entre gestion calamiteuse, corruption, privilèges et réformes !


(deuxième partie)

Plusieurs années de mauvaise gestion ont plongé le Consulat d’Haïti dans une situation calamiteuse et les « réformes » entreprises par la chancellerie au mépris des droits fondamentaux des employés ne font qu’aggraver les choses (1), d’autant que le ministère de tutelle ne pénalise pas les consuls payés à ne rien faire, mais s’attaque uniquement aux employés qui accomplissent le vrai travail du Consulat. Dans cette deuxième partie du reportage, le reporter met des noms sur les visages de la crise.

L’ancien consul par qui une partie de la crise est arrivée s’appelle Vilbert Bélizaire. Un carriériste, comme il aimait à le dire. Il fut le diplomate qui a battu le record de longévité dans les missions diplomatiques en France après l’ère des Duvalier.

Le 3 novembre 1996, il est nommé à l’Ambassade en qualité de ministre-conseiller, responsable des Affaires politiques. Il y restera dix bonnes années. En 2006, il est nommé consul général, remplaçant le juriste Emmanuel Charles lui-même transféré en Italie en qualité de chef de mission. Bien qu’il ne soit plus à ce poste depuis le 28 mai 2018, les conséquences de sa gestion controversée et ses conseils donnés au ministère pour réformer le personnel n’en sont pas moins visibles. Il n’est pas étranger aux crises que traverse actuellement le Consulat.

Comme je l’avais mentionné dans le premier article (1), il avait cessé de payer les charges sociales durant les dix dernières années. Cette mesure constitue aujourd’hui encore un boulet au pied du Consulat. À ce sujet, il affirme qu’au début de sa fonction, il payait régulièrement les charges sociales, mais comme le ministère recrutait trop de diplomates et n’envoyait pas les salaires correspondants, il était alors obligé d’utiliser l’argent des cotisations sociales pour les payer.

Quant aux rapports financiers, M. Bélizaire prétend qu’il en faisait, mais j’ai pu comprendre que ceux-ci concernaient les problèmes de surcharge du personnel et des salaires impayés. Les recettes tirées des documents administratifs servaient souvent à des avances sur salaires quand le budget de fonctionnement était en retard. Mais l’on ne sait pas trop à la fin où atterrissait cet argent qui lui servait de fonds de roulement. Il reconfirme qu’il faisait régulièrement des rapports financiers au ministère jusqu’en 2017, sinon il ne serait jamais resté aussi longtemps en poste.

 

Bélizaire et ses largesses

D’après un informateur, M. Bélizaire utilisait aussi ces recettes pour faire des largesses aux parlementaires de passage en France : comme leur payer des nuits d’hôtel, leur offrir des cadeaux ou leur donner un peu d’argent pour le shopping. Comme ça, il était sûr de perdurer au poste puisque ce sont les parlementaires qui ratifient la nomination des diplomates. Joint au téléphone avant la publication de cet article, Bélizaire a tenu à affirmer son innocence. « En catholique pratiquant, je jure sur ma foi religieuse chrétienne en prenant Dieu en témoin que je n’ai jamais payé de nuits d’hôtel pour des parlementaires et je ne leur ai pas non plus donné de l’argent pour faire le shopping. Jamais je ne le ferais ! ». Il reconnaît cependant qu’il avait quelques fois invité quelques-uns au restaurant au frais du Consulat.

« Rayi chyen di dan l blan ». M. Bélizaire s’arrangeait toujours pour qu’il n’y ait pas de salaires impayés ni des problèmes de passeport non rendus. Par ailleurs, il distribuait de petits cachets par-ci par-là à des associations qui en faisaient la demande ; mais aussi quelques documents payants à titre de courtoisie aux compatriotes nécessiteux par le biais des personnalités qui le sollicitaient. Ces deux pratiques continuent encore après son départ. Plus d’une fois, il est venu en aide à des Haïtiens 0menacés d’expulsion. Tout cela faisait qu’il était plutôt bien vu de la communauté haïtienne de France.

Ce type de gestion ne plaît pas à tout le monde. Des employés l’accusent d’avoir géré le Consulat comme sa propre boutique face à un Exécutif passif. Les responsables en Haïti ont, en effet, d’autres préoccupations que de savoir ce qui se passe à l’étranger.

La réforme du personnel que M. Bélizaire a « vendue » à la Chancellerie, a un lien direct avec les crises d’aujourd’hui. Lors d’un premier entretien téléphonique avec lui, il m’a expliqué qu’il avait conseillé au ministère de remplacer les recrutés sur place par des familles venant d’Haïti. C’est-à-dire conjoint et enfants devraient débarquer à Paris pour remplacer une seule personne révoquée. Une proposition jugée plutôt abracadabrante qui coûterait plus cher encore à l’État haïtien. Mais selon le Dr Bélizaire, cela permettrait à l’État, d’échapper aux lourdes charges patronales en France, et à ces familles d’acquérir des bagages professionnels qui pourront ultérieurement servir Haïti à leur retour en terre natale.

Vilbert Bélizaire confie que quand il arrivé au Consulat, il y avait des personnes embauchées « au noir » et comme il ne voulait pas enfreindre la loi française, il a lui-même déclaré ces employés en situation irrégulière ainsi que ceux qu’il avait lui-même recrutés. Il cite même des noms : Jojo Desalon, Janvier Laguerre, Marie Hélène Jérôme. « Je les ai déclarés justement pour éviter le désordre ».

Mais quand M. Bélizaire a appris de la bouche de M. Rosalvo Janvier, – le responsable des Affaires juridiques, un recruté sur place connaissant la législation française, – qu’il existait une solution beaucoup plus simple et légale en France pour éviter de payer les charges patronales en proposant aux salariés de changer de statut en devenant des micro-entrepreneurs, le mal était déjà fait. Le ministère avait déjà recruté une équipe en Haïti qu’il a envoyée à Paris tout en ordonnant au chef de poste de renvoyer purement et simplement l’ancienne équipe sans parler d’indemnités de licenciement. Aujourd’hui les deux équipes coexistent et « s’affrontent » au Consulat sans qu’aucun salaire ne leur soit payé par l’État. Dans le deuxième entretien que j’ai eu avec Bélizaire, il se débarrasse de toute responsabilité dans les réformes qu’entreprend aujourd’hui le ministère.

 

Richardson Étienne : « corrupteur  et corrompu ? »

Celui qui précède l’actuel consul s’appelle Richardson Étienne. Nommé en mai 2020 par Claude Joseph alors ministre des Affaires étrangères, cet homme a la réputation d’être un corrompu depuis Haïti, selon un informateur. « Il était envoyé par l’ancien ministre des Affaires étrangères, pour voler de l’argent au Consulat », selon cet employé. Est-ce qu’il filait des bakchiches à son patron ? « Oui, mais de bien d’autres encore nommés par lui, me confie-t-on. C’est ce qui permet à Ti Claude de voyager et faire campagne aujourd’hui. »

Étienne est aussi accusé dans les médias par des Haïtiens de France de « tentative de viol », de « corruption », d’« abus de bien sociaux », de « favoritisme », etc. Je ne suis pas en mesure de vérifier la pertinence de ces accusations, d’autant plus que mon objectif est de rendre compte de sa gestion du Consulat jusqu’en juillet 2022.

J’ai appris que jusqu’à aujourd’hui encore, il ne passe pas un seul jour sans qu’un compatriote ne vienne se plaindre au Consulat pour un passeport qu’il n’a pas reçu depuis au moins deux ans. D’après mes informations, près de 300 passeports n’ont pas été livrés par M. Étienne. Ce qui représente la modique somme de 45.000 euros détournés sans vergogne. Les problèmes pratiques et psychologiques que cette déviance crée chez les gens sont gigantesques. J’ai déjà vu un monsieur pleurer comme un enfant au Consulat parce qu’il n’avait pas reçu son passeport.

L’actuel Consul, Monsieur Jules, me confirme ce que j’avais entendu ailleurs, que M. Étienne avait instauré une taxe illégale de 50 euros pour proroger de deux ans le passeport périmé alors que cette personne venait de payer un nouveau livret. Tout comme celui du passeport, l’argent récolté s’est envolé en fumée puisque M. Étienne non plus ne faisait pas de rapports financiers au ministère.

On reproche également à M. Richardson Étienne d’avoir d’embauché un de ses amis de Paris, un certain Panel Lindor, à 4.000 euros nets mensuels, laquelle somme est venue alourdir les charges sociales impayées. Alors que celui-ci devait être dans le pire des cas, être employé directement par le ministre Généus comme consultant pour éviter les charges patronales. À ce sujet, Panel Lindor estime que ses trois masters et le fait qu’il prépare une thèse de doctorat « justifient » son salaire de 4.000 euros. Il n’aurait pas été favorisé par Étienne et pour le prouver, il me transmet un courrier non signé du Ministère daté du 2 octobre 2020 dans lequel il est dit que le chef de poste « est autorisé à signer un contrat avec M. Panel Lindor au titre de consultant juridique, à partir du 3 novembre 2020 ». En lisant la lettre entre les lignes, on voit bien que son recrutement a été téléguidé depuis Paris puisqu’il a été question d’« autoriser » Étienne à le recruter. Ses propos amers dénotent qu’il n’est pas non plus en odeur de sainteté avec l’actuel consul, qui l’a révoqué en même temps que les autres en septembre 2022 ; et lorsqu’un mois plus tard, il a demandé aux autres de retourner à leur poste, Lindor n’était pas sur la liste.

Paradoxalement, M. Étienne a le mérite d’avoir instauré en 2021 la carte bancaire au Consulat comme moyen de paiement. « La raison est simple, m’a dit un interlocuteur. Ils étaient 16 nommés par Claude Joseph qui n’arrêtaient pas de faire pression sur Étienne pour avoir leur part du gâteau. C’est pour empêcher ses amis d’avaliser toutes les espèces du Consulat qu’il avait opté pour la carte bancaire. Et rien d’autre ! » En tout cas, malgré cette « innovation », la corruption a poursuivi son cours puisque le Consulat continue d’accepter les espèces comme moyen de paiement.

 

Sylvie et Abel Descolines : deux cas parmi d’autres

L’ancien député, Abel Descolines, avait fait recruter sa femme, Sylvie, de nationalité française, comme diplomate à l’UNESCO avant d’être nommée consule. Cette nomination a été dénoncée dans les médias par son collègue du Consulat, M. Maguet Delva, l’accusant d’analphabète. Malgré tout, elle n’est pas elle-même menacée par les révocations qui secouent le Consulat : elle reçoit régulièrement son salaire, comme les autres diplomates.

Abel Descolines et sa famille s’étaient réfugiés en France, en 2003, un an avant le coup d’État contre le président Jean-Bertrand Aristide. De M. Jocelerme Privert en 2011 à d’Ariel Henry, l’ancien parlementaire joue des pieds et des mains pour se faire nommer consul général. Mais Abel Descolines semble donc faire face à plus fort que lui en Haïti.

Maguet Delva n’est pas le seul à traiter Mme Descolines d’analphabète. D’autres voix de la communauté haïtienne affirment que c’est une femme sans formation et peu instruite. Cependant Monel Casimir, son ancien collègue à l’UNESCO, m’a certifié que Mme Descolines est « une femme très qualifiée ». Qui croire ?

En tout cas, au Consulat, on reproche surtout à Mme Sylvie Descolines son absentéisme. Elle n’est pas souvent là pour signer les documents, le seul travail qu’elle accomplit. Elle a coutume d’arriver à son bureau aux alentours de midi tandis que beaucoup de gens attendaient depuis 8 heures du matin juste pour faire signer un document.

 

M. James Samuel Rockefeller Jules et les réformes

De vice-consulat en Guadeloupe à chargé d’affaires près de l’Unesco, puis ministre-conseiller à l’Ambassade d’Haïti à Paris avant d’être nommé au Consulat, M. Jules se définit lui aussi comme un carriériste, à l’instar de Vilbert Bélizaire. Dans son discours de prise de fonction du 20 juillet 2022, le nouveau dirigeant « s’est engagé à travailler afin de rétablir un climat de confiance au sein de la Mission consulaire tout en redynamisant l’institution ». Ce qu’il semble réaliser tant bien que mal le nouveau chargé d’affaires.

Il a d’abord mis fin aux taxes de 50 euros pour la prolongation des passeports contestée par la communauté. Désormais, les Haïtiens de France n’ont plus besoin de passeport pour faire renouveler leur carte de séjour. Comme pour les autres consulats étrangers de France, Jules se félicite d’être celui qui a établi une carte consulaire que réclamaient les préfectures, afin de permettre aux ressortissants haïtiens d’effectuer cette démarche.

Il a aussi fini par convaincre le gouvernement haïtien d’installer une machine qui permet de remplir les formulaires avec la photo intégrée dans les normes internationales de sécurité pour les transmettre directement à la DGI qui, après avoir imprimé les passeports en Haïti, les renvoie à Paris en express aux frais des demandeurs. L’attente pour un passeport est passée désormais de plus de six mois à deux mois maximum, dit-il. Un ancien employé du consulat explique que c’est parce que la corruption dans l’établissement des passeports a été généralisée que l’État haïtien a été contraint de chercher des solutions. Paris est une expérimentation que l’État haïtien veut généraliser.

Mais c’est aussi ce même M. Jules qui a augmenté le prix du passeport de 16,55%, celui-ci passant de 145 à 160 euros. Un journal en Haïti vient de l’accuser de « corrompu » à cause de cette hausse. ; peut-être à tort puisque le nombre de passeports délivré par le Consulat est désormais directement enregistré par la DGI à Port-au-Prince qui reçoit un virement en fonction du nombre de demandes reçues.

M. Jules fait partie de ceux qui considèrent les expatriés haïtiens comme des vaches à lait de qui il faut soutirer le maximum d’argent pour engraisser la poche des politiciens au pouvoir en Haïti. Car ces taxes illégales sur le passeport ne sont pas différentes de la taxe de 50 euros de prolongation qu’avait instaurée Richardson Étienne ni du dollar cinquante sur les transferts ou encore les cinq centimes sur les appels téléphoniques. À ce sujet, l’intéressé explique qu’avant, les usagers payaient pour les photos d’identité qu’ils faisaient ailleurs, aujourd’hui c’est la machine qui les fait et c’est la raison de l’instauration de cette nouvelle taxe. Je lui ai fait comprendre que cette explication ne tient pas debout puisque seule la loi ou un décret gouvernemental peut imposer de nouvelles taxes. De plus, quand les passeports se faisaient à Washington, les Haïtiens payaient des frais pour transférer en express les documents aux États-Unis et que cet argent n’était pas enlevé du prix du passeport…

Questionné sur les trois cents passeports non livrés par l’équipe de Richardson Étienne, le responsable consulaire reconnaît l’existence de ce problème et qu’il en avait même discuté avec son ministère qui a accepté de livrer ces passeports.  Il n’en resterait plus que quelques-uns à régler. Un employé du Consulat qui figure sur la liste des révoqués du service des passeports a confirmé ce fait.

En ce qui concerne les 200.000 euros de charges sociales, il admet que c’est un dossier prioritaire, mais impossible pour le moment à résoudre, le ministère ayant réduit considérablement le budget de fonctionnement qui passe de 64.000 euros à 16.500 euros. Si M. Jules dit la vérité, cette somme ne permet même pas d’assurer régulièrement les salaires des diplomates, les seuls qui ne sont pas concernés par les révocations et le non-paiement des salaires depuis dix mois. L’État haïtien a une dette de 90.000 euros de masse salariale et de 33.000 euros de charges sociales, sommes correspondantes à dix mois d’arriérés de salaires.

Pour ce qui est du téléphone et du mail dysfonctionnels, M. Jules m’a donné une explication bizarre. Avant, explique-t-il, c’était un désordre pas possible parce qu’il y avait trois fournisseurs d’internet et de téléphone à payer. Il les aurait tous regroupés chez un seul fournisseur, mais le système ne serait pas encore au point. Le dysfonctionnement viendrait d’Haïti qui contrôlerait tous les appareils de communication du Consulat en France. Cependant, un employé m’a expliqué que ce n’est pas la première fois que le Consulat confronte ce problème et à chaque fois c’est une question de facture impayée.

Malgré quelques progrès réalisés ces deux dernières années, on constate que la mauvaise gestion touche l’ensemble des services. Car la problématique organisationnelle du Consulat est tellement plus complexe qu’il conviendra de revoir les réformes depuis l’accueil jusqu’aux bonnes manières que ni le consul ni la responsable de communication ne semblent maîtriser. Il ne suffit pas de changer des hommes et des machines, il faut les compétences humaines pour utiliser le matériel nécessaire si le Consulat veut devenir dynamique. Mais vu l’état actuel des choses qui date de très longtemps et de l’absence flagrante de volonté politique, on ne peut être que pessimiste !

 

Sergo Alexis

(1) À ceux qui veulent mieux comprendre l’ampleur de la crise, il est vivement conseillé de lire le premier article Scandales au Consulat haïtien à Paris, paru dans Le National du 18 juillet 2023 ainsi que le reportage diffusé le 31 juillet 2023 sous le même titre Le Consulat haïtien à Paris : entre gestion calamiteuse, corruption, privilèges et réformes (première partie).

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