“Réussir ses loisirs, c’est du boulot”

Les loisirs contribuent de plus en plus à une carrière professionnelle. A condition de bien les choisir. Mais nous nous laissons trop envahir par le divertissement, la dictature des écrans, “le fast-food de l’esprit”, qui n’apportent rien, prévient l’essayiste français Olivier Babeau.

 

Jamais nous n’avons eu autant de temps libre. Mais qu’en fait-on? Olivier Babeau, président de l’Institut Sapiens à Paris et professeur d’université, s’inquiète de la part grandissante prise par le divertissement, “qui est la passivité complète”, dont l’ampleur l’a poussé à écrire un livre au titre évocateur: La tyrannie du divertissement. Il vise notamment le binge watching, cette consommation massive de séries télévisées, certains jeux vidéo, TikTok…, toutes ces activités dopées par les outils numériques.

Bref, “tout ce qui t’éloigne de toi”, par opposition aux loisirs studieux qui développent un capital cognitif. L’ouvrage s’est déjà vendu à plus de 10.000 exemplaires depuis sa sortie en février, un des meilleurs démarrages pour l’essayiste qui a déjà quelques livres derrière lui.

TRENDS-TENDANCES. Les loisirs vont-ils jouer un rôle de plus en plus important dans les carrières professionnelles, au-delà des diplômes?

OLIVIER BABEAU. Oui. Autrefois, dans la civilisation du travail, celui-ci faisait la réussite sociale et vous distinguait. Aujourd’hui, dans la civilisation des loisirs, c’est ce que vous faites de votre temps libre qui vous distingue. Le loisir va préparer et renforcer en permanence votre capacité à être professionnellement utile. Au 21e siècle, tout est plus complexe, les choses sont interreliées. Pour affronter cela, les savoirs généraux reviennent en grâce. C’est le retour de l’honnête homme face à l’ingénieur hyper-spécialisé, un honnête homme qui pourra utiliser l’intelligence artificielle à son profit grâce à un savoir et une culture générale assez vastes. Y arriver demande du temps, et ce capital cognitif se construit dans les loisirs. Les entreprises doivent attirer ces gens-là, les motiver.

– Vous distinguez différents types de loisirs, ceux qui vous construisent, ceux qui vous délassent, mais vous déplorez la montée en puissance du divertissement. Vous parlez même d’une tyrannie…

– Je distingue trois types de loisirs. Les loisirs aristocratiques (les activités de groupe, du temps pour et avec les autres) ; les loisirs studieux, que les Grecs appelaient la skholé, qui vous construisent et vous enrichissent (la lecture, la culture, le sport, réfléchir, méditer, etc.) ; et le divertissement, qui consiste à passer du temps à la satisfaction immédiate de soi-même, qui vous éloigne de vous-même.

– Pour vous, c’est quoi, le divertissement pur?

– La passivité complète. Le jeu vidéo par exemple, même s’il peut aussi avoir un rôle actif. Je parle des médias passifs, auxquels vous allez vous adonner à un tel rythme qu’ils en deviennent un divertissement, au sens propre du terme, par la tyrannie qu’ils exercent. On a fini par penser que les loisirs étaient le but de l’existence dans une société laïcisée, sécularisée… Sauf qu’on se rend compte qu’avec plein de temps libre consacré au seul divertissement, vous pouvez avoir une existence vide de sens. Le paroxysme, c’est la possibilité de regarder Netflix en vitesse accélérée pour regarder tous les épisodes d’une série très vite.

« Mon soupçon est que le divertissement phagocyte les autres catégories de loisirs. »

Je prends comme autre exemple un article du Wall Street Journal qui s’est penché sur les 7 millions d’Américains de 25 à 57 ans qui avaient disparu du marché du travail pendant la crise du covid. Que font-ils? Le journal est allé voir et, en gros, ils jouent à Call of Duty sous drogue, 2.000 heures par an, soit le temps qu’ils passaient auparavant au bureau. Je ne dis pas que les jeux vidéo sont mauvais. Le vrai problème est le manque d’équilibre. Quelqu’un qui ne s’investirait que dans des loisirs aristocratiques (activités de groupe) serait tout le temps avec les autres et donc, à la fin, ne produirait que du vide. Et celui qui ne pratiquerait que des loisirs studieux, dans la lecture ou l’écriture, deviendrait un ermite. Il faut équilibrer les loisirs. Pour les autres et pour soi.

– Comment se fait-il que la part du divertissement ait pris une telle ampleur dans le temps libre?

– Parce que c’est un secteur économique en soi, extrêmement important. On sait aujourd’hui que l’économie des plateformes est une économie de l’addiction, de la captation de l’attention. Elle fonctionne sur la capacité à capter la part la plus importante du temps libre avec des applications, des notifications, etc. Le modèle économique de toutes ces plateformes est de maximiser le temps que vous allez passer dessus. Reed Hastings, le fondateur de Netflix, dit que le premier concurrent de l’entreprise, c’est le sommeil.

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