Deux mois de prison avec sursis pour avoir pêché et consommé deux tortues

Neuf habitants de Nukutavake étaient convoqués ce jeudi au tribunal pour avoir, en octobre 2018, pêché trois tortues et en avoir consommé deux. Ils ont été condamnés à deux mois de prison avec sursis et un million d’amende solidaire. La cour s’est montrée compréhensive au regard des conditions de vie des habitants de l’île. Ils ont été condamnés à deux mois de prison avec sursis et un million d’amende solidaire, mais leur matériel n’a pas été confisqué. 

Neuf habitants de Nukutavake, dans les Tuamotu, étaient convoqués ce jeudi au tribunal pour avoir en octobre 2018, pêché trois tortues et en avoir consommé deux. La tortue verte étant une espèce protégée par la convention de Washington, ils étaient donc poursuivis pour « mutilation, transport et détention non autorisés d’espèce protégées ». Sur les neuf prévenus, entre 20 et 63 ans, sept avaient fait le déplacement, « c’est exceptionnel, remarque le procureur de la République, il faut le noter. »

La guerre des mondes

S’en est suivi la confrontation de deux mondes et de deux modes de vies. Un monde où il suffit, depuis son canapé, de cliquer sur son smartphone pour se voir livrer tout ce que l’on peut désirer en matière de nourriture et un autre, rarement ravitaillé, perdu en plein Pacifique et d’une surface de 5,5 km2. Un peu plus d’une centaine d’habitants dont une trentaine d’enfants y vivent en quasi autarcie.

Pour se nourrir, pas 36 000 solutions. Soit on attend que la goélette arrive et quand elle arrive, les marchandises se sont réduites à peau de chagrin étant donné que Nukutavake est quasiment le dernier atoll a être livré, et donc les étals des trois magasins de l’île sont presque vides. Et quand ils sont fournis, le prix de la viande ou des cartons de poulet est environ multiplié par trois par rapport à Tahiti. Ce qui, pour une population exclusivement composée de coprahculteurs, fait mal au porte-monnaie. Il reste donc comme seule solution la pêche. Et comme pour ajouter un peu plus de difficultés, Nukutavake est dépourvu de lagon. C’est donc en haute mer qu’il faut aller pêcher, et pas au filet. Avec un fusil, et en apnée.

« Entre tuer un chien pour le manger ou une tortue, on a choisi la tortue. »

Une fois ces éléments en main, on comprend sans trop de difficulté que de temps à autres, quand par hasard ils rencontrent une tortue, ils la flèchent.« Mais pas les petites, que les grosses ,  avance l’un des prévenus. Leurs arguments et leur avis sur cette interdiction de pêcher la tortue sont les mêmes : « On sait que c’est interdit mais pratiquement tout le monde le fait et nos ancêtres le faisaient. » « C’est primordial pour nous de consommer la tortue et tout le monde participe. On n’a pas de lagon, c’est la seule viande que nous consommons. » « Ces tortues sont partagées par tout le village. On en consomme, pourquoi ? Aux Marquises, aux Australes, ils ont tout. Nous on a pas grand chose. » « Avant on consommait du chien, mais nos enfants nous ont dit que c’était le meilleur ami de l’homme donc entre tuer un chien pour le manger ou une tortue, on a choisi la tortue. La vie est trop chère chez nous, c’est ça, c’est ça. Si tu bosses à la mairie tu t’en sors (mais le maire est précisément l’un des prévenus…). Si tu bosses dans le coprah, t’as pas les moyens. » Les prévenus estiment qu’environ une dizaine de tortues sont consommées par an sur toute l’île.

Devant cette avalanche de justifications, le juge compréhensif se fait didactique. « Les tortues appartiennent au monde entier et si un jour il n’y a plus de tortues le monde sera moins beau (…) Vous faites partie d’un tout, même si vous êtes isolés. Si vous tombez malade, on va vous envoyer un avion payé par le contribuable. On est solidaire et vous appartenez à un tout. C’est pour cela que vous êtes ici devant nous. » Les pêcheurs acquiescent et certains tentent de voir s’il n’y a pas moyen d’avoir une sorte de dérogation pour consommer des espèces protégées, « comme certaines peuplades d’Amazonie en Guyane française ont. »

« Ce n’est pas une bonne image pour la Polynésie au niveau touristique. »

Du coté du Pays qui s’est porté partie civile, ces arguments ne tiennent pas. « Les sanctions sont très lourdes, c’est 18 millions d’amende qui peuvent être doublés en cas de récidive et aussi de la prison. Ce n’est pas pour rien que cette pêche est interdite (….) ces tortues ne sont pas la propriété de Nukutavake, elles voyagent, on les trouve à Hawaii etc… Elles sont menacées au niveau mondial. » Ultime argument qui fera se gausser les avocats de la défense, « ce n’est pas une bonne image pour la Polynésie au niveau touristique. » Le Pays réclame 296 millions d’amende.

Le juge plutôt surpris par le montant réclame au représentant du Pays des explications. « C’est le montant de la somme qu’on a dépensé en matière de communication sur les espèces protégées depuis une vingtaine d’années. » Le juge esquisse un petit sourire en expliquant gentiment que les prévenus n’étaient pas là pour rembourser les campagnes de communication du Pays, mais juste pour les deux tortues qu’ils ont mangées.

Du côté du procureur, qui a du mal à cacher la sympathie que lui inspirent les prévenus, là aussi on se montre compréhensif, mais toujours dans le cadre de la loi. Concernant la saisie des véhicules qui ont servis au transport des tortues ainsi que du bateau, « le droit nous l’autorise, mais je ne l’ordonne pas. J’ai bien pris en compte les difficultés de vie dans les atolls. (…) J’ai bien compris les arguments du Pays, mais je n’y adhère pas. L’île est isolée et il y règne une grande solidarité. Déjà leur première sanction c’est d’avoir dû se déplacer et de payer l’avion. Je les remercie pour cela. En outre, les faits sont intégralement reconnus, ce qui est d’une grande honnêteté intellectuelle, il faut le souligner. » Il requiert de trois à six mois de sursis « sans la saisie du matériel. »

« Mais moi, les Tuamotu, un week-end ça va, mais pour rien au monde j’y vivrais. »

La défense sentant que pour une fois, la balance de la justice avait un petit penchant pour leurs clients, lâche la vapeur, n’hésitant pas à faire la comparaison entre les magasins vides de l’île et ceux de l’ex-URSS. Quant à l’argument de la mauvaise image renvoyée aux touristes, ce n’est que pain béni pour eux. « Les magazines de voile américains déconseillent aux plaisanciers de venir en Polynésie à cause des difficultés de mouillage. Ce n’est pas les prévenus qui sont la cause de la désaffection des touristes pour notre destination. » Quant aux dommages environnementaux, « ce n’est pas AZF ni Erika. » L’un d’eux ira jusqu’à faire un parallèle avec l’émission « En terre inconnue », « vous savez à la fin les stars qui sont invitées ont tous la larme à l’oeil en déclarant que c’est beau, émouvant des gens qui vivent encore comme cela. Mais moi, les Tuamotu, un week-end ça va, mais pour rien au monde j’y vivrais. La vie y est rude et la tortue c’est une pêche d’opportunité. Ils risquent leur vie en apnée ! Leur réalité n’est pas la notre», assène t-il en conclusion.

Après en avoir délibéré le tribunal a condamné les prévenus à deux mois de prison avec sursis et une amende solidaire d’un million de Fcfp.


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