Beatrice Borromeo, belle-fille de Caroline de Monaco et réalisatrice d’une série-documentaire choc sur Netflix

Cette interview est publiée dans le n° 28-29 de Vanity Fair Italie.

«Si vous n’affrontez pas vos ombres, vos ombres décideront pour vous. » Beatrice Borromeo, 37 ans, issue d’une dynastie aristocratique, ancienne mannequin, journaliste et présentatrice télé, est aujourd’hui réalisatrice et productrice. Elle signe pour Netflix une série-documentaire, Dans l’ombre du trône, Victor-Emmanuel de Savoie, n’hésitant pas pour l’occasion à plonger les mains dans un nid de vipères en creusant l’histoire peu glorieuse de l’assassinat du jeune Dirk Hamer et de l’implication du fils du dernier roi d’Italie Humbert II et de Marie-José de Belgique. Un crime sans châtiment qui s’est déroulé sur l’île de Cavallo, en Corse, dans la nuit du 17 au 18 août 1978. Un crime qui a vu la famille du défunt se désintégrer, en particulier la sœur de Dirk, Birgit qui était aussi la meilleure amie de la mère de Beatrice Borromeo, Paola Marzotto. Victor-Emmanuel de Savoie sera acquitté lors d’un procès très controversé à Paris en 1991. Plus tard, le prince de Savoie avouera lui-même le crime, en 2006, dans la prison de Potenza, filmé à son insu par des caméras de surveillance dans le cadre de l’enquête Vallettopoli, qui révélera l’image d’une société et d’une presse italiennes sans foi ni loi.

Votre mère et Birgit, la sœur de la victime Dirk Hamer, étaient les meilleures amies du monde. Comment s’est déroulé le tournage d’un documentaire dans lequel vous étiez si intimement impliquée ?
Le meurtre de Dirk a toujours fait partie de ma vie. J’en garde des souvenirs flous depuis que je suis enfant. Je ressens à l’égard de cette histoire une grande frustration. D’abord parce qu’au début, il n’y a pas eu de procès. Ensuite, parce que le procès a débouché sur une sentence vide de sens. Ma mère et Birgit étaient amies lorsqu’elles étaient étudiantes à Rome dans les années 1970. Elle a entendu parler de ce qui s’était passé à son retour d’un voyage en Chine et est immédiatement allée voir Birgit. Elle l’a prise sous son aile, l’a emmenée à Milan après le coup de feu, pour l’éloigner de la souffrance atroce de son frère et de sa famille. Et lorsque Dirk est mort, après 19 opérations, elle a organisé les funérailles à Rome. Je l’appelais ma tante et j’ai toujours eu l’impression qu’elle faisait partie de la famille. Mais cela ne m’a pas empêchée de prendre la distance nécessaire sur cette histoire dans le cadre de mon travail de réalisatrice.

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Comment avez-vous réussi à prendre vos distances ?
En m’en remettant aux valeurs de l’écoute et de la rencontre. Victor-Emmanuel a commis des actes très graves. Et je ne parle pas seulement de la fusillade, mais aussi de la façon dont il a géré l’affaire les années qui ont suivi. Mais quand on fait l’effort de le rencontrer, de rencontrer quelqu’un qui a commis une grave erreur, le paradigme du monstre, du méchant s’évanouit. En l’interviewant, on découvre dans le documentaire qu’il a été un bon père malgré l’absence de ses deux parents, le roi Umberto et la reine Marie-José. Il a été un père aimant et a brisé la chaîne d’une enfance sans affection. Idéalement, j’aurais pu construire la trame du film sur la base du doute : est-ce bien lui qui a commis ce crime ? Mais il y a l’évidence des faits, qui reste insurmontable. J’ai donc également voulu interviewer son fils Emmanuel-Philibert et sa mère Marina. Cette dernière n’a malheureusement répondu qu’aux questions de son fils et ne m’a pas donné l’occasion d’aller plus loin. Mais j’ai voulu regarder en eux, et j’ai trouvé un côté humain. Cela n’efface certainement pas les faits. Mais cela vous montre un autre pan de la vérité.

Qu’avez-vous appris avec ce documentaire ?
Je vais me répéter : la valeur de l’écoute. Nous sommes davantage habitués à parler qu’à écouter. Et si l’on n’écoute pas, on finit par avoir des convictions que l’on ne peut pas confronter et par exprimer des opinions, parfois agressives, sans trop savoir pourquoi. Il était important pour moi d’éradiquer les dynamiques du passé. Et je pense qu’il est également important que chacun s’émancipe du passé et des opinions du passé, sinon, c’est lui qui décide pour nous. Nous nous laissons parfois guider par un pilote automatique dans un espace de liberté limité, alors qu’en réalité, changer d’opinion est l’un des plus grand privilèges de l’existence.

Pendant le tournage, Emmanuel-Philibert s’est montré très volubile. Comment s’est-il laissé convaincre ?
J’ai rêvé de lui une nuit. Le lendemain, je l’ai appelé. Je lui ai dit : « J’espère qu’après la sortie du documentaire, nous serons encore amis. » Parce que, voyez-vous, c’est ce qui s’est passé : j’ai découvert un homme derrière un personnage. Mais dans mon travail, j’ai essayé de dire la vérité. Et la vérité, dans cette affaire, a été malmenée durant des années. Il y avait une grande différence entre ceux qui avaient du pouvoir et ceux qui n’en avaient pas. Entre ceux qui pouvaient manipuler l’information et ceux qui ne le pouvaient pas. Mais surtout, il y avait une femme, Birgit, qui s’est retrouvée complètement seule. Seule pour se battre des décennies entières.

Même dans votre film précédent, celui sur les femmes de la mafia [Mamma mafia en 2013, ndt], vous recherchez la vérité en racontant des histoires de femmes sans aucune crainte. Comment y parvenez-vous ?
C’est plus fort que moi, je ne peux pas détourner le regard : cela m’entraîne parfois dans des situations dangereuses. Je me souviens d’un moment particulièrement éprouvant, à Naples, quand j’étais enceinte de mon fils Stefano. Je n’en ai même pas parlé à mon mari pendant des mois tellement j’ai eu peur. En recherchant les enfants qui faisaient le guet pour la Camorra, j’ai réussi à trouver, pour l’interviewer, une fille qui avait été violée par un boss qui la menaçait constamment de mort. On m’a emmenée dans sa cachette. J’étais enceinte de sept mois. Les gardes présents n’arrêtaient pas de fixer la porte, de peur de voir arriver des hommes armés. Je faisais face à un vrai dilemme à l’époque, mais j’ai choisi de chercher la vérité. L’interview a été publiée dans Il Fatto Quotidiano. Et le boss a été arrêté plus tard.

Évoquez-vous ces sujets avec vos deux fils ?
Stefano a 6 ans, Francesco a 5 ans. Ce ne sont pas des sujets à aborder avec des enfants de leur âge. Mais, est-ce par osmose, ils semblent les absorber. L’autre jour, j’ai été stupéfaite d’apprendre qu’ils avaient défendu un enfant intimidé par un enfant brutal. Et à l’ePrix, le Grand Prix des voitures électriques à Monaco, il y a quelques semaines, nous avons rencontré Emmanuel-Philibert. Il m’a demandé : « Comment se passe le documentaire ? » Et mon fils a répondu : « Celui sur Victor-Emmanuel ? Je sais tout ! » Évidemment ce n’était pas vrai. Mais quand il nous arrivait d’avoir des doutes sur la musique, Stefano et Francesco avaient toujours le dernier mot.

Qu’est-ce que cela vous fait de les voir grandir ? Qu’est-ce que cela fait d’être mère ?
Ce n’est pas une question facile. Les réponses que je lis sur la maternité sont toutes semblables. Peut-être parce qu’il n’est pas évident d’exprimer la difficulté et le bonheur de ce voyage parcouru ensemble. C’est merveilleux et difficile parce que vous avez la responsabilité du bonheur d’êtres humains qui dépendent de vos choix au quotidien. Vos choix auront une incidence sur leur bonheur, sur le fait qu’ils seront des personnes positives dans la société. Je ne m’intéresse pas à leur réussite. Je veux plutôt qu’ils soient heureux. Et qu’ils deviennent des personnes positives.

« C’est plus fort que moi, je ne peux pas détourner le regard : cela m’entraîne parfois dans des situations dangereuses. »

Quel genre d’enfant étiez-vous ?
Une enfant très intelligente. Et rude. Mais, contrairement à mes enfants, j’ai grandi dans un environnement très instable et pas très serein. Je suis curieuse de voir à qui et à quoi ressembleront mes enfants sans les traumatismes que j’ai vécus dans mon enfance. Mais je crois qu’aujourd’hui, on est beaucoup plus conscient de la manière dont il faut élever ses enfants. Et surtout, j’ai la chance de partager cette expérience avec une personne, mon mari, qui est un père fantastique. Un père qui est toujours là, tous les jours, qui n’est jamais absent. Mes parents ont malheureusement connu plus de conflits. Je sais qu’il est difficile de juger ce qui s’est passé. Mais je veux offrir autre chose à mes enfants.

Vous avez passé deux ans avec l’équipe de votre documentaire, dont une grande partie chez vous à la maison. Votre mari Pierre ne s’est jamais plaint ?
Pierre a toujours eu la clairvoyance de voir les choses sur le long terme. Je me souviens, par exemple, quand l’université de Columbia à New York m’a acceptée pour un master et que je ne voulais pas y aller pour ne pas avoir à m’éloigner de la maison pendant un an. Il m’a incitée à accepter et d’une manière générale à ne jamais renoncer aux expériences que la vie vous offre. Je lui en suis très reconnaissante. Il a toujours été très généreux. Je l’ai aussi été avec lui. Parce que j’ai appris que dans un mariage, ce n’est jamais du 50/50. Ça ne peut pas l’être. Il y a parfois un déséquilibre. Et ce n’est pas grave. L’important est qu’il ne soit pas toujours en déséquilibre du même côté. Il y a des moments où l’un soutient davantage la vie de l’autre. D’autres fois, c’est le contraire. La constante, cependant, c’est le dialogue. Si on ne parle pas, si on ne se confronte pas à l’autre, ça risque toujours de déraper.

Vous vivez à Monaco. L’Italie vous manque ?
Monaco a une communauté franche et authentique. Ici, j’ai trouvé une famille loin de ma famille. Je me sens heureuse. Et je ne crois pas qu’il existe de situation parfaite dans la vie. Ni que l’on puisse faire des choix en fonction d’un algorithme idéal de vie parfaite. Il faut au contraire cultiver l’art de l’adaptation.

Vous êtes aujourd’hui réalisatrice et on parle aussi de grosses productions hollywoodiennes
Ces dernières années, je me suis lancée dans une expérience de grande envergure qui a eu un fort impact sur ma carrière mais aussi sur ma relation avec la principauté de Monaco. The Rock, une méga production sur l’histoire de la principauté de Monaco, est sur le point de commencer. Ce sera un film à grand budget avec de grands distributeurs. Pour l’instant, je ne peux pas en dire beaucoup plus, juste que nous avons commencé à chercher un réalisateur et des acteurs. La décision de faire un film nous permettra de réaliser des suites, des préquels et même une série à l’avenir. La principauté a une histoire incroyable, des liens vieux de huit siècles pour défendre une communauté qui reste en fait très attachée aux principes et à la tradition. J’ai ressenti une grande responsabilité dans la phase initiale et j’ai aussi ressenti une certaine peur de ne pas être à la hauteur. Mais je suis allée jusqu’au bout. Après, lorsque des talents comme Martha Hillier, scénariste de séries comme Versailles et The Last Kingdom, Morgan O’Sullivan, producteur de Vikings, ou Dimitri Rassam, producteur des Trois Mousquetaires, ont rejoint le projet, cela a été un grand soulagement. Il était important pour moi de respecter les paramètres d’une histoire épique.

Où vous voyez-vous dans dix ans ?
Cette question m’amuse parce que Vanity Fair me la pose tous les dix ans. Et quand je relis les réponses de l’époque, cela me fait rire. En d’autres termes, où est-ce que je me vois ou bien où est-ce que j’espère être ?

Où espérez-vous être ?
Tout d’abord, j’espère avoir des enfants heureux. Des enfants qui profitent de la vie et de tout ce que ce monde a à leur offrir. J’aimerais pouvoir les protéger le plus longtemps possible des coups que la vie réserve à chacun, mais j’espère aussi qu’ils seront déjà assez forts pour commencer à les gérer seuls. Quant à mon mariage, j’espère être dans la belle et heureuse situation qui est la mienne aujourd’hui. Enfin, j’espère avoir une carrière bien établie et participer à la septième saison de The Rock. J’aimerais ensuite poursuivre mon travail de réalisatrice, car cela a été une telle satisfaction de transmettre une pensée que j’avais en moi par le biais du tournage, du montage, de la musique… J’étais persuadée que je rencontrerais des difficultés. Au contraire, au fur et à mesure que je prenais confiance en ma vision du projet et surtout que je m’entourais de gens incroyables et compétents, c’était de plus en plus passionnant. J’avais l’impression de vivre pleinement ma vie. J’espère continuer à ressentir de telles émotions.

Photo : Byron Mollinedo

Stylisme : Aurora Sansone

Collaboratrice Gaia Termotto. Make-up Katja Wilhelmus avec des produits :

Mac Cosmetics ; Cheveux Marco Minunno avec des produits Bumble and Bumble ; manucure Giulia Zacconi avec des produits Manucurist, tutti @Blend.
Remerciements à Villa d’Este, Cernobbio, en Italie.

Initialement publié sur Vanity Fair Italie

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