Réunir 30.000 personnes autour du Casino de Monte-Carlo, un coup de maître qui n’a rien du hasard et donne même des idées à d’autres pays. À Monaco, le projet initial d’un rendez-vous tous les deux ans est à nouveau sur la table, et Jean-Christophe Maillot se voit déjà de la partie. Profitant toutefois de ces confidences backstage pour évoquer aussi sa trajectoire personnelle et sa « déconnexion » progressive avec la nouvelle génération de danseurs qui, inéluctablement, le conduira à changer de casquette.
Cette 2e F (ê) aites de la danse a mis en avant des techniques mais surtout des émotions, comment l’ont vécue les danseurs?
C’est rare de danser devant 30.000 personnes. C’est quatre Grimaldi Forum remplis! Pour eux c’est une émotion incroyable, d’autant qu’avec ce mode circulaire il y avait des gens partout autour de la scène. C’est un luxe d’avoir un rapport aussi simple aux choses. On est plongé en permanence dans la complexité, la perfection, et plus on avance plus on s’aperçoit que le plus difficile c’est d’aller au plus simple. Et là, on est dans ce rapport simple. Le culot, c’est de faire une fête aussi populaire dans un endroit aussi peu populaire.
Si vous pouvez casser les codes, c’est aussi que le Prince et sa famille vous y autorisent et que l’image « élitiste » de la Principauté est trompeuse…
Oui. Monaco, c’est le peuple monégasque et tous ces gens qui y travaillent, des gens simples. Dans les 9.000 Monégasques je ne suis pas sûr qu’il y ait des milliers de banquiers. [rires] Je regardais l’autre jour le documentaire sur le prince Rainier au Grimaldi Forum, et il parlait de cette notion familiale de la Principauté. C’est cela qu’on ressentait samedi, je n’ai croisé que des sourires jusqu’au bout de la nuit. C’était super que le Prince soit là avec la princesse Caroline. Il y avait une vraie communion.
Une pluie de confettis a recouvert la place du Casino de Monte-Carlo peu après minuit ce samedi.Photo Cyril Dodergny.
Avez-vous vécu la soirée sereinement côté organisation?
Oui parce que les équipes sont tops. C’est bien beau de rêver les projets mais après il faut les réaliser et on avait un petit avantage d’avoir vraiment travaillé ce programme pour 2019, avant que la SBM ne préfère faire un évènement Ferrari qui nous avait poussés à reporter à 2020. Et puis il y a eu le Covid… Donc c’était un peu en boîte déjà et cela a permis d’avoir un peu moins d’angoisse. Après on ne sait jamais et ça avait tellement bien marché la première fois qu’on se demandait si la magie allait reprendre. On sait tous que les premières fois sont souvent divines et qu’on les recherche sans jamais vraiment les retrouver. Mais là j’ai vu assez rapidement que les gens étaient tellement heureux de retrouver cette fête qu’ils faisaient tout ce qu’il fallait pour que ça revienne vraiment.
Cette deuxième édition semble avoir conforté le format établi lors de la première, non?
J’ai mis le projet sur papier avec un pari qui était de dire que les danseurs allaient passer dix minutes chacun sur scène et que cela allait donner envie aux gens de faire des ateliers durant 1h30 ensuite. Il fallait bien prédéfinir les choses et ce qui est hallucinant, c’est que c’était tout juste. C’est pour cela que quand on a décidé de faire une deuxième édition je ne voulais pas modifier grand-chose. D’ailleurs la seule chose qu’on a modifiée, c’est cette « Matinée détox » du dimanche, qui n’a pas trop marché avec cette canicule imprévue. Peut-être que le format initial suffit et qu’il n’y a pas de besoin de grands changements. Mais peut-être que la prochaine fois, je développerai un peu plus les ateliers parce qu’on les fait arrêter alors que les gens ont envie de continuer. Quand il y avait toutes les démonstrations, c’était plein sur la place du Casino.
Vous évoquez déjà la « prochaine fois ». Donc la F (ê) aites de la danse reviendra…
Oui. [rires] Dans l’idée ils veulent la faire tous les deux ans. Je pense que c’est possible puisque l’intérêt maintenant serait de développer avec toutes les associations amateurs et semi-amateurs de la région un travail où venir ici sur le long terme serait une forme d’aboutissement. On pourrait monter en qualité et permettre à ces associations de développer un travail avec une vitrine. Que ce soit une espèce de laboratoire qui permette aux gens d’avoir une dynamique.
La princesse Caroline et Jean-Christophe Maillot, deux artisans complices de la Culture à Monaco. Photo Manuel Vitali/Dir Com..
Faire de l’évènement un tremplin tout en accueillant des figures comme Goran Bregovic cette année?
Oui c’est ça. Bregovic, ça fait un moment que je voulais le faire venir. Normalement il veut jouer deux heures et cela a été compliqué de le faire jouer moins. [rires] Il aimerait bien revenir d’ailleurs. Faire accepter à quelqu’un comme ça de ne pas être l’unique vedette de la soirée, c’est bien. C’est une sorte de mini-Fête de la musique en danse, d’ailleurs Jack Lang était très intéressé par le phénomène.
Il y a donc eu des approches pour exporter le concept?
Oui, en France ils y réfléchissaient. Un ami était là aussi parce qu’ils aimeraient le penser pour le Brésil. On m’a demandé d’imaginer le concept dans toutes les villes de France mais en fait je crois que ce ne sont jamais les concepts ou les compagnies qui m’intéressent, mais plutôt où cela se trouve et qu’est-ce qu’il y a à concevoir à cet endroit. Je ne pense pas que cela puisse s’exporter, c’est trop spécifique à la réalité du terrain monégasque.
Monaco, un terrain que vous avez cerné ces trente dernières années…
Je pense avoir une bonne connaissance du territoire, de la manière dont il fonctionne. C’est sûrement pour cela que j’ai pu penser instinctivement cette manifestation la première fois avec une relative justesse. C’est sûrement le fruit inconscient d’une connaissance assez précise du tissu social et culturel de Monaco.
Les Ballets de Monte-Carlo.
Photo Manuel Vitali/Dir.Com..
Et le résultat est là…
C’est merveilleux de voir la place du Casino revenir aux habitants plutôt que des cars de touristes adossés à des barrières en train de photographier des Ferrari, ce qui les met dans une position d’envieux face à l’inaccessible. On regarde mais on sait qu’on n’aura jamais. Là tout d’un coup, les gens sont chez eux. La place est devenue magnifique, esthétiquement elle est même plus belle comme ça, piétonne.
Avec un spectacle réunissant toutes les cultures…
Toutes les cultures et tous les niveaux, que le public puisse s’identifier et ne pas être impressionné. On est toujours dans une position de piédestal quand on est sur scène avec un public qui admire. Les gens sur scène ont acquis un savoir particulier et, de fait, un peu élitiste puisque rare.
Mais sur le fond, un danseur ne peut pas tricher et s’adapte toujours à son public, non?
Sur le fond non, mais parfois cela peut être un peu insolent la maîtrise technique ou le savoir-faire. C’est ce qu’on rapproche souvent dans le milieu contemporain à la danse hip-hop qui est une danse hyper élitiste, super technique. Avec un côté démonstratif. Mais à la F (ê) aites de la danse il y a une proximité et tous ces artistes acceptent ensuite d’aller enseigner. Marion Crampe (pole dance) par exemple a passé beaucoup de temps avec une patience hallucinante dans l’atrium. C’était joli aussi de finir avec cette danse inclusive ce dimanche matin. Allez jusque-là pour s’apercevoir que le propos de la F (ê) aites de la Danse n’est pas d’éblouir par l’intelligence de la construction par rapport à la musique mais de donner un sens à un petit geste, comme ce gars incroyable qui se relève de son fauteuil, tient debout et marche un peu. Quelle victoire!
La principale difficulté pour que le rendez-vous soit pérenne est-elle d’admettre qu’il ne peut être rentable financièrement?
Oui et cela a été le premier combat. De débarquer avec l’idée de faire une fête qui coûterait de l’argent, qui ne rapporterait rien et serait gratuite pour tout le monde, sans savoir s’il y aurait beaucoup de monde. Tout le monde est d’accord aujourd’hui mais ce n’était pas le cas au début. Mais j’aime bien ce genre de défi à Monaco, car ils ont le courage de prendre le risque même si cela peut ne pas marcher. En France, il faudrait le faire avec des moyens extrêmement réduits, prouver que cela peut marcher et là, peut-être, éventuellement, on aurait des petites subventions régionales ou départementales.
Maillot l’ambianceur.Photo Cyril Dodergny.
Mettez-vous cette Fête au même niveau que vos autres projets ou est-ce une parenthèse?
Je me vois plus comme un prestataire de services sur cette aventure. Même par rapport à mes équipes qui bossent comme des fous dessus, je ne veux pas qu’ils en fassent trop. Sans les Ballets on ne pourrait pas le faire en termes d’organisation, de rythme et de dimension artistique, mais ce n’est pas l’activité de la Compagnie non plus.
Contrairement à la première édition on a d’ailleurs senti une volonté d’insérer les danseurs de la Compagnie dans le programme sans les mettre trop en avant…
C’est vrai. Ils pourraient ne pas être là, ce ne serait pas scandaleux. J’ai vraiment pensé cette Fête comme une manifestation au service du pays et, au départ, du public. On se souvenait avec la princesse Caroline qu’en 1992 j’avais vendu 20 billets à la Salle Garnier pour mon premier programme. On s’est dit qu’on avait accompli quelque chose sur ces trente dernières années, qu’un travail de fond a été fait. On a créé un patrimoine chorégraphique particulier à Monaco. C’est peut-être cela ma plus grande fierté, ce patrimoine et la création d’un répertoire pour une Compagnie qui est identifiée à Monaco.
Rendez-vous dans deux ans?
Oui. [sourire] Le gouvernement a envie. Je pense que la SBM aussi. C’était un peu compliqué cette fois-ci avec les travaux du Café de Paris, etc. mais comme cela devient un peu acquis je pense que tout le monde va avoir encore plus à cœur de le faire, parce que tout le monde sait que c’est un événement qui sert tout le monde. On ne peut pas tirer la couverture à soi. ça appartient à ceux qui le font, c’est-à-dire les gens qui viennent. Il y a une sensation de partage.
L’étreinte entre Jean-Christophe Maillot et Alexis Oliveira.Photo Cyril Dodergny.
« Ces petites morts… C’est peut-être ce qui me fera arrêter un jour »
Samedi soir, la prestation des danseurs des Ballets de Monte-Carlo s’est conclue par un hommage au soliste brésilien, Alexis Oliveira, qui quitte la Compagnie. Un moment d’intense émotion pour Jean-Christophe Maillot. « Avant j’avais l’âge des danseurs, maintenant ils me vouvoient. C’est très étrange. Je suis veuf avec le départ d’un danseur comme Alexis, confie le chorégraphe. Je perds un bout de bras. Un chorégraphe n’existe pas sans danseur, et quand celui qui t’a porté pendant vingt ans s’arrête, c’est une petite mort. C’est peut-être ce qui me fera arrêter un jour d’ailleurs. Je n’en suis pas encore là mais j’en ai un peu le parfum. Le plus insupportable pour moi, c’est d’avoir vu ‘‘mourir‘‘ Gaëtan (Morlotti) Bernice (Coppieters), Alexis… Je vais voir ‘‘mourir‘‘ Mimosa. Je suis toujours là et, eux, ils me quittent. C’est assez déchirant. D’abord cela fait prendre conscience de la vie qui passe et puis ces abandons-là sont de plus en plus pénibles. »
De là à provoquer un départ soudain après un déclic qui relèverait du détail? « Il y en a eu déjà quelques-uns mais ça tient toujours. Mais un jour quelque chose me fera dire: ‘‘Ne t’accroche pas‘‘. Il y a plein de formes possibles pour diriger cette Compagnie. Je pourrais arrêter d’y chorégraphier avec le répertoire qu’on a et inviter des chorégraphes à la faire vivre. Je pourrais aussi m’en détacher et continuer à faire des projets comme celui-là. C’est l’ennui qu’il faut éviter. »
En fond aussi, un « fossé qui se creuse » avec la nouvelle génération. Entre le chorégraphe contemplatif et une relève rivée sur son écran et les réseaux sociaux.
« Un gars comme Alexis, je lève le bras il sait où je veux l’emmener. Le gamin qui vient de rentrer, il faut d’abord que je lui explique, qu’il s’habitue au vocabulaire, et il ne sait pas d’où on vient et je ne peux pas lui reprocher. Il n’a pas connu nos débuts à la salle Garnier quand on était dans un petit débarras à 50 avec la machine à café et les clopes. C’était un truc de fou. Il y a deux danseurs de 18 ans qui viennent de rentrer dans la Compagnie, leur premier spectacle c’était samedi soir. Ils voient une teuf pareille et 30.000 personnes, va leur expliquer comment c’était il y a trente ans. [sourire] «
Le record
Selon nos informations, environ 30 000 personnes ont participé à la F(ê)aites de la Danse samedi et dimanche. À 22 heures samedi, 5.200 personnes étaient recensées simultanément dans le quartier du Casino de Monte-Carlo.
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