« Ici, nous nous trouvons dans l’une des zones les plus dangereuses du monde pour l’émergence d’une nouvelle pandémie »
Héritage de la période coloniale avec ses murs roses et ses galeries à colonnades, perdu au fond de la campagne de l’est de la République démocratique du Congo, le centre de recherche de Lwiro doit devenir “l’épicentre” de la lutte contre l’irruption d’une nouvelle pandémie dans la région, avec l’appui de la Belgique. Depuis le Covid-19, c’est en effet devenu une hantise mondiale : il faut éviter à tout prix qu’un virus s’extraie à nouveau hors de son “réservoir” animal, pour se transmettre à l’être humain et l’infecter, avant de se disperser partout sur la planète.
Or, en ce qui concerne ce risque, la région de Lwiro, en lisière d’une forêt qui héberge des dizaines d’espèces de mammifères, est “l’une des plus dangereuses au monde”, avertit le Dr Luis Florès, responsable du laboratoire. “Le parc national de Kahuzi-Biega, c’est la forêt équatoriale africaine. Soit la plus grande importante niche écologique pour les virus dans le monde. Vous êtes ici à Lwiro : à deux kilomètres se trouve la ligne qui sépare la forêt équatoriale de la société humaine. Au-delà cette ligne, des transferts de nouveaux pathogènes peuvent s’opérer. Le parc national connaît en effet beaucoup de pressions, dont celle des réfugiés de la guerre qui y cherchent le bois pour se chauffer et des protéines pour se nourrir. Il y a donc une interaction très grande entre les personnes, les animaux sauvages et même parfois les animaux domestiques, car les vaches pénètrent aussi dans le parc. Et ces transferts de nouveaux pathogènes se font potentiellement vers le monde entier. Parce qu’à 35 km, c’est Bukavu (870 000 habitants). De l’autre côté, se trouve Goma, où on peut prendre l’avion. Idem au Rwanda, tout proche. On peut circuler rapidement et on est ici dans un hotspot, en termes d’émergence de zoonoses (maladies transmissibles entre l’homme et l’animal)…”
Le PNKB recèle notamment le meilleur des réservoirs de pathogènes, les chauves-souris, qui peuvent aussi infecter les autres mammifères de la forêt, permettant aux virus d’atteindre les humains, consommateurs de viande de brousse. Coronavirus, Hantavirus ou Filovirus (Marburg, Ebola…) sont parmi les familles de virus qui pourraient ainsi émerger de la forêt, selon Luis Florès. Inutile de souligner leur dangerosité.
Microscopes, centrifugeuses, pipettes, outil de diagnostic GeneXpert… Luis Florès montre avec fierté ses tout nouveaux laboratoires, aménagés dans un couloir fraîchement rénové, qui contraste avec le reste du bâtiment, aux corridors sombres et aux ailes abandonnées. Travaillant depuis peu sur la tuberculose et sa prévalence chez l’humain et l’animal avec l’aide de l’hôpital français Avicenne, le laboratoire de Lwiro, qui s’inscrit aussi dans le projet belge One Health, veut s’élargir aux maladies émergentes, et espère pouvoir développer ses infrastructures, afin de pouvoir réaliser des diagnostics rapidement, sur des prélèvements d’animaux et d’humains. “Mais il y a beaucoup à faire”, souligne le Dr Florès.
Le parc de Kahuzi-Biega, une « bombe sanitaire sur le point d’exploser »
Le laboratoire est déjà habitué des échantillonnages sur les animaux sauvages du parc, notamment sur les primates. Certains se voient prélever leur sang, après avoir été endormis au fusil hypodermique. Il serait aussi possible d’analyser le sang pompé par les moustiques afin de mieux connaître les pathogènes qui circulent dans la forêt. Une autre source d’information ? Les crottes.
Le Dr Safi Ngomora a ainsi pu identifier 12 parasites communs aux gorilles du parc et aux riverains du PNKB, transmis aux humains par les grands singes ou inversement et dont certains causent une maladie comparable au ténia. “Les relations entre les gorilles du parc et les humains sont très étroites ! Ils partagent même leur nourriture… Le gorille appelé Mugaruka, mort il y a peu, allait jusqu’au sein des populations pour prendre des choux ou du maïs dans les champs. Et les humains ramassaient ceux qu’il avait laissés pour les manger à la maison ! Il y a aussi les écogardes, et les visites des gorilles dans le parc…”, décrit la scientifique, qui, ayant désormais quitté le laboratoire de Lwiro, est devenue vétérinaire en cabinet privé et sensibilise les éleveurs de la région aux risques des maladies zoonotiques.
Cahotant sur sa moto, dans son tablier blanc et “frigo-box” d’éprouvettes en bandoulière, elle se rend aujourd’hui en lisière du PNKB pour examiner des vaches et réaliser des prélèvements. “Parmi d’autres zoonoses, nous avons eu des problèmes avec la theilériose, transmise par des tiques, évoque-t-elle au milieu des animaux. Ces tiques quittent les buffles présents dans le parc pour s’installer chez les vaches : certaines fermes sont très proches du parc. On doit à présent étudier si cela peut se propager aux humains aussi. Ici, nous vivons avec notre bétail. Les gens dorment avec lui, pour ne pas se le faire voler…”
Le “Dr Safi”, comme d’autres vétérinaires de la région, dispose désormais pour ses analyses de son propre microscope, grâce au projet One Health soutenu par la Belgique. L’initiative mise en œuvre par Vétérinaires sans frontières et Médecins du Monde vise aussi à sensibiliser les riverains du parc, en s’appuyant sur certains habitants du village choisis par leurs pairs. Ces “agents communautaires” de santé humaine, animale ou environnementale informent leurs concitoyens sur l’existence des maladies zoonotiques et les sensibilisent aux risques causés par la cohabitation étroite homme/bétail, le braconnage et la consommation de viande de brousse ou de l’eau du parc qui peuvent être infectées, la déforestation pour le bois de chauffe…
”La boue a dévalé la colline. Le village a été dévasté, il ne restait qu’un désert, comme un terrain de foot. Et en dessous, les morts…”
”Un message que j’essaye de transmettre à mes voisins, c’est que les actions que nous menons dans la forêt entraînent des conséquences qui nous reviennent comme un boomerang. La déforestation fait par exemple fuir les animaux sauvages vers notre village, ils ravagent nos cultures et ils peuvent aussi nous contaminer, nous et notre bétail…”, confie ainsi le fermier André Maliyalinu, rencontré dans l’un des 13 villages riverains du parc et où les deux ONG viennent de lancer un programme dans lequel les habitants sont invités à proposer leurs alternatives.
Les agents communautaires apprendront bientôt à repérer les symptômes des maladies zoonotiques, pour servir de vigies et de relais. Le projet One Health a déjà aussi commencé, à l’échelon supérieur, à former le personnel de l’administration environnementale, vétérinaire et de santé humaine sur l’imbrication de ces trois “santés” et à faire en sorte que les représentants de ces filières, jusqu’ici travaillant en parallèle, se réunissent et échangent leurs informations. L’initiative vise également à renforcer financièrement les réseaux officiels de surveillance des épidémies (prélèvements et investigation sur le terrain) et leurs communications en cas d’alerte. Un autre objectif est que les échantillons (humains ou animaux) puissent être analysés au proche laboratoire de Lwiro et non plus à Goma, hors de la province, voire à Kinshasa, à 2300 km.
Il y a cependant du boulot, admettent les ONG belges. Un exemple ? Depuis deux ans, une mystérieuse maladie touche les riverains du parc de Kahuzi-Biega. Elle se caractérise par des éruptions cutanées accompagnées de démangeaisons à ce point irritantes que ses victimes lui ont donné le nom d’Eleki – “c’est trop” dans la langue locale. “Regardez, je me suis tant gratté que j’ai toujours des cicatrices”, témoigne un éleveur de la région de Katana, en nous montrant son bras. “J’ai vu l’un de mes enfants se frotter le dos contre un arbre, tellement ça le démangeait !”, renchérit un de ses confrères. Cette maladie est-elle due aux contacts avec les animaux domestiques ou sauvages, avec la brousse ? À un manque d’hygiène ? Médecins du monde ne peut qu’émettre des hypothèses.
Selon une source sanitaire officielle, des échantillons ont été prélevés et il s’agit en fait de la gale, due au manque d’hygiène. Ce qu’un médecin local, qui tient à rester anonyme, conteste : il n’y a pas eu d’analyse et les symptômes sont bien distincts. “C’est le manque de moyens : comment demander à une équipe (des services sanitaires officiels, comme cela est prévu) de se déplacer dans les villages pour aller faire des prélèvements, quand il n’y a même pas d’argent pour payer le carburant”, soupire-t-il.
”Notre objectif, c’est que lorsque ce projet One Health (qui ne fait que débuter et s’étale sur cinq ans) sera fonctionnel, une telle maladie soit identifiée en deux à trois semaines, avec des prélèvements, et que cela soit suivi par des recommandations en termes de comportement, voire de mesures (vaccination, isolement, désinfection des biens, abattage du bétail…, NdlR). Nous avons pu déjà le faire pour des maladies animales, explique Issa Ilou, directeur de VSF en RDC. “Mais nous ne voulons pas nous substituer au système de santé local. On l’appuie de l’extérieur”, complète Eric Wynants, son homologue de MdM.
Des progrès existent cependant déjà : des membres du personnel hospitalier ont commencé à être formés à l’approche One Health, à l’instar du Dr Bienfait Akonkwa. Le jeune responsable de la médecine interne à l’hôpital public Formulac de Katana admet que les maladies zoonotiques sont d’habitude les dernières auxquelles un médecin pense au moment d’établir un diagnostic sur un patient. Et si jamais un tel diagnostic est établi, “actuellement, vétérinaires et médecins ne se parlent pas. Quand un patient est guéri, il sort de l’hôpital, rentre chez lui et c’est tout ! Or la vache malade ou la viande infectée à l’origine de sa maladie peut toujours être là et continuer ses ravages dans la communauté… Le vétérinaire doit donc être informé pour aller directement couper la chaîne de transmission. De mon côté, je commence déjà à avoir des échanges avec Dr Safi. One Health est une approche vraiment capitale. Si tout se met en place, il n’y aura plus de cacophonie entre la santé humaine, animale et environnementale. Nous serons tous en interaction, pour une prise en charge globale. Les orientations viendront à la fois de la santé environnementale, animale et humaine, lorsqu’il faudra répondre à une épidémie ou même une pandémie. Pour l’instant, nous ne sommes pas encore prêts à réagir.”
Série (3/3) : Ils luttent au Congo contre le prochain Covid
Comme 60 % des maladies infectieuses humaines et 75 % des maladies émergentes, le Covid-19 provient très probablement des animaux. Afin d’éviter de nouvelles épidémies et pandémies, l’Onu a adopté la stratégie “One Health”. Cette approche “Une seule santé” vise à prévenir l’émergence de nouvelles maladies zoonotiques, en protégeant à la fois la santé environnementale, animale (sauvage et domestique) et humaine et en faisant travailler ensemble les trois secteurs, car ces trois santés sont interdépendants. Deux ONG belges, Médecins du Monde et Vétérinaires sans frontières, se focalisent avec leurs partenaires locaux sur une zone potentiellement explosive en termes d’émergence de pandémie, celle du parc de Kahuzi-Biega, en République démocratique du Congo. Nous y sommes rendus avec le soutien des deux ONG, pour une série de trois reportages.
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