Bouillon de culture au Rolex Arts Festival

Publié le 8 juil. 2023 à 16:00

Une tapisserie de briques incrustée d’éclats de verre est exposée depuis fin mai à l’Arsenal à Venise dans le cadre de la 18e biennale d’architecture. L’installation, baptisée Debris of History, Matters of Memory, – une métaphore des traces laissées par le colonialisme – est signée de l’architecte paraguayenne Gloria Cabral et de l’artiste congolais Sammy Baloji.

Quelques jours après l’inauguration dans la cité des Doges, les deux artistes se retrouvaient à Athènes aux côtés de Tahar Ben Jelloun , William Kentridge, Gilberto Gil et autres artistes de renom venus célébrer les 20 ans du programme de mentorat artistique Rolex Mentor et Protégé, qui, depuis 2002, a réuni 63 mentors – de Steven Spielberg à Anish Kapoor, en passant par David Hockney ou Barbara Hendriks – et autant de mentorés venant de sept disciplines artistiques.

L’architecte et le plasticien, qu’un océan entier sépare, auraient pu ne jamais se croiser. Ils se sont pourtant rencontrés en 2014 alors qu’elle était la jeune protégée de l’architecte suisse Peter Zumthor ; il était celui du Danois Olafur Eliasson . « Grâce au programme, on se retrouvait tous les deux ans au fil des nouvelles éditions et on imaginait faire quelque chose ensemble. Sammy travaillait déjà sur un projet visant à montrer comment la culture européenne avait infiltré la culture congolaise. Je travaillais avec des matériaux recyclés. On a créé ensemble ce tapis de céramique qui s’inspire des tableaux africains. On a utilisé des matériaux de démolition auquel personne n’accorde de valeur, autrement dit, on a pris des morceaux brisés par la société pour les réassembler », témoigne Gloria Cabral.

Gloria Cabral et Sammy Baloji, devant leur oeuvre commune,«Debris of History, Matters of Memory», à la 18e biennale d’architecture de Venise.Matthieu Gafsou / Rolex

Au fil des années et au gré des éditions, ce programme philanthropique a dépassé le stade du mentorat pour former une bouillonnante communauté créative composée d’une centaine d’artistes, toutes disciplines et générations confondues, qui, à chaque édition, tissent des liens, échangent des idées, montent des projets, nouent des amitiés… A l’image de Gloria Cabral et Sammy Baloji, d’autres collaborations ont vu le jour.

Le musicien Ben Frost et la romancière Julia Leigh, protégés de Brian Eno et de Toni Morrison , ont travaillé ensemble sur le film Sleeping Beauty sorti en 2011 ; la cinéaste Annemarie Jacir et l’écrivain Colin Barrett présentaient cette année à Athènes un projet de scénario. Egalement en cours, une performance réunissant la musicienne Pauchi Sasaki (protégée de Philip Glass) et la danseuse Londiwe Khoza (mentorée par Ohad Naharin), dont les premiers contours ont été présentés lors de la soirée de gala à la Fondation Stavros Niarchos. « Le programme continue de soutenir les projets entre protégés de différentes disciplines. On est un peu des protégés à vie ! » poursuit Gloria Cabral.

Interdisciplinarité

Parmi les thèmes abordés lors de cette semaine d’ateliers et de performances : l’impact écologique, social et culturel de l’art, la force des échanges créatifs, la puissance de la transmission… Autant de débats qui ont montré à quel point l’univers artistique porté par cette nouvelle génération d’artistes est de plus en plus collaboratif, engagé et interdisciplinaire.

Pour l’architecte nigériane Mariam Kamara, bien davantage que dans l’architecture, c’est dans le cinéma et la littérature qu’elle puise son inspiration. « Le cinéaste est en quelque sorte l’architecte d’un film. La cinéaste indienne Mira Nair m’a beaucoup influencée dans sa détermination à être soi, à montrer sa culture dans toutes ses vérités. Quant aux livres de Tahar Ben Jelloun, avec ses personnages de jeunes femmes musulmanes, ils ont été déterminants pour l’adolescente que j’étais. »

Si l’interdisciplinarité a nourri l’architecte, c’est l’engagement qui lui a fait quitter son métier d’ingénieure informaticienne pour se lancer dans l’architecture : « J’ai osé sauter le pas quand j’ai pris conscience de l’impact culturel, social et politique de l’architecture. Il y a beaucoup de savoir-faire, de patrimoine qui ont été effacés par la colonisation. Quand l’architecture change, c’est tout le mode de vie qui change. J’ai longtemps habité une maison à l’occidentale et donc conçue pour une famille nucléaire. On passait notre vie à s’adapter à la maison tellement elle était en inadéquation avec notre mode de vie. Pourquoi faudrait-il changer notre culture ? L’architecture doit prendre en compte les pratiques culturelles ou climatiques. Je n’ai jamais compris cette quête d’occidentalisation qu’on confond souvent avec modernité. »

C’est peut-être pour dissiper cette confusion que Mariam Kamara s’est rapprochée de ses confrères et ex-protégés, le Suisse Simon Kretz et le Jordanien Sahel Alhiyari pour réfléchir à l’organisation de workshops d’architecture au Niger. « Nous n’avons pas d’école d’archi au Niger, les étudiants partent faire leurs études dans les pays alentour. En Afrique, comme en Jordanie par exemple, les théories enseignées sont très dépassées. Ce serait une sorte de complément d’apprentissage. »

Ainsi, au-delà d’une transmission verticale entre maîtres et élèves, l’idée d’une transmission transversale, plus que jamais en phase avec l’époque, a été le fil rouge de cette semaine de festival. Comme le déclarait l’architecte et ex-mentor sir David Chipperfield , lors d’un débat au musée Benaki, « l’architecture est une pratique collaborative. Mais ces trente dernières années, notre profession était dans la compétition, il fallait se distinguer, se singulariser pour obtenir une commande. Ce qui accentue l’individualisme au détriment du collaboratif et de l’intérêt commun. La jeune génération va non seulement nous parler à nous, mais se parler entre elle. » Quelques jours plus tôt, le Britannique recevait, dans la capitale grecque, le prix Pritzker, la récompense ultime dans le domaine de l’architecture.

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