Après le temps du deuil, vient celui des questions et des ambitions. Deux semaines après la mort d’Henri Konan Bédié (« HKB ») le 1er août, chacun s’interroge sur le nom de celui qui pourrait succéder au « Sphinx ». Durant les vingt-neuf années qu’il a passées à la tête du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), l’ancien chef de l’Etat ivoirien n’a jamais désigné un successeur, s’évertuant à faire taire les ambitieux et à écarter les cadres de son parti qui marquaient trop de divergences avec ses choix.
Même à 89 ans, l’âge auquel il s’est éteint, Henri Konan Bédié régnait sans partage sur sa formation politique. « Je pense que le parti a déjà traversé le gros des turbulences, estime le politologue Sylvain N’Guessan, et que ceux qui devaient partir sont déjà partis ces derniers mois. » Quelques gros morceaux du PDCI pourraient encore rejoindre la majorité, reconnaît l’analyste, « mais l’essentiel devrait rester et se serrer les coudes en vue des élections à venir », où la formation jouera sa survie.
Alors que se profilent les élections municipales et régionales du 2 septembre et que la prochaine présidentielle doit se tenir dans deux ans, il y a urgence pour le PDCI de rester en ordre de marche. Conformément aux statuts du parti, c’est le plus âgé de la centaine de vice-présidents qui assure pour l’instant l’intérim à la tête du PDCI, en l’occurrence Philippe Kwassi Cowppli-Bony. Cet universitaire né en 1932 a piloté vendredi et samedi la veillée funèbre du PDCI en rassemblant cadres et militants autour de la veuve et la famille du défunt.
M. Cowppli-Bony a tenu pour l’occasion un discours destiné à galvaniser les troupes, citant l’ancien président ivoirien Félix Houphouët-Boigny pour lequel « c’est dans le deuil qu’on refait l’unité ». « Nous sommes tous devenus orphelins, a-t-il déclaré. C’est pourquoi nous devons puiser, chacun et chacune, dans le tréfonds de soi-même, l’élan de solidarité, en la mémoire de notre président, afin de faire gagner les candidats qu’il a choisis avant de nous quitter. »
Une discrète guerre de succession couvait
Mais à 91 ans, Philippe Kwassi Cowppli-Bony a déjà annoncé qu’il n’aurait pas l’énergie de conduire le parti, rapporte un de ses proches. Ce cadre, qui n’est par ailleurs pas l’un des plus influents de la formation politique, dispose selon les textes d’un délai de six mois pour organiser une nouvelle élection. La discrète guerre de succession qui couvait ces derniers mois pourra alors éclater au grand jour. Avec, au premier rang, le secrétaire exécutif en chef du parti, l’indéboulonnable Maurice Kakou Guikahué.
Bras droit de « HKB », cheville ouvrière du parti, le désormais septuagénaire a longtemps été présenté comme son dauphin. Mais l’influence de M. Guikahué s’est réduite suite à l’élection présidentielle de 2020, lors de laquelle la stratégie de boycottage actif du PDCI a été considérée comme un échec, Alassane Ouattara ayant été réélu à la tête de l’Etat sans difficulté. Maurice Kakou Guikahué, alors directeur de campagne d’Henri Konan Bédié, a été considéré comme principal responsable de l’incapacité du parti à reconquérir le pouvoir.
M. Guikahué devra se mesurer à Noël Akossi-Bendjo, 72 ans, l’ancien maire du Plateau, une des communes d’Abidjan et ex-patron de la Société ivoirienne de raffinage (SIR). Exilé à Paris durant trois ans suite à une condamnation pour détournements de fonds, il est revenu en grâce en 2021 et s’est vu confier par Henri Konan Bédié l’une des vice-présidences du parti et le poste de conseiller spécial chargé de la réconciliation. Le rapprochement n’a pourtant pas duré. En mars, M. Akossi-Bendjo avait provoqué un tollé au parti en affirmant, dans une interview accordée au Nouveau Réveil, un journal proche du PDCI, qu’il était temps pour Bédié de céder la main pour devenir « le Mandela de la Côte d’Ivoire ».
Mais, depuis des années, ce sont les « jeunes » du parti qui font entendre leurs ambitions, arguant de la nécessité de renouveler les générations. Parmi eux, Thierry Tanoh, 61 ans, ex-directeur général de la banque panafricaine Ecobank, ancien ministre du pétrole dans le gouvernement d’Amadou Gon Coulibaly, aujourd’hui chargé des finances du parti, apparaît comme un candidat sérieux à la présidence du PDCI. Son beau-frère, Jean-Louis Billon, 58 ans, héritier d’un des plus importants groupes du pays, la Société immobilière et financière de la Côte africaine (Sifca). Il avait déjà déclaré en janvier son intention d’être candidat à la présidentielle de 2025.
Un changement pour toute la scène politique
Restent les interrogations autour de l’avenir de Tidjane Thiam. Le nom de l’économiste franco-ivoirien de 61 ans, ancien directeur général du Credit Suisse et neveu de l’ancien président Houphouët-Boigny est régulièrement brandi comme celui d’un éventuel recours. Contrairement à Jean-Louis Billon, sa parole est rare : Tidjane Thiam a disparu des médias ivoiriens depuis 1999, après que le coup d’Etat de Robert Gueï qui lui a coûté le ministère du plan et du développement. Pendant vingt-quatre ans, il a bâti en Europe une brillante carrière dans les secteurs de la banque et du luxe. Un double bilan, public et privé, dont il s’est félicité ce dimanche, en effectuant son grand retour médiatique avec une interview d’une heure sur la chaîne privée ivoirienne NCI.
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« Cela fait trente-sept ans que je travaille, a-t-il rappelé. Je crois que la petite expérience que j’ai peut être utile en Côte d’Ivoire. Même quand je n’étais pas là, j’ai fait des choses qui ont profité à la Côte d’Ivoire. » Intervieweur et interviewé ont soigneusement évité la question de la succession d’Henri Konan Bédié, au nom du deuil, et Tidjane Thiam n’a pas clairement énoncé ses ambitions politiques. Mais il devrait revenir « de plus en plus souvent » en Côte d’Ivoire dans les prochains mois, a-t-il promis, ajoutant : « J’ai toujours été à la disposition de mon pays. Jamais mon pays n’a fait appel à moi sans que je ne réponde. »
Le prochain président du PDCI occupera un tremplin de choix pour être le candidat de 2025 à la présidentielle. Une place qu’Henri Konan Bédié n’a jamais voulu céder. Même en 2020, à 86 ans, après des mois de suspense, il avait fini par se porter lui-même candidat, ressuscitant le face-à-face contre Alassane Ouattara. Son absence en 2025, relance les dés tant au PDCI que sur l’ensemble de la scène politique ivoirienne.
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