La mort du petit Enzo, la signature de Pascal Praud… à quoi ressemble le premier JDD de l’ère Lejeune
C’était une une que l’on ne trouvait plus en kiosques depuis mi-juin : celle du Journal du Dimanche, le « journal du septième jour » dont la publication était à l’arrêt depuis l’annonce de l’arrivée d’un nouveau directeur de la rédaction, Geoffroy Lejeune, ancien rédacteur en chef du magazine conservateur « Valeurs Actuelles », dernier acte en date de la prise de contrôle de Vincent Bolloré sur les médias qui auparavant appartenaient à la famille Lagardère – Paris Match et Europe 1 ont subi des sorts similaires avant le JDD.
Mardi, un accord de sortie de grève a été obtenu entre la direction et les salariés, prévoyant des « conditions d’accompagnement » aux journalistes qui souhaiteraient quitter la rédaction – selon plusieurs médias, une soixantaine d’entre eux sont sur le départ. La publication du journal, quant à elle, devait reprendre mi-août… mais c’est finalement ce dimanche que le journal est sorti pour la première fois dans sa nouvelle version.
Ou en tout cas… dans une version « en chantier ». Le numéro ne fait que 32 pages contre une cinquantaine habituellement, et ne compte pas de publicité – en lieu et place, un encart « Le JDD est de retour » prend une moitié de la page 6, appelant à s’abonner pour « soutenir la liberté de la presse et le pluralisme« , un argument qui est déjà porté par les publicités de la chaîne CNews, autre propriété du groupe Bolloré. Même les responsables de la mise en page semblent avoir pris congé : la une présente des caractères de typographie qui ne sont pas habituellement utilisés dans le journal.
La mort du jeune Enzo à la une
Ca, c’est pour la forme. Et sur le fond ? Le dossier d’ouverture du JDD (appelé « L’évènement ») est consacré à la mort du jeune Enzo, 15 ans, tué la semaine dernière d’un coup de couteau près de Louviers. On y trouve une lettre ouverte de victimes ou de parents de victimes, qui appellent le Président à prendre des mesures contre l’insécurité et pour le meilleur traitement judiciaire des affaires. On trouve là un écho à un
entretien avec la mère de l’adolescent paru dans Le Figaro cette semaine, dans lequel elle accusait les médias de ne pas s’intéresser à la mort de son fils « parce qu’il ne vient pas d’une cité mais d’une petite commune« .
La lettre ouverte est suivie d’un long article, en forme de tribune, signée Charlotte d’Ornellas, une autre ancienne de Valeurs Actuelles, habituée des antennes de CNews et Europe 1, deux médias estampillés Bolloré. S’ensuivent une interview de l’ancienne secrétaire d’Etat Juliette Méadel et une tribune de l’avocat Fabien Rajon.
Une erreur sur la photo de une
Reste un détail non négligable : la photo de une, qui semble montrer la marche blanche pour Enzo, est erronée. Comme l’affirme
le compte Twitter/X de Vincent Flibustier, la photo concerne une autre affaire, celle d’Enzo, 16 ans, renversé par une voiture en début d’année en Nouvelle-Aquitaine. Même chose pour la photo en page 3 du journal.
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Gérer mes choix
J’autorise
Nous avons vérifié cette affirmation et on retrouve effectivement la photo à son emplacement d’origine,
dans un article du journal Sud Ouest le 21 janvier dernier. Les photos de la marche blanche pour Enzo, celui dont parle le journal, montrent une banderole arborant « Bezo – Justice pour Enzo » encadré de deux motos noires. Mais la photo de Sud Ouest est la première qui tombe lorsque l’on recherche « Marche blanche Enzo » auprès des agences de presse.
Interviewé ce dimanche sur Europe 1, radio du groupe Bolloré, Geoffroy Lejeune a affirmé que le journal était « fidèle à ses marqueurs » mais aussi « très engagé » et qu’il « défend de belles causes« . Lui-même avance que la mort d’Enzo est un sujet « qui n’est pas beaucoup traité dans les médias ». « On a vécu quelque chose qui, je pense, n’existe pas dans la presse, c’est-à-dire qu’il y a des bonnes volontés qui se sont manifestées pour venir nous aider« , rapporte-t-il.
« Le pluralisme, c’est accepter la confrontation »
La première membre du gouvernement actuel à répondre au JDD est la nouvelle secrétaire d’Etat à la Ville, Sabrina Agresti-Roubache. La première question de l’entretien ne porte pas sur son portefeuille mais sur… le JDD et la décision du PS et d’EELV de ne pas répondre aux sollicitations du journal : « On ne peut être insensible à la mobilisation quasi unanime d’une rédaction durant plus d’un mois. Pour autant, un ministre pas plus qu’un député n’est dans son rôle lorsqu’il distribue des bons ou des mauvais points à la presse. Le pluralisme, c’est accepter la confrontation« , répond-elle.
Samedi,
le quotidien Libération affirmait que plusieurs membres de la majorité se disaient gênés par ce retour rapide dans les colonnes du journal. Et la ministre de la Culture Rima Abdul Malak disait de son côté,
dans un entretien au quotidien Ouest-France, qu’il « y a toutes les raisons de s’inquiéter au vu de ce qui s’était passé à Valeurs Actuelles qui, rappelons-le, a été condamné pour provocation à la haine raciale » sous la direction de Geoffroy Lejeune, mais qui a souligné que « la presse d’opinion a le droit d’exister, cela fait partie du pluralisme de la presse« .
Le service politique d’Europe 1 et un ancien de France Soir à la rescousse
Partout dans le journal, les noms des journalistes du JDD sont aussi absents que ceux venus d’Europe 1, de CNews ou de médias ancrés à droite, sont présents. Exemple avec le dossier suivant, un portrait du rappeur Médine, dont la participation à l’université d’été d’EELV a fait polémique, qui demande si « le chanteur (…) est seulement un artiste engagé, ou le messager d’un vrai danger, qui prospère sur sa duplicité« . Un article signé Humbert Angleys, dont on retrouve le nom en tant que rédacteur en chef adjoint de France Soir, site épinglé à de nombreuses reprises pour ses fausses informations notamment pendant la pandémie de Covid. Le deuxième article sur ce sujet est signé par un journaliste du service politique d’Europe 1 – en tout, deux journalistes, celui-ci et le chef adjoint du même service politique, signent tous les papiers de la rubrique politique du journal.
Les rubriques d’actualité reviennent sur des sujets majeurs de la semaine, l’affaire du tir de LBD sur le jeune Hedi (un deuxième article de Charlotte d’Ornellas), la crise au Niger (dans un article signé non pas par un journaliste mais par un ancien ambassadeur), les JMJ ou les prix de l’énergie. Cinq jours après la prise de contrôle officielle de Geoffroy Lejeune, ce nouveau JDD semble encore balancer entre le journal d’opinion et ce qu’il reste du journal d’information. En revanche, ce qu’il est déjà, dès son premier numéro, c’est le représentant d’un système, celui de Vincent Bolloré, qui alors même qu’il défend le pluralisme, place les mêmes noms, les mêmes signatures, dans tous ses médias, télé, radio, et désormais écrits.
Vendroux, Praud, Naulleau : les figures du groupe Bolloré à toutes les pages
Et ce n’est d’ailleurs pas fini : la rubrique sport est une interview d’Alain Giresse, consultant foot à Europe 1, par Jacques Vendroux, journaliste sportif à Europe 1 (et désormais le seul à occuper ces fonctions, après que le services des sports de la radio a été fermé par la direction). Le billet d’humeur est signé Pascal Praud et consacré au JDD : il y compare notamment l’arrivée de Geoffroy Lejeune au JDD à celle de Nicolas Demorand lorsqu’il est passé de « Libération » à France Inter (« Aucun journaliste de la maison ronde ne s’est mis en grève, et pour cause, la plupart des journalistes de France Inter voient la vie en rose, rose un peu vif ces derniers temps« ).
Plus loin enfin, on retrouve dans la rubrique « opinions et controverses » une tribune signée par l’essayiste Eric Naulleau, qui est animateur et chroniqueur… sur C8. Une tribune consacrée au film Barbie et dont le mot-clé d’introduction est « wokisme ». Au milieu des pages culture et jeux, l’ours du JDD (l’encart qui présente l’équipe qui a réalisé le journal) consacre Geoffroy Lejeune au poste de Directeur général de la rédaction. Plus bas, on y retrouve le nom du président d’honneur : Daniel Filipacchi. Légende d’Europe 1 et homme de médias qui a bâti le groupe ensuite racheté par Lagardère (et aujourd’hui par Bolloré), on est curieux, en refermant ce numéro, de savoir ce que lui pense.
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