Une entreprise belge sanctionnée pour corruption en Haïti

Tractebel compte parmi les fleurons historiques de l’industrie belge, et cela même si l’entreprise est aujourd’hui une filiale du groupe énergétique français Engie. L’été dernier ainsi, elle a annoncé avoir conclu un accord avec une start up britannique nommé First Light pour la conception et le développement de la Machine 4, un projet lié à la fusion nucléaire. La fusion nucléaire est parfois présentée comme la solution au problème climatique. Le «Graal».

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Les dernières nouvelles de Tractebel Engineering sont cependant moins enthousiasmantes. Selon le quotidien Le Soir, l’entreprise a recouru à des «pratiques frauduleuses et de corruption» pour obtenir un contrat de supervision d’une ligne haute tension de 55 km en Haïti. La Banque interaméricaine de développement (BID), un organisme financier international qui soutient des projets en Amérique latine et dans les Caraïbes, a découvert le pot aux roses. Enquête a été ouverte. Et Tractebel a été sanctionnée: il lui a été interdit de participer pendant 46 mois à des partenariats financés par la BID ou par les autres banques de développement. Le dossier est déjà ancien, puisque la sanction est tombée à la fin 2021.

Honoraires cachés et fausses déclarations

De quoi parle-t-on? D’«honoraires cachés» versés à certains agents et de «fausses déclarations» concernant un collaborateur. De «postes rémunérés proposés à d’anciens collègues de fonctionnaires» d’Electricité d’Haïti (EDH), l’opérateur sous tutelle du ministère des Travaux publics. «En clair: la BID est convaincue que ces recrutements ont servi de monnaie d’échange pour obtenir le marché, d’où l’accusation de corruption», poursuit le quotidien bruxellois.

Ces faits trouvent leur contexte dans la suite du tremblement de terre qui a ravagé Haïti en 2010. Le pays est alors détruit, il faut le reconstruire. Le gouvernement haïtien élabore un plan d’action national qui intègre la remise sur pied du secteur de l’énergie, via notamment la restauration d’une ligne de transmission de 194 pylônes en piteux état.

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Tractebel Engineering remporte un premier contrat d’analyse de faisabilité d’une valeur de 500.000 dollars. Mais pour aller plus loin et obtenir la supervision de la réfection de la ligne de transmission, il lui faut enlever un autre marché. Pour ce faire, l’entreprise s’allie à une société implantée en République dominicaine, voisine directe d’Haïti, à défaut d’avoir trouvé un partenaire local. Un protocole de sous-traitance est signé avec bConstruct, une société domiciliée à Saint-Domingue, dirigée par un consul honoraire belge et ancien ingénieur chez Besix, célèbre groupe de construction et d’ingénierie.

Et c’est là que les problèmes commencent. «Tractebel, par l’intermédiaire de son sous-traitant, propose alors d’embaucher d’anciens hauts fonctionnaires d’Electricité d’Haïti, dont son ex-directeur général, qui fut un temps assistant du Premier ministre Laurent Lamothe, mais aussi son directeur de planification. Deux têtes bien connues du pouvoir adjudicateur du marché qui se trouvent respectivement propulsées conseiller technique et expert. Un troisième fonctionnaire, issu du bureau des Mines, complète le panel haïtien suggéré par bConstruct», écrit Le Soir. «Selon plusieurs documents, ces recrues devaient être rémunérées à des taux avantageux compris entre 15.000 et 16.000 dollars pour un mois complet de travail. Des postes en or au cœur d’un pays où le salaire moyen avoisine les 130 dollars mensuels.»

Des «discussions inappropriées»

Mise au parfum, la BID dénonce les «discussions inappropriées» menées dans le cadre des recrutements. Pour les enquêteurs américains, il s’agit de corruption. Tractebel de son côté rétorque que sa confiance a été abusée par «une ancienne équipe de direction». Elle a mis le holà: «Les personnes qui ont rédigé et approuvé la soumission de l’offre ne sont plus des employés de l’entreprise» aujourd’hui.

De son côté, la société dominicaine chargée du recrutement dément toute responsabilité et dit s’être pliée aux injonctions de Tractebel.

Dans ce dossier, il est aussi question de l’engagement d’un Canadien «au brillant cv» qui sera à un moment donné remplacé «sans en avertir le bailleur de fonds américain, par un autre ingénieur à la carrière un brin moins flamboyante».

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La suite est marquée par le divorce entre Tractebel et bConstruct. La première entreprise dit avoir progressivement éprouvé des doutes sur la probité de la seconde. Une enquête éthique a été ouverte en interne. bConstruct de son côté dénonce Tractebel: «Ils nous ont utilisés et jetés à la poubelle sans justification».

L’éthique dans les comités de gestion

Ce différend va mener à une plainte, qui elle-même conduira à l’enquête et à la sanction de Tractebel. L’entreprise belge est exclue pendant presque quatre ans des marchés financés par la BID et quatre autres banques de développement multilatérales (Asian Development Bank, European Bank for Reconstruction and Development, World Bank, African Development Bank). Depuis, Tractebel a dit avoir procédé au «renforcement du département juridique, d’éthique et de conformité de l’entreprise». «La présence du responsable de l’éthique lors de tous les comités de gestion» est désormais de rigueur.

Tractebel se serait bien passé de cette publicité qui doit lui rappeler de mauvais souvenirs. Au cours de la dernière décennie, l’entreprise a dû justifier de pratiques corruptives au Kazakhstan, dans un marché portant sur le stockage et le transport de gaz. Ce fut le début du Kazakhgate, un scandale international qui devait éclabousser l’ex-président français Nicolas Sarkozy et coûter sa réputation à l’ex-président du Sénat belge, le libéral Armand De Decker, aujourd’hui décédé.

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