Quels enjeux pour la France dans le Pacifique ?

L’océan Pacifique est au cœur de la rivalité des deux grandes puissances de ce début de XXIe siècle — la République Populaire de Chine (RPC) et les États-Unis d’Amérique —, qui implique les autres acteurs de cette région, du canal de Panama aux Amériques, et parfois appelée Asie-Pacifique, dont le Japon, l’Australie, les pays de l’ASEAN (1), la Russie et la France.

Cette compétition a donné naissance à l’Indopacifique qui s’étend au-delà, sur les océans Indien et Pacifique, selon un concept protéiforme dont les frontières évoluent en fonction des ambitions de chacun. Quel qu’en soit le périmètre exact, l’Indopacifique polarise l’attention des pays qui s’y disputent la liberté de navigation et l’accès aux ressources, halieutiques comme des fonds marins. Le droit de la mer, fixé par la convention des Nations Unies à Montego Bay en 1982, y est aujourd’hui remis en cause jusque dans les zones économiques exclusives (ZEE) et les mers territoriales. Cette volonté d’appropriation et ses corolaires, la protection et la valorisation des espaces marins, furent en février dernier au centre des débats du One ocean summit (OOS) de Brest et du forum pour la coopération dans l’Indopacifique où l’Union Européenne — portée par la présidence française — a décliné, avec 30 partenaires locaux, sa stratégie dans la zone.

France, puissance du Pacifique

Dans cet Indopacifique de contestations, la République française est la seule nation européenne dotée d’une empreinte permanente grâce aux territoires de « la France sur mer » — de Mayotte à l’ouest à Tahiti, et même Clipperton à l’est — forte de près de 2 millions de citoyens français et de la plus grande ZEE de la région avec 9 millions de km2. Pour y protéger ressortissants, territoires, ressources et intérêts, l’armée française y base en permanence plus de 7 000 militaires, des trois milieux, au sein de cinq forces prépositionnées (2) périodiquement appuyées d’unités venant de l’hexagone. Dans le seul océan Pacifique, les unités françaises opèrent sous l’autorité d’ALPACI — amiral basé à Tahiti — commandant la zone Asie-Pacifique, en étroite coordination avec le général, basé à Nouméa, en charge des opérations dans le Sud-Ouest de l’Océanie.

La RPC, qui mène dans la région une politique expansionniste agressive portée par les nouvelles routes de la soie, y est clairement le compétiteur majeur, passant parfois en mode contestation (3) voire provocation. L’empire du Milieu étend son influence sur la planète, en commençant par l’Asie-Pacifique, de ses propres côtes jusqu’aux Amériques, s’opposant aux États-Unis autour de points chauds en Extrême-Orient. Cette attitude, active dans les champs immatériels, entraine l’emballement des dépenses d’équipements en vue d’un volet militaire de plus en plus vraisemblable. Entre les deux grandes puissances, la majorité des États cherchent une position d’équilibre pour éviter l’affrontement armé tout en s’y préparant. Ce bouillonnement des relations internationales, civiles et militaires, s’ajoute aux menaces existantes de prolifération nucléaire, de criminalité transnationale, de piraterie, de terrorisme et de pêche illégale. Ce désordre multipolaire se dessine dans des rapports de force ambivalents. L’intrication des acteurs de l’économie mondiale interdit la lecture binaire des relations entre pays, tour à tour producteurs et consommateurs. L’annonce d’AUKUS en septembre 2021, en réaction à la pression chinoise, et la signature par l’Australie en janvier 2022 de l’accord de libre-échange incluant la Chine, le Regional comprehensive economic partnership (RCEP), illustre bien cet état de fait. Dans la bataille pour les ressources naturelles et la maitrise de leurs acheminements, où chaque pays cherche son intérêt, l’état normal est la compétition qui entraine instabilité permanente et conflictualité multiforme. La France y assure sa souveraineté en protégeant ses ZEE de tout pillage et en maintenant une capacité permanente de secours à sa population, en particulier en cas de catastrophe naturelle : « Il fait bon vivre dans la France sur mer, en Asie-Pacifique en particulier, de Nouméa à Tahiti en passant par Wallis-et-Futuna. » La République y défend ses intérêts par une stratégie de partenariats multiples donnant profondeur et résilience à son dispositif ainsi qu’à celui de ses alliés.

Zones de responsabilité française en Indo-Pacifique

Le multilatéralisme, facteur de stabilité et de résilience

La convoitise des richesses d’Asie-Pacifique poussent certains riverains dans une contestation permanente. La règle établie — le droit international — est remis en question, créant des différends, souvent territoriaux. À tout moment, la bascule dans la confrontation est possible, parfois avec un recours gradué à la force, comme la dernière attaque au canon à eau d’un bâtiment philippin par des militaires chinois en mer de l’Ouest des Philippines (4). En équilibre instable, il s’agit de réduire la pression pour éviter la confrontation. Cet état entretient le sentiment d’un affrontement prochain en Asie-Pacifique, d’ici vingt ans pour les plus optimistes, dans cinq pour les autres.

La France veut, avec ses compétiteurs-partenaires, éviter le conflit en s’opposant à l’apparition de zones de déni du droit reconnu — restriction d’accès à un espace ou à un service commun — en particulier pour les flux maritimes et informationnels. L’armée est déployée pour y dissuader l’adversaire potentiel de se confronter et ainsi gagner la guerre avant la guerre, mais aussi pour intervenir, sans délai, quand une crise apparait.

Dans cet espace de manœuvre, les facteurs de crise sont nombreux. L’identification des vulnérabilités permet d’orienter l’effort de l’action collective et de préserver ensemble la stabilité, inaccessible à un acteur isolé. Le multilatéralisme est la réponse pour éviter les confrontations et se traduit pour le volet militaire dans le Pacifique, par l’engagement d’ALPACI dans les instances de concertations régionales pour un Asie-Pacifique libre, sûr et ouvert. La France multiplie en ce sens les initiatives. Partenaire de développement de l’ASEAN depuis 2020, elle souhaite participer comme observateur aux travaux d’ADMM+ (5). Elle s’engage dans les exercices régionaux — KOMODO (depuis la genèse), SEACAT (depuis 2019) et SAMA-SAMA (depuis 2021) — et contribue à la sécurité maritime dans les IFC (6), avec son centre MICA connecté aux armateurs, en particulier en ASEAN, et propose d’adhérer à ReCAAP (7). Elle entretient des partenariats de confiance, de l’Inde au Japon en passant par Singapour, et recherche d’autres alliés en ASEAN. Le choc d’AUKUS ne remet pas en cause sa volonté de résoudre les désaccords par le droit international, le multilatéralisme et les partenariats.

Le déni d’accès peut être d’origine environnementale, sanitaire, accidentelle, réglementaire, ou encore sécuritaire dans les champs matériels et immatériels. Ainsi, l’OOS a fédéré autour de l’environnement alors que le Western Pacific naval symposium (WPNS) aura créé, sous impulsion française, un code de conduite en cas de rencontre à la mer. Les séminaires des chefs d’état-major des armées (CHODS) ou des chefs d’état-major de la Marine (Sea power conference) du Pacifique, où ALPACI porte souvent la voix militaire française, apportent des réponses concertées sur le plan sécuritaire. Le réseau des garde-côtes du Pacifique, initié en novembre 2021 par ALPACI en tant que tête de chaine française sur décision du président de la République au sommet France-Océanie (juillet 2021), relie les acteurs d’Océanie aux puissances du Pacifique souhaitant contrer la pêche illégale et la criminalité transnationale.

ALPACI, commandant régional en protection des intérêts français

Commandant de zones maritimes, ALPACI contrôle aussi les moyens militaires français dans sa zone de responsabilité de l’Asie-Pacifique, du détroit de Malacca aux côtes américaines, selon trois missions : au plus près, la protection de la souveraineté, au plus loin, la défense de nos intérêts, et en permanence, l’intervention en cas de crise. À titre d’exemple, en Polynésie française, les armées de la République garantissent l’inviolabilité de la ZEE (5 millions de km2), surveillent les atolls de Moruroa et Fangataufa et portent assistance à la population sur un espace vaste comme l’Europe. Solide sur ses bases, grâce à la préservation des ressources nationales face à la pression étrangère — majoritairement chinoise — contenue hors ZEE, ALPACI conduit l’action militaire loin des eaux françaises, en Extrême-Orient comme le long des Amériques. Il promeut les domaines d’excellence français : l’Action de l’État en mer (AEM) (8), l’assistance postcatastrophe naturelle auprès des partenaires d’Océanie, d’ASEAN et d’Amérique latine soumis au même risque que la France du Pacifique ainsi que la sécurité maritime en Asie-Pacifique. Ces déploiements en Extrême-Orient et aux Amériques matérialisent — dans la partie est de l’Indopacifique — le volet militaire de la stratégie française. Son fondement demeure une approche multilatérale faite de partenariats qu’impose l’immensité de l’océan Pacifique. La coopération militaire s’appuie sur le réseau des attachés de défense et des officiers de liaison d’ALPACI insérés dans les commandements internationaux et/ou américains à Hawaii, au Japon, en Corée et à Singapour, où l’officier français à l’information fusion center (IFC) garantit le partage de l’information maritime au service de la sécurisation des autoroutes de la mer.

En tant que puissance d’équilibre, la France recherche la résolution pacifique des désaccords, et défend le droit international, la libre circulation dans les espaces communs et la lutte contre la prolifération nucléaire. Elle opère en Extrême-Orient, en Océanie et au large de l’Amérique latine, en missions opérationnelles ou lors d’exercices multinationaux, afin d’accroitre l’interopérabilité entre les forces et donc l’interdépendance entre les nations.

L’année 2021 en Asie-Pacifique a vu un engagement français sans précédent de moyens du haut du spectre. La France y a projeté ses trois armées, depuis Tahiti, Nouméa ou de l’Hexagone. Le groupe « Jeanne d’Arc » a été jusqu’au Japon conduire le grand exercice amphibie tripartite ARC21, et six bâtiments ont opéré en mers de Chine en plus du sous-marin nucléaire Émeraude. Ses avions (chasseurs Rafale, ravitailleurs A330 Phénix et transporteurs A400M Atlas) ont été engagés en Polynésie française, puis à Hawaii aux côtés de l’US Air Force. Une frégate française a opéré à Unitas, le plus ancien exercice militaire du monde et le plus important d’Amérique latine.

Plusieurs fois par an, les avions et frégates françaises soutiennent les sanctions de carburant contre la Corée du Nord et les transbordements en mer, selon les résolutions de l’ONU.

L’éruption volcanique aux îles Tonga de janvier 2022 a souligné l’importance de l’assistance humanitaire, outil indispensable — associé à l’Action de l’État en mer, AEM — de la souveraineté française en Asie-Pacifique. Dans ce domaine, après le déploiement aux Tonga de bâtiments sous la bannière FRANZ (9), et d’un avion Casa à l’exercice américain Cope North et son volet HADR (10), ALPACI organise en Polynésie l’exercice MARARA22 qui rassemblera un millier de militaires de 20 nations du Pacifique pour améliorer encore notre capacité à agir ensemble. La France sera aussi à RIMPAC, plus grand exercice naval du monde, à Hawaii, avec les marines du Pacifique, et poursuivra ses déploiements de frégates et d’avions en Extrême-Orient. À côté de l’opposition sino-américaine, la France, et avec elle l’Union européenne — elle aussi dotée d’une stratégie indopacifique — proposent une alternative crédible pour les pays, en particulier de l’ASEAN, acteurs centraux de la région, qui souhaitent y préserver leurs intérêts économiques et défendre leur souveraineté.

Le principe selon lequel « tout ce qui n’est pas protégé est pillé, pollué, contesté » s’applique, aux intérêts français comme de l’Union européenne et à ceux de nos partenaires du Pacifique. Celui qui rappelle que l’union fait la force également.

Notes

(1) ASEAN : Association of South East Asia Nations.

(2) Basées à Tahiti, en Nouvelle-Calédonie, à La Réunion ainsi qu’à Djibouti et à Abu Dhabi.

(3) « Lorsqu’un acteur décide de transgresser les règles communément admises, la compétition se transforme en contestation » (cf. vision stratégique du chef d’état-major des armées).

(4) Également connue sous le nom de mer de Chine méridionale.

(5) ADMM+ : Asean defense ministers’ meeting élargi.

(6) IFC : Information fusion center.

(7) ReCAAP : Regional cooperation agreement on combating piracy, and armed robbery against ships in Asia.

(8) Ou fonction garde-côtes.

(9) Accord entre la France, l’Australie et la Nouvelle-Zélande pour l’aide humanitaire en Océanie.

(10) HADR : Humanitarian assistance and disaster relief.

Légende de la photo en première page : Alors que la mission des sous-marins nucléaires français est d’ordinaire un secret absolu, le ministère français de la Défense a largement communiqué sur le périple du sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) Émeraude, rentré à Toulon le 7 avril 2021 après sept mois de mission « d’intérêt stratégique » jusqu’en mer de Chine méridionale. Officiellement, il s’agissait là du premier sous-marin nucléaire déployé par la France dans la zone indopacifique en près de vingt ans. (© Marine Nationale)

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