- Le dernier grand recensement agricole met en lumière une progression, en dix ans, de l’agriculture d’irrigation quasiment partout en métropole, à l’exception de quelques départements.
- Surtout, le nombre d’hectares de surface irrigables augmente sensiblement dans les régions qui irriguaient jusque-là très peu, à l’instar des Hauts-de-France ou de la Bretagne.
- C’est la conséquence directe du changement climatique, qui pousse l’agriculture à s’adapter. Mais pour France Nature Environnement (FNE), ce passage de l’agriculture pluviale à l’agriculture d’irrigation est, dans bien des cas, un exemple de mal-adaptation.
Près de 93.0000 hectares de terres agricoles ont été irrigués dans les Hauts-de-France sur la saison 2019-2020, comptabilise l’Agreste. En s’appuyant sur les chiffres du recensement agricole, grande enquête réalisée tous les dix ans pour brosser le portrait de la ferme France, le service statistique du ministère de l’Agriculture a publié une note, le 22 juin, sur l’irrigation dans cette région qui a longtemps fait sans.
Certes, 93.000 hectares, ce n’est « que » 4 % de la Surface agricole utile (SAU) des Hauts-de-France, précise l’Agreste. En Centre-Val-de-Loire, par exemple, deuxième région la plus irrigante derrière l’Aquitaine, on en était en 2020 à 528.000 ha irrigables [équipés d’installations qui permettent d’arroser les cultures], soit 23 % de la SAU.
Des surfaces irriguées qui augmentent de 77 % dans les Hauts-de-France
Pour autant, le chiffre en Haut-de-France interpelle, alors que les agriculteurs y déclarent des surfaces irriguées toujours plus étendues à chaque recensement. « Moins de 15.000 ha de surfaces agricoles en 1988, soit à peine 0,7 % de la SAU, rappelle l’Agreste. Et entre 2010 et 2020, les surfaces irriguées ont augmenté de 77 %.
L’agriculture pluviale, qui ne dépend que des précipitations pour son approvisionnement en eau, reste largement majoritaire en France. Tout de même, 6,8 % de la surface agricole utile – soit 1,8 million d’hectares – avaient été irrigués en 2020, en hausse de 14 % par rapport à 2010. Sébastien Loubier, économiste à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), prépare une synthèse nationale de tous ces chiffres pour octobre. En attendant, le chercheur pointe déjà une tendance nette : « A l’exception d’une poignée de départements où la situation est stable voire en légère baisse, partout les surfaces irrigables ont augmenté significativement sur la dernière décennie ».
Y compris dans les régions où l’irrigation était déjà bien développée en 2010, comme en Centre-Val-de-Loire, où l’on compte 57.000 ha irrigables de plus en dix ans. « Et effectivement là où l’on irriguait peu jusque-là ; en Normandie, en Bretagne, on est sur des augmentations de plus de 50 % », reprend Sébastien Loubier. Et jusqu’à 77 %, donc, dans les Hauts-de-France.
Sécuriser l’accès à l’eau quand les précipitations se font plus aléatoires
On peut y voir une conséquence directe du changement climatique, qui pousse les agriculteurs à s’adapter. La ressource en eau renouvelable fournie par les précipitations a baissé de 14 % en moyenne annuelle sur la période 2002-2018 par rapport à 1990-2011, signalait une étude du ministère de la Transition écologique fin juin. « Et les projections du Giec, reprises par Météo-France, montre qu’on aura moins d’eau l’été à l’avenir où qu’on se trouve en France », ajoute Sabine Battegay, animatrice d’Irriguants de France, association qui les fédère. Dans ce contexte, passer à l’irrigation est tentant. « L’enjeu n’est pas seulement d’augmenter les rendements mais surtout de sécuriser les récoltes et donc les revenus, explique Sabine Battegay, qui prend justement le cas des Hauts-de-France, très présente sur la pomme de terre et les légumes d’industries. « Ces deux cultures ont besoin d’eau à des moments très précis de leur croissance, au risque de perdre en masse et en qualité et de ne plus répondre aux cahiers des charges des industriels. Ces derniers imposent même parfois aux agriculteurs d’investir dans des systèmes d’irrigation dans les contrats qu’ls passent avec eux. »
Sébastien Loubier note en effet une forte progression de l’irrigation sur les cultures de la pomme de terre depuis 2010. « Un hectare sur deux a été irrigué en 2020, c’était nettement moins en 2010, souligne-t-il. C’est la progression la plus marquante dans la moitié nord du pays, tandis qu’au sud, c’est l’irrigation des vignes qui explose. »
L’irrigation partie pour s’accroître encore ?
Inquiétant ? Sabine Battegay invite à relativiser les chiffres. « Si les progressions sont fortes, c’est aussi parce qu’on partait de très bas en France, où l’on irrigue beaucoup moins que la moyenne européenne. Même le Danemark ou les Pays-Bas, qui ont plus de pluie, irriguent davantage proportionellement ». L’animatrice d’irriguants de France cite aussi les innovations technologiques – des micro goutte à goutte jusqu’à l’imagerie satellite –, « qui ont permis d’améliorer la productivité globale de l’eau de 30 % en vingt ans ». « Et on va pouvoir faire encore plus », assure-t-elle.
Il n’empêche. Les prélèvements d’eau par l’agriculture – à 80 % pour l’irrigation -, oscillent ces dernières années entre 2,8 et 3 milliards de m³. Ce qui en fait le troisième poste d’utilisation en France (9 %), derrière les centrales électriques (50 %) et l’eau potable (17 %) et devant l’industrie (8 %). Marion Fourtune, membre du conseil d’administration de France Nature Environnement (FNE), a du mal à voir comment cette part des prélèvements agricoles n’augmenterait pas à l’avenir. C’est un peu comme l’avion vert, à l’écouter : « Les gains permis par l’amélioration des techniques d’irrigation sont annihilés par l’augmentation des surfaces irriguées, tendance qu’encourage malheureusement le ministère de l’Agriculture. »
Des guerres de l’eau en puissance ?
Si elle reconnaît que l’irrigation est dans certains cas nécessaire, Marion Fourtune voit dans la progression actuelle un exemple de « mal-adaptation » au changement climatique. « On se rend de plus en plus dépendant d’une ressource dont on sait qu’elle sera moins disponible, pointe-t-elle. On ne s’imagine pas encore la réalité physique d’une France à + 2 voire + 4°C et des conflits de l’eau qu’il faudra politiquement gérer. » Dans le Sud-Ouest, on y est déjà. La manifestation anti-bassine à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), en mars dernier, émaillée de violents affrontements, témoignent des tensions sur l’eau dans la région. Elles pourraient s’étendre à d’autres territoires. Sébastien Loubier prend l’exemple de la vigne en Languedoc-Roussillon. « Pour l’instant, cette culture est tellement importante économiquement qu’il y a un consensus pour dire qu’il faut la préserver, commence-t-il. Si ça passe par l’irrigation, on le fait. Mais il est peu probable que dans vingt ou trente ans, on puisse irriguer autant. »
Pas besoin d’aller tant au sud pour FNE, qui ne voit pas beaucoup de territoires à l’abri de futures tensions sur l’eau. Pas les Hauts-de-France, en tout cas. En mars, Alexis Guipart, coordination du réseau « eau et milieux aquatiques » de la fédération, ne mentionnait pas encore cette région sur la carte de France des futurs conflits de l’eau que 20 Minutes lui avait demandé de dresser. « En revanche, la région est un vrai point de vigilance, elle qui est confrontée depuis longtemps à des problèmes de qualité de son eau, auxquels s’ajoutent, de plus en plus, des problèmes de quantité, expliquait-il. Même si elle se fait encore sur des petites surfaces, cette progression de l’irrigation peut aggraver les difficultés localement. »
L’urgence d’adapter d’abord l’agriculture pluviale au changement climatique ?
L’irrigation comme dernier recours. Pour Marion Fourtune, outre la nécessité de travailler sur des cultures plus résistantes à la sécheresse, il y a de nombreuses solutions, notamment fondées sur la nature, à mettre en pratique pour adapter l’agriculture pluviale au changement climatique. « Un des enjeux est de recréer des paysages arborés, replanter des haies champêtres qui permettront d’ombrager les cultures, stopper le vent qui, en temps de canicule, a tendance à assécher un peu plus encore les cultures », insiste-t-elle.
Sébastien Loubier insiste lui aussi sur ce levier de l’agroécologique, qui ne se limite d’ailleurs pas à planter des haies, « mais aussi à mettre en place « des pratiques agricoles qui vont remettre de la matière organique dans les sols et ainsi y faciliter la rétention d’eau, d’éviter l’érosion ». Ce travail est en cours, glisse l’économiste de l’Inrae. « Mais il est aujourd’hui moins poussé politiquement que l’enjeu d’accroître le stockage d’eau pour l’agriculture », regrette-t-il.
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