Tirailleurs sénégalais, la guerre loin de chez soinégalais, la guerre loin de chez soiNational Geographic
Le corps des tirailleurs sénégalais est créé en 1857 par Napoléon III. Pourquoi ?
À l’époque, les Africains sont déjà utilisés comme des intermédiaires par les colons. D’abord comme traducteurs, puis comme soldats pour pénétrer dans les terres et continuer d’étendre l’Empire. Peu nombreux étaient les soldats métropolitains qui voulaient d’une telle mission ! Ainsi, ces 500 premiers « tirailleurs sénégalais » sont utilisés contre leur population, pour poursuivre la colonisation. Ils sont ensuite envoyés à Madagascar en 1895 puis au Maroc en 1908, avant les grandes guerres sur le sol européen. Ils portent très mal leur nom, puisque les tirailleurs sénégalais sont en fait des fantassins qui viennent de toute l’Afrique colonisée par les Français. Certes, au début les Sénégalais sont majoritaires, mais très vite ils peuvent être dépassés en nombre par les Ivoiriens ou les Burkinabés.
Il y a au départ une continuité avec l’esclavage…
Oui, la condition de ces soldats et la manière de les employer ne peuvent être comprises sans aborder la fin progressive de l’esclavage. Loin de mettre un terme à cette pratique, le décret Schoelcher, signé le 27 avril 1848, apparaît davantage comme une étape. Parmi les 500 premiers tirailleurs sénégalais, un tiers sont d’anciens esclaves. Au début du 20e siècle certains tirailleurs opérant dans le Sahel et le Sahara sont encore d’anciens captifs.
Ensuite, pour recruter ces hommes, les soldats français usent de différentes méthodes. La contrainte, mais aussi la négociation avec les autorités du village. Certains chefs voient dans ces départs d’hommes jeunes et vigoureux une manière d’éliminer la concurrence.
Lors de la Première Guerre mondiale, 160 000 Africains seront mobilisés sur le sol européen. La France est le seul pays à envoyer des soldats noirs au front. Comment l’expliquer ?
Le général Charles Mangin, auteur du livre La Force Noire publié en 1910, popularise l’idée selon laquelle l’Afrique serait un réservoir inépuisable d’hommes, dans un contexte de déficit démographique. La veille de la Grande guerre, il les présente comme des « hommes primitifs », et à ce titre, des bons soldats. Son idée : tandis que l’homme occidental, par la découverte du confort bourgeois et industriel, s’est éloigné de sa dimension combattante, l’Africain, toujours au contact de la nature, a gardé ses qualités guerrières. Sous sa plume, le soldat africain devient donc l’archétype du combattant idéal. Il insiste aussi sur le fait que ces hommes seraient limités intellectuellement, donc obéissants. Bien sûr, ce sont des clichés racistes, sans rapport avec la réalité.
Pour la Grande Guerre, ces hommes sont recrutés brutalement, par la contrainte, sans concertation avec les autorités locales (c’était pourtant la manière de faire qui prédominait auparavant). Ainsi, en 1915, pour remédier aux pertes de 1914, un décret prévoit le recrutement de 50 000 hommes proches du Soudan français. L’évènement déclenche une révolte et de violents affrontements, connus sous le nom de « guerre du Bani-Volta », qui dureront jusqu’en 1916.
Sur le sol européen, les Allemands et les Anglais (pourtant des alliés) contestent cette stratégie d’envoyer des hommes noirs au front, sur fond d’opportunisme pour les premiers (qui utilisent cela pour critiquer leurs ennemis) et de racisme. En 1918, les Anglais écrivent noir sur blanc qu’il ne faut plus « d’armée nègre », car le métissage, en Europe, risquerait d’affaiblir leur civilisation…
Quel est le quotidien de ces hommes noirs sur le front ?
Ils sont en première ligne et participent à toutes les batailles décisives : le Chemin des Dames, Verdun, Reims, les Dardanelles. Beaucoup ne parlent pas français quand ils arrivent sur le sol européen, et ne peuvent tenir leur famille informée, alors que la poste fournit un effort d’ampleur pour assurer les correspondances des soldats métropolitains. Si les nouvelles parviennent jusqu’aux familles africaines, c’est sous la forme d’un billet envoyé par l’armée qui mentionne seulement l’état de santé, en deux mots : « en bonne santé », « à l’infirmerie », « mort ».
Il faut aussi imaginer que dans les tranchées, nombre de ces soldats ne se comprennent pas entre eux. On y parle bambarra, wolof, peul…
Y-a-t-il déjà des critiques qui émergent ?
Les combattants reviennent en Afrique en ayant vu l’homme blanc pleurer, se rebeller contre ses supérieurs, ne pas vouloir sortir de sa tranchée, loin de l’image de supériorité qu’il a voulu se donner pendant la colonisation. Mais il n’y a pas de conséquences politiques d’ampleur. Les anciens combattants ne se sont pas organisés en mouvement. Seules quelques voix émergent, comme celle de Lamine Senghor. Cet ancien soldat porte un discours anti-colonial très virulent. Mais à l’époque, cette critique ne trouve pas encore beaucoup d’écho.
Entre deux guerres, l’armée française continue de considérer l’Afrique comme un réservoir à soldats et forme 8 000 hommes par an.
Cette formation est complète sur le papier, médiocre en réalité. Mais, pour nous historiens, le contenu est intéressant, surtout quand l’on se penche sur le volet « instruction civique » et « histoire ». L’État-major raconte comment l’Afrique était une terre pleine de ressources, mais que les Africains n’en profitaient pas, trop occupés par des guerres intestines.
L’instruction civique enseignait la liberté, l’égalité, la fraternité… Sans trop insister. L’État-major s’était interrogé : jusqu’où enseigner ces valeurs françaises avant que les tirailleurs sénégalais ne les retournent contre eux ? La contradiction avec la situation des colonisés devenait vite évidente… D’ailleurs, Ho Chi Minh et Léopold Sédar Senghor rappellent cette hypocrisie dans leurs discours lors des mouvements de décolonisation.
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