu’on la voyait peut-être dans les années 60. Ce phénomène touche aussi « Haïti Futur » à travers notre bourse « Valencia Mongérard ». (Ndlr : du nom d’ancienne étudiante membre d’Haïti Futur, décédée lors du séisme de 2010).

L’association finançait en partenariat avec le groupe Alpha et l’Université de Marne-la-Vallée une bourse d’études de 2 ans pour une formation en Masters 1 et 2 à un(e) jeune étudiant(e) haïtien(e). Nos boursiers diplômés avaientpour obligation de revenir en Haïti au moins 5 ans pour participer à la reconstruction et au développement économique du pays. Presque tous sont rentrés. Tous avaient du travail en Haïti. Aujourd’hui, ils sont tous partis ! On a tout perdu ! Tout ce travail de 10 ans qu’on avait fait pour former des cadres de demain d’Haïti est parti en fumée. Comment le pays va-t-il pouvoir se reconstruire maintenant ? Ça va être vraiment difficile.

INA – Face à ce constat, comment sauver le système scolaire haïtien ?

Josette Bruffaerts-Thomas – Après le séisme de 2010, tous les espoirs étaient permis. Malheureusement, il a eu de mauvais choix politiques, la corruption s’est généralisée à l’échelle nationale, mais aussi internationale. Si on prend la période de 2010 à 2024 : on a eu le séisme de 2010, la reconstruction cogérée par Bill Clinton et le premier ministre Bellerive qui a été un désastre. Sans parler des milliards de fonds de Petrocaribe dilapidés par l’État. Et l’arrivée du choléra importé par des casques bleus népalais. En 2016, on a eu l’ouragan Matthew qui a détruit beaucoup de nos structures scolaires. À chaque fois, il faut reconstruire. On a reconstruit 30 toitures d’écoles après l’ouragan. En 2021, il y a eu un nouveau séisme qui a affecté 4 départements. On a reconstruit. Donc, il y a eu 14 ans de débâcle. Pour l’avenir, je pense que le rôle de la diaspora, même si je n’aime pas ce terme, devrait être crucial. D’ailleurs la thématique pour le Salon du livre haïtien 2024, sera justement l’idée d’un Haïti « dedans et dehors ». Ce que les Haïtiens peuvent faire en dehors d’Haïti. C’est une réalité, Haïti est aussi à l’extérieur d’Haïti.

Un des thèmes principaux sera la jeunesse, la science et la technologie. Je pense toujours que la technologie aura sa place dans l’enseignement en aidant la diaspora enseignante (professeurs d’université à la retraite, profs de physique, chimie ou de mathématique) à apporter son appui aux élèves haïtiens. Ils pourront donner des cours, des conférences, séminaires depuis des établissements et écoles partenaires, accessibles par Internet. Dans ce sens, « Haïti futur » a pris un abonnement à « Starlink » d’Elon Musk. Avec Internet, si on veut donner des cours, on peut le faire toute la journée et toute la nuit, du monde entier. En province, dans les écoles équipées, on pratique déjà ce type d’accès à l’enseignement et on veut accélérer ça. Il suffit d’une salle où regrouper les étudiants. C’est sans doute une partie de l’avenir de l’enseignement.

Josette Bruffaerts-Thomas a reçu le Prix de la Femme Noire Chef d’Entreprise (2004) et le Trophée de la Réussite au Féminin (2007). Le programme d’Éducation numérique engagé par « Haïti Futur », qui était en compétition avec 500 autres projets de 75 pays différents, a été lauréat du concours mondial « All children reading » en 2012 aux États-Unis. Il a obtenu une aide de 300 000 euros.

Crédit: Lien source

Les commentaires sont fermés.