Rudy Giuliani, du maire de l’Amérique au bouffon de Donald Trump

Le prévenu dont les avocats assurent aujourd’hui qu’il n’a plus les moyens d’assurer sa défense fut un jour le numéro trois du ministère américain de la Justice. Il fut pendant huit ans le maire de New York. Il fut, en 2001, la “personne de l’année” aux États-Unis et aurait pu en devenir, sept ans plus tard, le président. Et cependant, Rudy Giuliani n’est même plus désormais le riche avocat qu’il a été. Croulant sous les frais de procédure et les actions en dommages-intérêts, il n’arrive plus à payer les frais de stockage électronique des archives que les juges lui ordonnent de conserver en prévision des procès à venir. Il accuse même un arriéré de 57 000 dollars sur ses notes de téléphone. Il a récemment mis en vente son luxueux appartement de l’Upper East Side.

Ce petit-fils d’immigrés italiens doit savoir mieux que personne qu’il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne. Sa chute vertigineuse est certainement le dégât collatéral le plus stupéfiant de l’aventure de Donald Trump en politique. En liant son sort à celui du Président, l’avocat a été entraîné dans sa descente aux enfers. Toutefois, si le milliardaire new-yorkais a la capacité de rebondir, fort des sondages qui lui donnent autant de chances de retourner à la Maison-Blanche que de finir en prison, il n’en va pas de même pour celui qui fut son plus fervent et souvent plus absurde partisan. Rudy Giuliani semble bel et bien condamné à être une âme damnée.

Une sensibilité démocrate

Rien ne laissait présager ce destin de héros tragique, hormis un trait de caractère partagé avec Donald Trump : l’ambition, cultivée sur le terreau des origines modestes. Rudy Giuliani est né le 28 mai 1944 à Brooklyn. Son père, tour à tour barman et plombier, sera condamné pour vol et envoyé à Sing Sing, avant d’être engagé comme garde du corps par son beau-frère, un petit caïd de la mafia new-yorkaise. Dans cet environnement interlope, le garçon a le mérite de faire des études sans histoire dans l’enseignement catholique de Long Island et du Bronx, avant de décrocher son diplôme de droit à l’Université de New York. S’il a songé à devenir prêtre, le jeune Giuliani trouve rapidement plus d’intérêt à la politique. Avec une sensibilité démocrate : en 1968, il fait campagne pour Robert Kennedy.

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C’est, toutefois, une carrière juridique que Rudy Giuliani embrasse et c’est le Parti républicain qui la propulsera. Appelé en 1975 à rejoindre les services du ministère de la Justice à Washington, il va rapidement gravir les échelons jusqu’à ce jour de 1981 où l’Administration Reagan fait de lui le numéro trois du département en le nommant procureur général associé des États-Unis. Deux ans plus tard, Giuliani fait un pied de nez à l’histoire familiale. Procureur pour le district sud de New York, il va pourchasser les mafieux et les trafiquants de drogue, mais aussi les criminels en col blanc. Une de ses prises les plus fameuses sera Marc Rich, alias Marcel Reich, né à Anvers. L’homme d’affaires véreux devra fuir en Suisse.

L’insaisissable mairie de New York

D’aucuns accusent bien le procureur d’aimer un peu trop la justice-spectacle et de contredire, déjà, dans sa vie privée, les convictions qu’il affiche en public (il a divorcé en 1982 de sa première femme, Regina Peruggi), mais l’homme se taille une solide réputation de défenseur de la loi et de l’ordre. Il n’en faut pas davantage pour amener Rudy Giuliani à penser que la mairie de New York est à sa portée. Il tente sa chance en 1989. L’occasion est belle : après trois mandats, le maire sortant, Ed Koch, n’est pas parvenu à remporter la primaire démocrate. Giuliani, lui, s’est imposé de son côté, bien que ses rivaux, en tête desquels le magnat Ronald Lauder (héritier de l’empire des cosmétiques Estée Lauder), lui eurent reproché de ne pas être un authentique Républicain. La victoire paraît possible et la lutte sera effectivement serrée : le 7 novembre, Rudy Giuliani s’incline devant David Dinkins, qui obtient 47 080 voix de plus que lui, sur un total de 1,9 million. Le plus petit écart dans l’histoire électorale de la ville.

Rudy Giuliani rongera son frein, mais l’élection suivante sonnera l’heure de la revanche. L’écart, au soir du 2 novembre 1993, est de nouveau bien mince : 53 367 voix, mais, cette fois, en faveur du Républicain. Dinkins a reçu le soutien du “New York Times”, mais Giuliani celui du “New York Post” et il a fait le plein du vote populaire en réussissant à convaincre une majorité d’électeurs, en dépit des résultats engrangés par son adversaire, que l’insécurité repartait de plus belle. Le nouveau maire se fera donc un devoir de réprimer non seulement la grande criminalité, mais aussi la petite délinquance – les graffeurs redouteront autant sa police que les dealers. Mais Giuliani saura également mener une politique de gauche – résurgence sans doute de son flirt de jeunesse avec le Parti démocrate – en manifestant de la tolérance pour les immigrants illégaux et en renforçant significativement les droits des couples homosexuels. Le cocktail aura tout pour plaire : le 4 novembre 1997, Rudy Giuliani est réélu, triomphalement, avec 57,7 % des voix contre 40,5 % à la Démocrate Ruth Messinger.

Un échec providentiel au Sénat

La loi ayant changé, Rudy Giuliani ne pourra plus se représenter. Il songe à son avenir et, en 2000, il le voit au Sénat. Daniel Moynihan cède la place, après vingt-quatre années comme sénateur de New York. L’opportunité est à saisir, et d’autant plus que les Démocrates, pour lui succéder, investissent l’ex-Première Dame, Hillary Clinton, qui suscite d’autant moins de passions qu’elle vient d’être parachutée à New York. Tout semble donc sourire à Giuliani mais, le 19 mai, il annonce qu’il abandonne, en invoquant un cancer de la prostate. La semaine suivante, il fait savoir qu’il se sépare de sa deuxième épouse, l’actrice Donna Hanover – laquelle révèle que le maire la trompe depuis trois ans avec son attachée de presse. Clinton sera élue avec 55 % des voix.

Cet échec va se révéler providentiel. Vainqueur, Rudy Giuliani aurait siégé au Sénat dès janvier 2001. Au lieu de quoi, il est toujours maire de New York, le 11 septembre. Les attentats vont lui offrir son heure de gloire et une célébrité planétaire. “Parce qu’un homme très humain a montré une force surhumaine à un moment où le pays tout entier était mis à l’épreuve”, “Time” fait de lui, en décembre, sa personne de l’année. “Il a montré le chemin pour sortir du désespoir, et nous a donné l’armure émotionnelle nécessaire pour nous lever chaque matin et poursuivre nos vies”, explique son rédacteur en chef, Jim Kelly. Giuliani est instantanément devenu le visage d’une nation humiliée qui refuse de rester à genoux – ce que symbolise une photo iconique en couverture du magazine : Giuliani dressé au sommet du Rockefeller Center, avec cette épithète : “Tower of Strength”. On le surnomme bientôt “le maire de l’Amérique”. Des New-Yorkais réclament qu’on fasse une exception pour lui octroyer un troisième mandat. Ou qu’il brigue le poste de gouverneur de l’État, conformément au vœu de 68 % des personnes interrogées par CNN.

(AP Photo/Richard Drew) ©2001 AP

Sans doute Rudy Giuliani, qui a été anobli par la reine d’Angleterre, nourrit-il secrètement d’autres ambitions. Il sait qu’il est alors la personnalité politique la plus admirée par les Américains, et le sang toscan qu’il a hérité de ses ancêtres ne le prédestinerait-il pas à devenir le premier Italo-Américain à occuper la Maison-Blanche ? Las ! Le calendrier joue contre lui. George W. Bush vient d’être élu et, comme la tradition veut qu’on ne défie pas, dans son propre camp, un président sortant qui se représente, l’échéance de 2004 est bloquée. Giuliani devra donc attendre 2008 en reprenant son métier d’avocat et de consultant.

Une incroyable erreur de stratégie

Par chance, son aura reste intacte. En septembre 2007, alors qu’est lancée la course présidentielle, les sondages font de Rudy Giuliani le favori des Républicains. Cependant, rapportés par la presse, des scandales éclaboussent le candidat, notamment des sorties avec celle qui est alors sa maîtresse, Judith Nathan, dont il aurait jadis facturé les frais à la mairie de New York. Mais c’est une incroyable erreur de stratégie qui va sceller son destin. Giuliani décide de boycotter les premières étapes traditionnelles des primaires, dans l’Iowa, le New Hampshire et quelques autres États, pour se concentrer sur la Floride et le gros enjeu du “Super-Mardi”. Mais quand vient l’affrontement en Floride, le 29 janvier 2008, il a été laminé partout et est déjà marginalisé. Il finit troisième avec 14,7 % des voix, loin derrière les 36 % du sénateur John McCain et les 31 % de l’ex-gouverneur Mitt Romney. Sa campagne s’arrête le lendemain, avant même d’avoir vraiment commencé. C’est McCain qui se mesurera à Barack Obama en novembre.

Le coup est fatal pour Rudy Giuliani, qui sombre dans l’alcoolisme et la dépression. Judith, devenue sa troisième femme, a raconté comment ils avaient alors été secourus par Donald Trump, qui les hébergea discrètement dans un pavillon voisin de sa résidence de Mar-a-Lago, à l’abri des médias et des importuns. L’amitié entre les deux hommes remonte à 1989, quand le businessman new-yorkais avait soutenu le candidat à la mairie. Elle va sortir renforcée de cette terrible épreuve et c’est tout naturellement que Giuliani, resté reconnaissant, soutiendra à son tour les ambitions présidentielles de Trump en 2016. Il en attendra aussi des retombées et essuiera une nouvelle déception : le poste de secrétaire d’État qu’il convoitait lui passera sous le nez.

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« Il insistait pour que je travaille nue » : Rudy Giuliani, accusé d’harcèlement et d’agression sexuelle

Continuer d’exister grâce à Trump

Cette déconvenue aurait pu éloigner Rudy Giuliani, mais il croit en l’étoile de Donald Trump. À défaut de servir dans son Administration, graviter dans l’orbite du Président, comme mentor, conseiller ou avocat, satisfera un besoin essentiel chez celui qu’effraie un inexorable déclin : continuer d’exister. Avec la perspective de retrouver un rôle sur la scène politique et médiatique, et de goûter peut-être à nouveau à l’ivresse du pouvoir. Cela explique largement pourquoi Giuliani va aveuglément se plier aux ordres de Trump, quand il ne les anticipe pas ou ne se les invente pas, exécutant ses basses œuvres (c’est lui qui ira fouiller le passé “suspect” de Hunter Biden en Ukraine) et orchestrant les intrigues pour invalider l’élection de Joe Biden en 2020 (parce qu’il est aussi inconcevable pour lui que tout s’arrête). Quitte à ruiner sa réputation. Le barreau de New York l’a temporairement suspendu et une radiation est envisagée. Il fait l’objet de plusieurs procès en diffamation. Il est inculpé en Géorgie et identifié comme le “co-conspirateur numéro un” dans les poursuites intentées à Donald Trump au niveau fédéral pour complot. Une plainte a été déposée pour harcèlement et agression sexuelle par une ancienne collaboratrice.

Le 25 novembre 2020, Rudy Giuliani participait à une réunion de conjurés à Gettysburg, près du champ de bataille où Abraham Lincoln avait prononcé son célèbre discours au plus fort de la guerre de Sécession. Aux Républicains assemblés autour de lui, il clama sa volonté de faire rendre gorge à ceux qui avaient “volé” la victoire de Donald Trump. “Les escrocs, je les connais très bien”, lâcha-t-il, en référence à son passé de procureur. La phrase, aujourd’hui, résonne dramatiquement.

L’ancien maire de New York Rudy Giuliani, avocat du président Donald Trump, s’exprime lors d’une conférence de presse le 19 novembre 2020, à Washington. (AP Photo/Jacquelyn Martin, File)

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