Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les lecteurs raffolaient des « Petites nouvelles » de Paris. Le journal qui les publiait s’attachait le concours d’écrivains célèbres comme Théodore de Banville, François Coppée, Catulle Mendès, Aurélien Scholl, ou encore l’antibois Paul Arène. Parmi eux figurait aussi l’auteur humoriste Georges Courteline. C’est de lui que nous publions aujourd’hui un récit qui concerne Monaco. On va y apprendre que le Prince se désole de n’avoir pas de guillotine à sa disposition.
Une prison vide
« Monaco, comme nul ne l’ignore, est non seulement une petite ville très charmante, mais encore une petite ville très complète. Il suffit de chercher un peu pour y trouver un souverain qui passe son existence à jouer du piano; une vingtaine de gendarmes qui n’ont été créés et mis au monde que pour concourir à l’embellissement de la Principauté par la blancheur de leurs buffleteries; un Palais de Justice où l’on n’entre plus depuis longtemps, parce qu’on en a perdu la clef, et, enfin, une maison d’arrêt n’ayant jamais donné asile qu’à l’honnête homme qui en est le directeur. Quand je dis jamais, je me trompe; il y a eu une exception. »
Triple assassinat
« Voici en effet ce qui se passa vers 1873 ou 1874. En ce temps-là, un Monégasque, convaincu de triple assassinat, fut jeté sur la paille des cachots par les vingt gendarmes du pays. La justice fut saisie de l’affaire et les juges se remirent à potasser leur droit. Après six mois d’instruction, six semaines de débats et six jours de délibérations secrètes, le coupable fut condamné, comme c’était de bonne justice, a avoir la tête tranchée. On avisa au moyen de mettre à exécution une sentence sévère mais juste. Toute complète que puisse être la Principauté de Monaco, il lui manque encore bien des choses, et, notamment, une guillotine. En faire construire une tout exprès pour une circonstance qui, vraisemblablement, ne se renouvellerait jamais, ça parut un peu excessif. On eut donc l’idée d’en louer une à un voisin, et le prince de Monaco, cessant un moment de jouer des quadrilles, écrivit au roi d’Italie cette épître, dont je ne garantis pas absolument les termes:
« Mon cher confrère, Si vous avez une guillotine et si, en ce moment, vous ne vous en servez pas pour votre usage personnel, vous seriez bien aimable de me la prêter cinq minutes. J’ai au nombre de mes sujets une espèce de fumiste dont j’ai hâte d’être débarrassé, et je compte sur votre complaisance pour me mettre à même d’en finir avec lui dans le plus bref délai possible. Tous mes remerciements, et mille choses à madame. PRINCE DE MONACO. »
A quoi le roi d’Italie répondit courrier par courrier:
« Mon cher confrère, J’ai en effet une guillotine à votre disposition. Je me ferai donc un vrai plaisir de vous la prêter. Ça ne vous coûtera que quatorze mille francs, vu que cette année le suif n’est pas très cher. Amitiés. ROI D’ITALIE. »
Il s’évade et dîne près du procureur
« Si bon marché que ce fût, c’était encore trop lourd pour la Principauté de Monaco qui a des principes d’économie. On se retourna donc du côté de la France qui demanda d’abord douze mille francs et, après divers pourparlers, consentit à rabattre trente sous. Le prince offrit de transiger pour vingt-sept francs, mais voyant son offre repoussée, il prit le parti de commuer la peine du coupable en détention perpétuelle. Ledit coupable vécut quelques semaines, occupé seulement à bailler, à manger, à boire, à dormir, à jouer au piquet avec son gardien, et ainsi jusqu’au jour où celui-ci, ayant eu une visite à faire et ne lui ayant point apporté son repas, il se vit obligé de faire sauter sa serrure avec la pointe de son couteau et d’aller dîner à l’hôtel. Le hasard voulut qu’il se trouvât placé à table près du procureur général.
« Que diable faites-vous là? Demanda ce magistrat avec une certaine surprise.
– Mon cher, dit l’autre, c’est un peu raide, on me flanque un geôlier qui va voir des femmes au lieu de m’apporter à manger.
– Tout ça, c’est très gentil, reprit le procureur général, mais vous allez me faire le plaisir de rentrer dès que vous aurez pris votre café. »
Bannissement à perpétuité
« Il rentra, en effet… Le lendemain, le gardien ne voyant aucune raison pour se gêner, ne crut plus devoir se déranger. Cet état de choses continuerait encore, si un beau jour le prince de Monaco n’eût jugé bon de commuer la peine de détention perpétuelle en bannissement à perpétuité. À cette nouvelle, le prisonnier jeta des cris de paon.
– Se moque-t-on de moi, demanda-t-il, et me prenez-vous pour un pantin? Vous vous imaginez comme ça que je vais aller planter mes choux dans un pays où je ne connais personne! Et mes moyens d’existence; où sont-ils? Me faire respirer une atmosphère qui n’est pas la mienne, ce n’est même pas la peine d’y songer, ou alors… quinze cents francs de rente. Quinze cents francs de rente! On se récria, on entra, mais on tenta une transaction qui ne prit pas et, pour en finir, on céda. Et depuis lors, l’ancien prisonnier de Monaco vit tranquillement et en honnête homme du côté de Cannes ou d’Antibes, où il se tient à la disposition de tous ceux qui voudraient voir dans cette histoire le moindre écart à la vérité. »
Et c’est ainsi que Courteline fit auprès de ses lecteurs la promotion de l’art de vivre à Monaco.
La 1re édition des « Petites nouvelles » de Courteline.DR.Georges Courteline.DR.Vue ancienne de la prise de Monaco. DR.
La date de première publication du texte de Georges Courteline que nous publions aujourd’hui est incertaine. En revanche on sait que le 10 avril 1883, un autre écrivain, Guy de Maupassant, publia dans la célèbre revue satirique Gil Blas à Paris, sous la signature de Maufrigneuse qui était un de ses pseudonymes, une nouvelle à peu près semblable intitulée le « Condamné à mort ».
C’est l’histoire d’un Monégasque qui a tué sa femme, qui est condamné à la peine capitale, et dont le Prince ne sait que faire car il ne possède pas de guillotine. Courteline avait 25 ans lorsque ce texte a été publié.
Quel auteur, Maupassant ou Courteline, a copié sur l’autre? Nous aurons l’occasion de publier ultérieurement la nouvelle de Maupassant. Dans la réalité il semble qu’il y ait eu plusieurs exécutions capitales à Monaco, au cours des siècles, dont la dernière, d’après le site peinedemort.org, spécialisé dans l’histoire judiciaire, remonterait à 1847.
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