C’est une ancienne station-service, habitée par un couple de retraités, au bord d’une petite route de campagne. Avec ses bacs à fleurs, ses nains de jardin et ses animaux en porcelaine, on ne peut pas la rater. Mais ce qui attire encore davantage le regard, ce sont deux grandes images accrochées sous l’auvent où se trouvaient jadis des pompes à essence. Deux reproductions de peintures montrant des colonnes de soldats et de chevaux dans un paysage enneigé. Entre les deux, un écriteau indique « 1871 ».
Des soldats… 1871… On pense à la guerre entre la France et l’Allemagne. En même temps, on s’interroge : pourquoi en cultiver le souvenir ici, aux Verrières, village suisse de 650 habitants dont on ne voit pas a priori le lien avec ce conflit ? Pour avoir la réponse, les deux retraités qui vivent là ne se feront pas prier pour vous faire un cours d’histoire au débotté : « Vous voyez ces maisons, à 100 mètres ? C’est là qu’est la frontière avec la France. Eh bien en 1871, quand les Prussiens ont gagné la guerre, c’est là qu’a déboulé l’armée française du général Bourbaki, qui battait en retraite. Et c’est ici, sur la route devant chez nous, que ces malheureux soldats ont été recueillis par la Suisse. »
Aux Verrières, Daniel et Lucette Haldi ne sont pas les seuls à entretenir la mémoire de cet épisode qui a droit à quelques lignes, au mieux, dans les livres d’histoire. Dès la frontière franchie, l’automobiliste venant de France ne peut manquer le panneau « Bienvenue au pays des Bourbaki ».
Un kilomètre plus loin, un bistro propose de la « bière Bourbaki », de l’« absinthe Bourbaki », de la « confiture Bourbaki », des « biscuits Bourbaki » et même un petit musée où des dépliants signalent un « parcours didactique Bourbaki », à faire à pied en une heure et jalonné d’une dizaine d’étapes : le temple protestant du village, transformé pour l’occasion en hôpital de campagne, une stèle rappelant que 33 soldats français sont enterrés ici, un « tilleul de la paix » planté en 2013, un wagon d’époque ou encore la maison où fut signée, au petit matin du 1er février 1871, la convention autorisant l’armée du général Bourbaki à pénétrer en Suisse à condition de déposer les armes.
Au total, près de 88 000 soldats français sont entrés en Suisse entre le 1er et le 3 février 1871. Encerclés par les Allemands à Pontarlier (Doubs), à une quinzaine de kilomètres de la frontière, ils n’avaient pas été prévenus que l’armistice signé le 28 janvier excluait la zone où ils se trouvaient, ce qui les conduisit à reculer en toute hâte face à un ennemi qui, lui, continuait de combattre. Quant au général Charles Denis Bourbaki (1816-1897), il n’était plus en état de commander ses troupes. Le 26 janvier, pour éviter le déshonneur d’une reddition, il avait tenté de se suicider d’une balle dans la tête. Sans succès.
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