Dans Mon père ou mon destin, son premier roman, Marzouka Oummou Hani s’est créé un double de papier. Comme elle, son héroïne a 17 ans. Et comme elle, elle a grandi dans l’Adamaoua, une région du nord du Cameroun. C’est là que s’ancrent le récit de la jeune autrice et la polémique qui a accompagné sa publication, en mai.
Alors que la plupart de ses amies se sont mariées ou ont arrêté leurs études après l’école primaire, Astawabi, le personnage principal du roman, n’en démord pas : elle sera écrivaine. Mais pour son père, vendeur de bétail, l’avenir de la jeune bachelière est tracé depuis longtemps. Elle devra épouser Sadou, un ami de la famille, déjà marié et père de plusieurs enfants. La mère d’Astawabi s’interpose : « Je t’en supplie mon cher époux, pense à son avenir. Cet homme fera d’elle son esclave sexuelle, sa domestique… », implore-t-elle. En vain.
Marzouka Oummou Hani brosse le portrait d’une société gangrenée par le mariage forcé, la sous-scolarisation des filles, la sorcellerie, l’adultère, les violences conjugales… Autant de thèmes déjà abordés par l’autrice camerounaise Djaïli Amadou Amal, Prix Goncourt des lycéens en 2020 pour son roman Les Impatientes, mais qui valent à sa jeune consœur d’être accusée de diffamation.
Mohaman Ahman, le chef du village d’Idool, a écrit le 18 mai au ministre des arts et de la culture pour se plaindre que le bourg où se déroule l’histoire et « Sidi », son fondateur, soient décrits « de façon malsaine et blasphématoire ». La vente de l’ouvrage incriminé, publié par les éditions MD, a depuis été suspendue. Marzouka Oummou Hani a beau répéter que son livre est une œuvre de fiction, le chef du village n’y croit pas. « Elle a pris le nom exact d’Idool et la même description. Mon père a fondé ce village. Il s’appelait Yaya Oumara. On le surnommait “Sidi”, le guide, c’était un homme aimé, explique Mohaman Ahman. Idool est connu sur le plan national et international et attire des touristes grâce à lui. »
Procès pour diffamation
« Dans le livre, elle décrit la charia, le viol… Pourquoi prendre le nom d’Idool ? Pourquoi nommer des personnes qui ont vécu dans le village ? Même si c’est une fiction, des gens vont assimiler ça à la réalité, renchérit Mohaman Bello, un notable du village, aide de camp du chef. Nous nous sommes rapprochés d’elle pour qu’elle enlève les parties indésirables. Elle a catégoriquement refusé. »
D’après un membre de la famille de la jeune écrivaine qui a assisté aux tentatives de médiation initiées par des élites et les autorités locales, dont le gouverneur de la région de l’Adamaoua, le village « a politisé les faits » et « exigé le retrait du livre et sa réécriture ». « Ce que nous avons refusé, s’offusque cet homme qui a requis l’anonymat. Marzouka est une écrivaine. Quand elle ne va pas à l’école, elle s’enferme dans sa chambre pour écrire des romans, des poèmes et des pièces de théâtre. Vous ne pouvez pas dire qu’elle est guidée par des personnes tapies dans l’ombre. »
Face à ce refus, le chef du village et une partie de la population ont porté l’affaire devant la justice. Ils exigent 150 millions de francs CFA (près de 229 000 euros) pour le préjudice subi, selon la citation directe consultée par Le Monde. Le procès pour diffamation s’est ouvert le 20 juillet au tribunal de première instance de Ngaoundéré, chef-lieu de l’Adamaoua. Il a été renvoyé au 17 août.
Pour Raphaël Deugoué, du collectif d’avocats constitué pour défendre Marzouka Oummou Hani, Mon père ou mon destin est « un roman qu’on combat inutilement ». « Il lui est reproché d’avoir dénoncé ce qui se pratique », assure-t-il. En outre, Me Deugoué rappelle que dans le cas d’un délit impliquant un mineur, une information judiciaire est obligatoire avant tout procès, selon l’article 700 du code de procédure pénale. Or Marzouka Oummou Hani a été citée à comparaître sans qu’il n’y ait d’enquête préalable. Pour l’avocat, la jeune femme « est un génie destiné à une grande carrière d’écrivaine ». Comme son héroïne.
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