Au Ghana, les skateuses vivent leur passion en dépit des préjugés

Si l’on avait dit à Harmonie Bataka qu’elle rencontrerait un jour la vice-présidente des Etats-Unis, elle n’y aurait pas cru. « Jamais, jamais, jamais », s’exclame en riant la jeune Ghanéenne. Encore moins si on lui avait suggéré qu’elle le devrait à la passion de sa vie, cultivée envers et contre les préventions de son entourage : le skateboard.

En visite au Ghana fin mars, Kamala Harris a pourtant bel et bien interrompu un moment son programme politique pour faire un crochet au Freedom skatepark d’Accra, quartier général d’une scène de plus en plus active, à la croisée du sport, des cultures urbaines et de l’entrepreneuriat. Un milieu où des femmes, comme Harmonie, ont su trouver leur place en dépit des normes et des préjugés.

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« Ce n’est pas naturel d’être une fille skateuse au Ghana. Et, à l’origine, mes parents auraient plutôt rêvé que je devienne médecin ou avocate. Mais, aujourd’hui, ils voient bien que c’est comme ça que j’arrive à me réaliser et à vivre des expériences étonnantes », explique la jeune femme de 28 ans qui dispense des cours au skatepark depuis son ouverture fin 2021. C’est ici également qu’elle a pu rencontrer le rappeur afro-américain Kendrick Lamar, venu passer un peu de temps avec les « riders » d’Accra lors d’un voyage en 2022.

Apporter une touche féminine

Premier du genre en Afrique de l’Ouest – deux autres devraient bientôt voir le jour au Sénégal et au Nigeria –, cet espace de 500 m2 situé en plein cœur de la capitale ghanéenne a été construit par l’ONG Wonders Around the World et soutenu par Virgil Abloh, l’ancien directeur artistique pour hommes de Louis Vuitton, décédé en 2021. Le styliste aux origines ghanéennes, précurseur du streetwear haut de gamme avec sa collection Off-White, a contribué au financement et dessiné le logo. Les murs du skatepark continuent de lui rendre hommage en affichant en lettres noires sur fond jaune l’inscription « Virgil was here » (« Virgil était ici »).

Si le planchodrome existe aujourd’hui, c’est aussi et surtout grâce à la pugnacité du collectif Surf Ghana, fondé par la Française d’origine martiniquaise Sandy Alibo. Cette ancienne responsable du sponsoring sportif chez Sosh, installée dans le pays depuis six ans, se démène pour y développer la culture de la glisse, tout en s’efforçant de lui apporter une touche féminine. A l’échelle mondiale, à peine 24 % des skateurs sont des femmes selon des statistiques de la société d’études Grand View Research. Le déséquilibre est encore plus visible en Afrique de l’Ouest où la planche à roulettes demeure un sport de niche.

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« Quand j’ai commencé ici, c’était un univers qui ne comptait que des hommes, confirme-t-elle. Je disais aux femmes qu’elles étaient les bienvenues, mais il a fallu trouver des moyens pour qu’elles vainquent leur timidité et essayent à leur tour. » L’une de ces initiatives a été la création, en 2019, du club Skate Gal – Gal pour « girl » (« fille ») comme l’on dit en pidgin ghanéen. Dès l’inauguration du skatepark, une journée hebdomadaire – le jeudi – leur a été réservée.

Prendre soin des corps et resserrer les liens

Ce matin d’avril, tandis qu’une sono diffuse de l’afrobeat à flot continu, elles sont une dizaine à se lancer à l’assaut des rampes. Ces nouvelles venues, élèves dans un centre dédié aux jeunes des rues, le Catholic Action for Street Children (CAS), se sont vu proposer une session d’entraînement un peu à la façon d’un stage de développement personnel. Après avoir écouté attentivement les indications de la coach, certaines tentent quelques figures maladroites. Les « tricks » – manœuvres stylées des riders – n’en sont qu’au stade de l’ébauche, mais le plaisir est bien là.

« Je me sens tellement libre, j’aimerais pouvoir revenir toutes les semaines », confie Cynthia Gidisu, le visage ruisselant sous son casque de protection. Le soleil tape dur, sans pour autant dissuader cette apprentie en pâtisserie de s’essayer au « ollie » (saut avec la planche). « Je n’aurais jamais osé devant des garçons », lâche-t-elle devant ses camarades.

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« Les autres jours, le terrain est saturé. C’est difficile de se lancer si on n’est pas à l’aise. Mais entre femmes, c’est différent, il n’y a pas de compétition », décrète Harmonie depuis le local du skatepark, reconverti ce jour-là en salon de coiffure pour un programme de « thérapie des cheveux ». Divers ateliers sont ainsi organisés chaque jeudi, pour prendre soin des corps et resserrer les liens.

« De la confiance en moi en tant que femme »

Sarah Niarko, 25 ans, s’abandonne aux mains de la coiffeuse. Cette autre cheville ouvrière du skatepark contemple son reflet dans le miroir avec circonspection, mais elle n’hésite pas une seconde quand on lui demande ce que lui a apporté la pratique du « deck » : « De la confiance en moi en tant que femme. Et des opportunités professionnelles. La philosophie du skate, c’est “do it yourself” ». Avant, elle travaillait sans plaisir dans un restaurant. Aujourd’hui, elle enseigne le skate et se rêve entrepreneuse dans le bâtiment et l’ameublement.

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Et pourquoi pas championne olympique ? Aux Jeux de Paris, en 2024, le skateboard va faire son entrée comme sport officiel aux côtés de l’escalade, du surf et de la breakdance, après avoir été intronisé sport additionnel à Tokyo en 2021. Une discipline dans laquelle l’Afrique n’est que faiblement représentée. Seuls trois des quatre-vingts skateurs ayant participé aux JO de Tokyo venaient du continent. Le Freedom Skatepark d’Accra pourrait-il contribuer à faire pousser les stars de demain ? « Ce ne sera pas pour nous et pas pour cette fois, précise Harmonie, mais certaines de nos élèves en rêvent déjà. »

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