Au Cameroun, les écoles clandestines profitent des difficultés de l’enseignement public

Dans le bureau d’Abel Ejuata, directeur de l’école primaire privée Michel Ismaël à Douala, capitale économique du Cameroun, les parents défilent en cette fin du mois d’août. La rentrée scolaire étant prévue le 4 septembre à travers le pays, l’heure est aux prises d’informations sur les frais de scolarité de leurs enfants.

Vêtue d’une robe aux motifs noir et blanc, Céline ne tarit pas d’éloges sur « cette excellente école » où deux de ses cinq enfants ont obtenu leur certificat d’études primaires (CEP) « du premier coup, avant d’entrer au collège ». La coquette commerçante est donc venue inscrire les deux plus jeunes encore au primaire, sûre que les promesses du directeur d’« une autre année pleine de réussite » seront tenues.

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Pourtant, pour cette rentrée scolaire 2023-2024, l’établissement figure sur la liste des 494 écoles primaires privées clandestines interdites le 23 août par le gouvernement dans six des dix régions du pays. Celles-ci « ne seront autorisées à reprendre leurs activités qu’après régularisation de leur situation administrative et autorisation du ministère », note le ministre de l’éducation de base, Laurent Serge Etoundi Ngoa, au bas de la liste obtenue par Le Monde Afrique.

Abel Ejuata assure, lui, que le groupe scolaire Michel Ismaël créé en 2018 a bien reçu un agrément mais sans montrer le moindre document. « C’est le fondateur qui l’a », jure-t-il, après avoir fait semblant de chercher l’autorisation au milieu des classeurs qui encombrent son bureau.

« Le privé est la seule option ici »

Depuis de longues années, le Cameroun connaît une augmentation notable des écoles primaires et secondaires exerçant sans agréments : cadre inadéquat, mauvaise qualité du matériel pédagogique, choix problématique des enseignants, fausse autorisation obtenue via des réseaux de corruption…

A la rentrée scolaire 2022–2023, le pays dénombrait 326 écoles primaires clandestines, en théorie fermées sur décision administrative. Elles sont 494 aujourd’hui. « On note une récidive de certains promoteurs alors que notre rôle n’est pas que punitif, explique Léopold Ymga Djamen, le délégué régional de l’éducation de base pour la région du Littoral, dont Douala est le chef-lieu. L’éducation est quelque chose de très sensible et elle ne devrait pas évoluer entre des mains inexpertes. »

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Selon la loi camerounaise, pour obtenir l’agrément nécessaire à l’ouverture d’un établissement privé, les promoteurs, diplômés au minimum d’un baccalauréat pour les écoles primaires et d’une licence pour le secondaire, doivent notamment fournir un certificat de propriété du terrain sur lequel doit être implanté l’établissement, des études de fondation des futurs bâtiments et un permis de construire, une liste des équipements didactiques disponibles ou bien encore une attestation de fonds disponibles représentant trois mois de salaire du personnel…

Selon un inspecteur pédagogique souhaitant garder l’anonymat, « six à sept établissements privés sur dix n’ont déjà pas de terrains qui leur sont propres » et sont donc « d’office clandestins ». Le quartier du Bois des singes, où sont construites l’école Michel Ismaël et des dizaines d’autres, est un domaine privé de l’Etat, en théorie interdit à la construction. Cependant, « plus de 50 000 personnes vivent ici. Il n’y a pas une seule école publique. Les parents sont pauvres et ne peuvent pas payer le transport pour que leurs enfants aillent étudier à des kilomètres. Le privé est la seule option ici », défend Abel Ejuata, le directeur d’école.

Un salaire d’appoint pour les enseignants

Dans la ville de Douala, 10 des 59 établissements d’enseignement secondaire privés clandestins répertoriés sont situés au Bois des singes. « Moins l’Etat finance l’éducation, mieux il se porte, juge de son côté Roger Kaffo Fokou, le secrétaire général du Syndicat national autonome des enseignants du secondaire. Nous sommes dans une situation de privatisation et de marchandisation de l’éducation. On a des établissements clandestins parce que le business de l’éducation marche bien. »

Pour l’inspecteur pédagogique précité, les Camerounais voient aussi en ces écoles « un moyen d’assurer l’avenir de leurs enfants. Parce que les frais de scolarité des établissements privés sont élevés et, alors que l’école publique primaire s’effondre, ils voient là un gage de bonne éducation. L’autre élément non négligeable est le fait que les classes accueillent peu d’élèves contrairement au public où vous trouvez parfois plus de cent élèves dans une classe de secondaire ». Dès lors, selon lui, ces établissements ont « de beaux jours devant eux, au vu de l’énorme demande ».

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D’autant, note cette source, que de nombreux enseignants formés dans les écoles normales camerounaises sont de plus en plus tentés, pour arrondir leurs fins de mois, de dispenser des cours dans ces écoles clandestines, en marge de leur emploi public. Depuis de nombreuses années, ces enseignants dénoncent leurs mauvaises conditions de travail et réclament à l’Etat le paiement de leurs primes et arriérés. Des syndicats d’enseignants du public ont menacé de faire du 4 septembre une journée de grève générale. La menace n’a pas été mise à exécution mais, dans les rangs des enseignants, la tentation est grande de rejoindre des établissements clandestins, sources de meilleurs revenus.

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