Imperturbable Joyce Carol Oates. L’écrivaine américaine a 84 ans et n’a pas écrit son dernier mot. Son œuvre est monumentale et multigenre, ses distinctions innombrables – son nom est régulièrement cité pour le Prix Nobel de littérature –, mais ce qui l’anime se joue ailleurs. Ce sont les humains qui l’obsèdent. Ce sont eux qu’elle dépeint à l’encre noire. Pour que, derrière les singularités, puissent se dessiner les grandes blessures intérieures et sociales, les cris pour la justice, la défense des droits civiques et la réalité crue de la société américaine.
Invitée d’honneur du Festival international du film fantastique de Neuchâtel (NIFFF) – qui se tient du 1er au 9 juillet –, l’autrice et professeure y présidera le jury international et y donnera une conférence et une master class. Entre ses plongées littéraires dans le réalisme, le thriller et le fantastique, Joyce Carol Oates a aussi apprivoisé l’atmosphère effrayante et surnaturelle du roman gothique.
L’actualité récente des Etats-Unis, où la Cour suprême pourrait abroger l’arrêt qui décriminalise l’avortement, rappelle particulièrement à l’esprit Un Livre de martyrs américains. Dans ce roman paru en 2017, Joyce Carol Oates traitait frontalement du droit à l’interruption volontaire de grossesse dans un pays en proie à une guerre morale. Troublant. Au bout du fil, l’écrivaine répond au Temps.
Le Temps: Lorsque vous avez écrit Un Livre de martyrs américains, imaginiez-vous que le droit à l’avortement puisse réellement être remis en question quelques années plus tard?
Joyce Carol Oates: Je n’ai pas été surprise par le projet de la Cour suprême. Les Etats conservateurs avaient déjà, les uns après les autres, fermé les cliniques d’avortement. Il y a un mouvement conservateur général en cours depuis un certain temps. Mon roman thématisait la division de l’Amérique en deux forces. L’une est très anti-avortement, anti-éducation, anti-science. Ce sont les personnes qui étaient également anti-vaccination. Elles représentent une tradition plus ancienne en Amérique, qui est celle du christianisme évangélique blanc. Puis il existe une tradition plus récente, celle des personnes plus instruites qui vivent en zones urbaines plutôt que dans les petites villes ou à la campagne, où il y a une diversité de groupes ethniques. La vieille Amérique blanche chrétienne évangélique compte des gens plus âgés, mais à cause des réalités de notre gouvernement, ils ont beaucoup de pouvoir.
Cela est dû à la structure des institutions?
La façon dont le Sénat est constitué, avec deux sénateurs par Etat peu importe leur population, n’offre pas une représentation proportionnée. Elle favorise les personnes plus âgées, blanches et rurales. Elles ne sont peut-être pas éduquées, elles n’aiment pas les Noirs ni les immigrants, qu’elles ne connaissent pas. Cette partie très conservatrice du pays a néanmoins beaucoup de pouvoir. Quand j’ai écrit Un Livre de martyrs américains, il s’agissait de parler d’eux, en contraste avec les gens plus éduqués et libéraux.
Ce rétropédalage pourrait-il creuser encore plus le fossé entre ces deux Amérique déjà en lutte culturelle?
Oui. Finalement, l’Amérique la plus révolutionnaire gagnera, parce que la population continuera de croître dans les centres urbains. Ce n’est qu’une question de temps. Cela me fait penser à l’Afrique du Sud sous l’apartheid: il n’a pas duré éternellement. Un jour ou l’autre, il n’y aura plus beaucoup de républicains. Pour l’instant, ils arrivent à obtenir suffisamment de voix. Donc nous avons un gouvernement minoritaire.
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Pensez-vous qu’il y a encore une possibilité de dialogue ou qu’il est rompu?
C’est difficile à dire. Je pense qu’à l’heure actuelle il n’y a pas beaucoup de dialogue et il est difficile d’envisager l’avenir. L’épidémie de Covid-19 aurait pu nous unir. Mais Trump était président et l’a utilisée, en a fait une question politique alors qu’elle aurait dû rester une question scientifique. Ça a été une occasion manquée.
Quelle est votre position dans le débat sur l’avortement?
Je suis très pro-choix. Je n’aurais jamais écrit ce roman sinon. Les personnes qui pratiquent les avortements rendent un service très désintéressé et courageux aux femmes. Aucun d’entre eux n’aime vraiment pratiquer des avortements. Beaucoup sont des obstétriciens et des gynécologues, ils ont fait l’école de médecine pour mettre au monde des bébés, pas pour avorter. Mais ils voient des femmes désespérées et des filles très jeunes, de 14 ans parfois. Ils ne sont pas obligés de le faire et ne gagnent pas particulièrement d’argent au planning familial.
La dimension religieuse est centrale dans la manière dont on appréhende l’avortement aux Etats-Unis. Dans la presse, vous avez parlé de votre «religio-phobie». Quel est le problème principal avec la religion selon vous?
Le problème, c’est que nous sommes censés avoir un pays dans lequel la religion n’est pas liée à la politique, où elle est séparée de l’Etat. Toutes les religions sont censées avoir les mêmes droits, mais les chrétiens blancs veulent le contrôle. Alors il y a une lutte entre les religions. L’Etat ne doit pas être au service d’une seule religion.
Après les tueries récentes aux Etats-Unis, quel regard portez-vous sur les débats relatifs aux armes?
Je suis pour l’interdiction de toutes les armes, sauf les fusils ou celles qui servent à chasser. Je suis une personne instruite, je suis professeure. Nous sommes généralement très favorables au contrôle de toutes les armes à feu et à l’interdiction de la plupart. Vous savez, 70% des ménages américains ne possèdent pas d’armes. Sur ce petit 30% qui en possèdent, beaucoup croient aussi au contrôle. Nous restons néanmoins dans l’étau du Sénat…
Vous soutenez le Parti démocrate. Vous visibilisez les questions raciales ou les tensions entre les classes, les droits civiques. Avez-vous concrètement le désir de peser sur le débat politique et public?
Il serait très difficile d’écrire un roman sans y mettre certaines de mes croyances, tous les écrivains le font, avec des questions politiques, morales ou éthiques. Cela dit, je ne suis ni une écrivaine politique, ni une journaliste. Je me considère comme une conteuse d’histoires. Si j’étais une autrice politique, j’écrirais de la non-fiction. En fait, j’écris juste des histoires sur les gens. Ce sont eux qui sont fascinants et mystérieux.
Votre productivité est sans cesse mise en avant. Ecrire sans relâche, c’est un moyen de fuir, de soigner, de survivre?
Chacun est créatif d’une manière ou d’une autre. Mes motivations sont probablement les mêmes que celles de beaucoup d’autres écrivains: tenir un miroir au monde, tenter de le présenter et de l’expliquer. On ne devrait pas blâmer le romancier parce qu’il reflète ce qu’il y a dans le monde. C’est une idée de Stendhal que je partage.
Au cours de votre carrière, on a jugé la violence de votre écriture, ou encore le fait que vous avez publié un livre sur le décès de votre premier mari tout en étant remariée. Comment vivez-vous la critique?
Quiconque est écrivain ou artiste recevra des critiques. Aussi, dans ce pays, quiconque est en ligne sur les médias sociaux recevra des critiques, des menaces de mort ou des insultes. C’est très courant. Je n’y porte aucune attention.
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Vous avez écrit plusieurs romans gothiques. Qu’est-ce qui rend ce genre spécial à vos yeux?
J’explore la narration à travers les images de l’inconscient, à l’image des rêves et des archétypes gothiques comme les vampires. Parfois, je travaille dans ce que l’on appelle la fiction spéculative, qui ressemble à de la science-fiction, ou dans le surréalisme. En fait, je suis intéressée par le fait de raconter des histoires sur les gens, mais en utilisant différents moyens.
Qu’est-ce que le surréalisme peut apporter à l’histoire ou à votre écriture?
Le surréalisme ressemble davantage à un rêve, il peut donner lieu à un mystère très puissant et à un sentiment d’inquiétude. Le réalisme peut n’être que la surface, et ensuite vous allez en dessous et vous êtes une personne plus sombre, plus cachée. Sous la surface. C’est ça l’impulsion, je pense.
Comment se passent vos journées d’écriture?
Je me réveille tôt, vers 5h. Parfois je lis, je réponds à des courriels et je traite des travaux de mes étudiants. Plus tard, je sors, j’essaie de faire une promenade ou de courir. La matinée est donc très longue pour moi. Vers 8h, je commence à écrire. Je le fais plus ou moins toute la journée en prenant des respirations.
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Vos thèmes sont très sombres, vous creusez le pire de l’être humain. A force de les traiter, vous touchent-ils moins ou est-ce justement parce qu’ils vous touchent que vous les explorez?
Nous écrivons tous sur des choses importantes pour nous. Si une fille a été violée par des hommes, il est de son droit, de sa prérogative d’écrire à ce sujet. On a toujours dit aux femmes que ce n’était pas bien, qu’elles n’étaient pas censées parler de certaines choses. Mais elles n’obéissent plus à cela, elles sont extrêmement franches. C’est la même chose pour le racisme: les Noirs écrivent désormais sur le sujet très ouvertement, alors qu’on leur a dit de ne pas le faire. L’autocensure n’est pas une bonne chose. Ce sont les brutes et les personnes cruelles qui ne veulent pas que leurs victimes s’expriment. Ils veulent juste qu’elles souffrent en silence.
Etes-vous satisfaite de l’adaptation au cinéma de votre livre Blonde, biographie romancée de la vie de Marilyn Monroe, par le réalisateur Andrew Dominik?
J’ai vu une version il y a longtemps. Elle était brillante. Andrew Dominik a fait ce qu’il fallait faire lorsqu’il s’agit d’adapter un roman en film: sélectionner. Il est parvenu à entrer dans l’imagination et le point de vue d’une femme. C’est assez troublant de la part d’un réalisateur masculin, et excellent.
(just a parenthetical aside–I have seen the rough cut of Andrew Dominick’s adaptation & it is startling, brilliant… https://t.co/5zv76yNBKC
— JoyceCarolOates (@Joyce Carol Oates)10 janvier 2020
Vous tweetez beaucoup. Qu’est-ce qui vous attire sur ce réseau?
Je suis une cinquantaine de personnes qui m’intéressent, des journalistes, des comédiens et des écrivains. J’utilise Twitter pour m’informer, je ne suis pas abonnée à un journal. Je le vois comme un symposium où les gens échangent sur des sujets donnés. Il me permet d’avoir des nouvelles de toutes les parties des Etats-unis, aussi de celles qui ne sont pas représentées dans les journaux. Je m’intéresse aux femmes, à leurs droits et au mouvement #MeToo et tous ces sujets sont sur Twitter.
A 84 ans, avez-vous des regrets?
Je me suis mariée assez jeune et j’ai perdu mon mari en 2008. Je me suis remariée l’année suivante et il est décédé lui aussi. Vous savez, pour une veuve, beaucoup de questions semblent futiles. Quand on a perdu un mari, un enfant ou un parent, le reste semble superficiel. Alors oui, j’ai de terribles regrets, mais il n’y a rien que je puisse faire à part vivre avec. Nous le savons tous. C’est très douloureux, blessant et pénible. Mais la perte, c’est la condition humaine. Alors j’écris sur ce sujet et j’essaie de montrer comme les gens la gèrent.
Votre venue au NIFFF sera-t-elle votre première fois en Suisse?
Oui. Ça semble être un très, très beau pays. On me dit unanimement que je vais l’adorer. J’ai hâte d’y être. Tout ce que je sais de la Suisse est très positif.
Questionnaire de Proust
Vos dernières larmes de joie?
Je ne pense pas en avoir déjà eu. Ou si c’est le cas, je ne m’en souviens pas.
Un style de musique qui ne vous a jamais quittée?
J’adore la musique de Chopin. C’est ma préférée. J’aime aussi Bob Dylan, la musique klezmer, les symphonies, Mozart et Beethoven. Puis le folk américain, Woody Guthrie et Pete Seeger.
Un aliment qui vous ramène dans le passé?
Les yogourts et les fruits. J’en mange assez souvent. Des pommes, des bananes et du yogourt grec.
L’expression que vous dites le plus souvent?
Je ne pense pas en avoir une. J’essaie de ne pas inventer n’importe quoi juste pour répondre à la question.
Une citation qui vous inspire?
«Ne vous découragez pas.» C’est probablement la citation la plus importante pour un écrivain.
Une erreur qui vous a fait avancer…
J’ai pris des décisions comme celle d’aller à un endroit plutôt qu’à un autre, dans une université et pas dans une autre. Mais je ne sais pas si je les appellerais des erreurs, puisqu’elles ont été positives.
Profil
1938 Naissance à Lockport, New York.
1961 Maîtrise universitaire en lettres, Université du Wisconsin.
1963 Publication de son premier ouvrage, le recueil de nouvelles By the North Gate.
1970 Son roman Eux est consacré par le prestigieux National Book Award.
2000 Publication de Blonde, biographie fictive de Marilyn Monroe, qui sera finaliste du Prix Pulitzer. Son adaptation au cinéma, très attendue, devrait sortir cette année sur Netflix.
2020 Reçoit le Prix mondial Cino Del Duca, considéré comme «l’antichambre du Nobel», pour l’ensemble de son œuvre.
NIFFF: du 1er au 9 juillet à Neuchâtel. Master class et conférence de Joyce Carol Oates dédiée à l’ensemble de son œuvre et à son rapport à l’imaginaire, le 7 juillet lors du forum littéraire New Worlds of Fantasy avec séance de dédicaces pour le public. Inscriptions et informations ici.
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