Est-il passé volontairement par Monaco pour faciliter la remise de cannabis a des clients beausoleillois situés en lisière de la frontière monégasque?
En tout cas, l’erreur a été fatale. Arrivé menotté à l’audience de flagrance, le livreur, originaire de l’Ariane, a plaidé l’erreur d’appréciation concernant son trajet, puis minimisé son rôle au niveau de l’intendance.
Selon lui il s’agissait d’une consommation entre amis mais pas d’un commerce. Le président Jérôme Fougeras Lavergnolle et ses assesseurs(*) ont consacré deux heures à clarifier cette affaire avec minutie et attention.
Finalement, le tribunal correctionnel a reconnu le prévenu coupable de trafic de stupéfiants. Il est reparti en prison pour un an après l’énoncé du jugement. Car il n’est pas fait secret qu’en raison des nuisances et des risques, surtout rattachés au commerce illicite de la drogue, les policiers filtrent en permanence les principaux accès au territoire.
Comme le dimanche 2 avril dernier.
Interdiction de territoire et discours fantaisiste
Vers 22h25, ils contrôlent une Renault au niveau du Jardin Exotique. Première infraction: le conducteur de 27 ans est indésirable sur les terres princières. Il est frappé d’une mesure de refoulement du territoire, notifiée le 4 août 2020, pour des faits de vol et de détention d’arme propices à l’insécurité.
« Vous importiez 25 grammes de cannabis répartis dans trois pochons, relève le magistrat, et trois morceaux de résine. 740 euros étaient cachés dans vos chaussettes. Ce n’est pas la quantité détenue habituellement aux seules fins d’usage personnel. Alors, vous veniez à Monaco pour quelles raisons? »
Outre l’appréciation subjective, les charges précitées et l’éventuelle erreur de direction, l’attitude du prévenu dans le box est fantaisiste. « Je devais rejoindre un ami pour fumer du cannabis. Ça fait quinze jours que je consomme…
– Pourtant vous le rencontrez trois à quatre fois par semaine. Dimanche soir, vous avez pris la voie de droite au lieu de la gauche. Le collègue qui vous accompagnait dans le véhicule a pu s’enfuir. Vous refusez de donner son identité. Il est vendeur de haschich. Il a envoyé le message depuis votre portable. Pourquoi?
– Parce qu’il n’a pas de téléphone…
– Vous prenez des risques en le protégeant. S’il est le trafiquant, pourquoi aviez-vous l’argent? »
« Vous avez le droit de mentir… mais soyez au moins cohérent »
Le bagagiste en CDD à l’aéroport de Nice et accessoirement manutentionnaire dans l’épicerie paternelle, demeure muet avec quelques mimiques de gêne proposées en guise d’expédients, pour toute réponse. « Vous évitez de coopérer, constate le magistrat. Vous ne vous mettez pas à l’abri. Les sachets étaient fermés avec un QR code qui donne accès aux informations de transactions avec la messagerie cryptée Telegram et vous relient aux deals. »
Le président manœuvre alors différemment pour s’intéresser au véhicule utilisé. « C’est la voiture de votre père, repérée par les caméras de surveillance le 31 mars, à 0h23, dans une rue proche de la frontière française. Vous étiez au volant? » Refus du prévenu.
Mais le magistrat peine à comprendre, comment le géniteur a été informé le soir même de l’arrestation de son fils. Le jeune homme feint l’ignorance. Est-il plus malin que supposé? « Vous avez le droit de mentir, admet le juge; mais soyez au moins cohérent. Qui est ce prénommé Mourad mentionné pour la livraison? Quel est son nom? » Inutile d’insister. Le prévenu observe la loi du silence. C’est au tour du premier substitut Valérie Sagné d’exprimer sa suspicion.
« On a tout! Le grammage, le prix, la comptabilité, le conditionnement, le lieu, le planning… Le montant en numéraire dans vos chaussettes correspond aux ventes des précédentes livraisons. Vous deviez vous rendre à Beausoleil pour livrer trois pochons de quelque 110 euros chacun. Outre le caractère creux de vos déclarations, je note un ami imaginaire et un véhicule dédié au trafic avec une assurance contractée le jour où vous êtes interpellé. C’est inquiétant de vouloir tout endosser. Qui a mis la puce à l’oreille du père? Certainement les clients qui n’ont pas été livrés. C’est un menteur, avec un discours préparé. »
Des parents dépités au moment du verdict
Sans antécédents de stupéfiants en France, il est requis huit mois ferme, une amende de 1.500 euros et les confiscations de l’argent et du véhicule. Aussitôt la défense fustige la légèreté des charges.
« Mon client n’a jamais eu la volonté de trafiquer à Monaco et cela n’a jamais été constaté. Il deale pour financer sa propre consommation. D’autres hypothèses dérangent: le père rattaché à un réseau de stupéfiants, un ami originaire de l’Ariane, un véhicule consacré au trafic! Non! Tout est faux! Vous ne pourrez pas entrer en voie de condamnation. Relaxez le prévenu! Il est connu pour des délits routiers. Il n’a jamais été incarcéré. D’ailleurs, il vit très mal sa détention à la maison d’arrêt. C’est un jeune dévoué avec une mauvaise passe, dont la famille a bien conscience qu’il n’est pas le bienvenu en Principauté. Faite preuve d’une grande clémence. »
Le tribunal est allé au-delà des réquisitions du ministère public. Les parents du détenu, venus pour le soutenir, s’en iront dépités après l’annonce de la condamnation. Quant à l’avocat, il réfléchit à un éventuel appel.
* Assesseurs: Olivier Schweitzer et Alexia Brianti.
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