Le Nouvelliste | Kenneth Merten : «Le peuple haïtien mérite des acteurs politiques responsables »

Frantz Duval : M. Merten, vous avez à votre actif beaucoup de missions en Haïti. Votre quatrième long séjour prend fin en ce mois d’avril 2022. Peut-être que vous en aurez un cinquième. Peut-on faire un bilan de votre passage en Haïti ?


Kenneth Merten : J’ai été en Haïti durant cinq décennies. Des années 1980 aux années 2020. J’ai débuté comme vice-consul. Au début, j’ai vu un peuple fier. Les Haïtiens venaient d’adopter une nouvelle constitution (en 1987), ils étaient encouragés par le fait qu’ils pouvaient rejoindre la grande famille des pays démocratiques, etc. Mais il y a eu le renversement de Jean Bertrand Aristide. Depuis le début, il y a eu des problèmes dans les tenues des élections. 


J’ai l’impression aujourd’hui que beaucoup de citoyens haïtiens sont déçus et frustrés à cause de la démocratie. Parce qu’ils n’ont pas vu les progrès apportés par la démocratie. 


Pour moi, je crois que c’est une déception. Parce que je sais que les Haïtiens sont intelligents, ils ont beaucoup d’idées. Le peuple sait de quoi le pays a besoin. Ce sont les acteurs de la classe politique qui n’agissent pas toujours dans un sens responsable et pour répondre aux attentes de leurs votants. C’est une déception. 


Haïti mérite une bonne démocratie, une croissance économique et un avenir meilleur.


FD : Les Haïtiens ont l’impression qu’à un certain moment, les États-Unis appuyaient le processus démocratique et qu’à partir de 2010 les USA se sont mis à accepter n’importe quoi en Haïti. Je fais référence aux politiciens que vous estimez qui ne font pas preuve de responsabilité. Les États-Unis ont-ils changé d’approche ? On a connu les présidents Carter, Reagan, Bush, Clinton, Bush qui appuyaient le processus démocratique en Haïti. A partir d’Obama, les États-Unis ont commencé à accepter tout ce qui se passe en Haïti et essaient de s’immiscer le moins que possible dans les affaires haïtiennes. Nous l’avons vu sous le président Trump et nous le constatons sous le président Biden. Est-ce un retrait ? Une fatigue ?


KM : Je ne peux pas dire que les États-Unis sont fatigués. Je ne suis pas d’accord avec votre analyse. Les États-Unis ont toujours fourni leur soutien aux élections en Haïti. Nous avons toujours supporté les élections, la démocratie. Ce que nous avons fait en 2010, c’était de nous assurer que les votes de tous ceux qui ont pris le risque d’aller voter soient respectés. L’OEA, l’Union européenne, les observateurs haïtiens, tout le monde était d’accord avec ce qui a été fait…


FD : …Le président Préval voulait voler les élections quand les États-Unis ont changé les résultats ?


KM : J’ai lu plusieurs ouvrages sur les élections de 2010. J’ai vu un livre des caricatures du Nouvelliste durant cette période. A cette époque tout le monde était convaincu que Préval et Célestin voulaient tricher. C’est ce que les gens pensaient. Ce que nous avons fait, c’était de nous assurer, de concert avec tous les autres acteurs sur le terrain, que les résultats reflètent la volonté populaire. C’est tout.


FD : Pierre Louis Opont, le directeur du CEP à l’époque, a dit que vous faites partie de ceux qui ont exigé que l’on modifie les résultats…


KM : Ce n’est pas vrai. M. Opont a dit beaucoup de choses, sa version de l’histoire a changé à plusieurs reprises. Nous n’avons jamais demandé de changer les résultats.


FD : En 2010, il y a eu le tremblement de terre, le président Martelly, la CIRH et les fonds PetroCaribe. Les États-Unis sont témoins de tous ces actes de corruption mais n’ont rien dit. Il a fallu attendre cette loi sous Biden pour que les États-Unis disent que c’en est assez…


KM : Sur la corruption, je ne peux pas dire trop de choses en public. Mais je peux vous dire que nous sommes préoccupés par la corruption. Nous avons fait et nous allons faire davantage d’efforts pour nous assurer que les responsables indexés soient les vrais responsables. Mais je ne peux pas en dire plus. Il y a des mesures qui sont en train d’être prises.


FD : Les Haïtiens ont l’impression que les fonds dilapidés en Haïti sont gardés aux États-Unis ou en République dominicaine. Ces deux pays qui sont des amis d’Haïti ne disent rien, ne font rien…


KM : Personnellement, je ne sais pas si c’est vrai. C’est possible. Mais je ne sais pas si c’est vrai. Si nous avons des preuves que des gens transfèrent des fonds illicites chez nous, nous prendrons des mesures à leur encontre.


FD : Aujourd’hui vous avez déclaré que vous ne travaillez pas pour Haïti. C’est la première fois que vous le dites en ces termes. Cela veut dire quoi ?


KM : Pour parler en toute franchise, j’aime le pays. J’aime beaucoup le pays. J’ai toujours souhaité venir en Haïti. Mais en fin de compte, ce sont les Haïtiens qui sont responsables de leur pays et non les États-Unis. Je ne connais pas d’autres pays qui pensent que les États-Unis ou un autre pays étranger est responsable de ses questions de sécurité, d’économie, de développement, etc. C’est le gouvernement américain qui paie mon salaire et non le peuple haïtien. Les gens doivent se souvenir que je travaille pour les États-Unis, que je représente la politique américaine. Même quand je ne suis pas d’accord avec la politique de mon pays, j’ai la responsabilité de la défendre. 


Beaucoup estiment que les États-Unis doivent faire encore plus dans tel ou tel domaine, que c’est aux Américains de mettre les acteurs sur une même table. C’est difficile de mettre les acteurs ensemble. Comment peut-on les forcer ? C’est difficile. Ce sont des personnes intelligentes, patriotes. A Washington on ne parvient pas à comprendre pourquoi ils ne se mettent pas ensemble. Je travaille ardemment en Haïti. Mais en fin de compte, c’est aux Haïtiens de trouver des solutions pour les problèmes de leur pays. Les États-Unis sont là pour donner un coup de main. Mais nous ne sommes pas responsables.


FD : Vous avez déjà invité les groupes (Montana et 11 septembre) à s’asseoir ensemble ?


KM : Ce n’est pas à nous de les inviter. Nous les avons encouragés à se mettre ensemble. Cela m’est égal si la rencontre a lieu chez le premier ministre, chez Montana ou même en dehors du pays. Ce n’est pas à moi de décider.


FD : Mais vous n’avez pas invité les deux groupes ?


KM : Non. Pourquoi c’est à moi de les inviter ? (Rires). Nous les avons encouragés à s’asseoir ensemble. Et honnêtement, j’ai le même message pour le premier ministre Ariel Henry et pour le groupe de Montana. S’il vous plaît, asseyez-vous ensemble, discutez un peu, dialoguez. Je sais que si vous discutez ensemble, vous pourrez trouver une manière pour faire avancer le pays ? Pourquoi pas ?


FD : Un dernier mot pour Haïti ?


KM : J’espère que la situation dans le pays peut s’améliorer. Je me rappelle la période de la présidence de Préval, en 2008 et 2009, avant le séisme, le pays avait connu un bon moment. C’était le cas aussi durant les premières années de la présidence de Martelly. Mais je vois que le pays souffre depuis quelques années. En 2018, j’ai visité Haïti j’avais vu beaucoup de colère, de déception, de pessimisme. Cela m’avait beaucoup affecté. J’espère que les choses peuvent changer ici. Le peuple ne mérite pas cette misère. J’espère que cela va changer.


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Propos recueillis par Frantz Duval


Retranscrits par Jean Daniel Sénat


Légendes


FD : Frantz Duval


KM : Kenneth Merten


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