Cinq femmes afghanes et trois enfants menacés par les talibans ont atterri en France lundi après-midi, lors de la première évacuation de ce type depuis la prise de Kaboul, le 15 août 2021.
Liées aux Occidentaux ou haut placées dans la société afghane, ces cinq femmes étaient, avant le changement de régime, directrice d’université, consultante pour des ONG, présentatrice télé ou encore enseignante. Depuis le retour au pouvoir des talibans, elles ont vu leurs droits se réduire, et presque disparaître, le régime ayant rétabli l’obligation du port du voile intégral, interdit la scolarisation des filles après 12 ans et exclu les femmes de l’université.
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Réfugiées au Pakistan après avoir quitté leur pays par leurs propres moyens, elles sont parvenues à obtenir un visa pour la France grâce à l’appui d’un collectif de journalistes et de France terre d’asile. Mais si leur arrivée est symbolique, elles restent très peu nombreuses à être ainsi accueillies en France.
La directrice générale de l’ONG, Delphine Rouilleault, revient sur les contours de cette opération inédite et appelle à la mise en place d’un programme d’accueil plus large pour venir en aide aux Afghanes réfugiées au Pakistan.
Le Point : Comment ces cinq femmes sont-elles arrivées en France et que va-t-il se passer pour elles maintenant ?
Delphine Rouilleault : Ces cinq femmes sont arrivées non pas dans le cadre d’un programme d’accueil organisé par la France, mais à la suite de la mobilisation de journalistes très engagés qui les ont accompagnées plusieurs mois dans leurs démarches administratives au Pakistan. Elles sont toutes arrivées par le même vol lundi, après que le gouvernement français leur a délivré un visa, qui leur permet de venir en France pour y demander l’asile, et ont été accueillies dans un centre de transit, géré par France terre d’asile. Elles se sont présentées en préfecture ce matin pour faire leur demande d’asile, et vont ensuite être orientées dans des centres d’hébergement de demandeurs d’asile. Si leur arrivée a suivi une voie particulière, elles seront ensuite traitées comme tous les demandeurs d’asile.
C’est aussi important pour l’Afghanistan, il s’agit d’un enjeu générationnel
Leur arrivée est symbolique, mais les Afghanes sont peu nombreuses à être accueillies en France. Que faudrait-il mettre en place ?
Avec France terre d’asile et le collectif Accueillir les Afghanes, nous portons l’idée qu’il y a, au Pakistan, quelques centaines de femmes afghanes que la France pourrait protéger et faire venir. Car si ces cinq femmes sont arrivées en France avec l’accord des autorités, il n’y a pas d’engagement formel de la France à ce stade à organiser de façon structurelle un véritable programme d’accueil.
Nous voudrions ne pas avoir à nous battre pendant des mois pour obtenir un visa et un hébergement pour elles, mais pouvoir nous appuyer sur l’engagement de la France à les accueillir. Beaucoup de ces femmes présentent des profils aisés et éduqués et la France pourrait leur permettre de retourner à l’université ou de reprendre leur emploi. Il s’agit de femmes qui ont vécu les vingt dernières années dans un Afghanistan libéré des talibans, et dont l’avenir entier a été brisé le 15 août 2021, lorsqu’ils ont repris le pouvoir. Nous pouvons les aider.
À LIRE AUSSIÀ Kaboul, avec les femmes qui résistent aux talibansUne des femmes arrivées lundi est coiffeuse, par exemple, et rien ne l’empêche de prendre des cours de français pour pouvoir ensuite exercer son métier en France. Il y a beaucoup de choses à faire à condition de s’en donner les moyens. Elles n’ont aucun avenir en Afghanistan, et il nous appartient de proposer à une minorité d’entre elles, celles qui ont pu se réfugier au Pakistan, de se reconstruire un avenir en France. C’est aussi important pour l’Afghanistan, il s’agit d’un enjeu générationnel : il faut qu’un groupe de femmes afghanes adultes, éduquées et formées, continue à exister pour participer, demain, à la libération et à la reconstruction de leur pays.
Nous ne parlons pas de l’arrivée de milliers de femmes, mais de quelques centaines, à qui nos universités et nos entreprises peuvent proposer un avenir. Pour éviter un parcours du combattant administratif, nous aimerions un programme d’accueil formalisé, et nous voudrions que le président de la République, qui a l’air sensible à leur situation, s’y engage.
Ces cinq femmes ont un profil très éduqué. Cela a-t-il joué dans le soutien dont elles ont bénéficié ?
Il faut prendre le problème à l’envers. L’Afghanistan a complètement fermé ses frontières aux femmes. Celles-ci ne peuvent pas quitter le pays sans chaperon, et ces cinq femmes, comme celles qui sont actuellement réfugiées au Pakistan, ont dû fuir le pays par leurs propres moyens, en payant des passeurs et en mettant leur vie en danger.
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Je ne sais pas pourquoi la France a décidé de leur délivrer un visa, mais il faut comprendre que fuir est un tel parcours du combattant que celles qui y parviennent sont souvent plus éduquées et plus aisées, du fait des ressources nécessaires pour partir, et aussi parce qu’elles sont plus spécifiquement ciblées par les talibans.
La France peut les accueillir
Quels sont les obstacles rencontrés par les femmes afghanes réfugiées au Pakistan ?
Les obstacles sont de plusieurs natures : il leur faut d’abord réussir à quitter l’Afghanistan, et ce n’est pas le moindre. Il leur faut ensuite obtenir un visa pour le Pakistan, ce qui est compliqué, car si elles pénètrent sur le territoire pakistanais sans visa, elles ne pourront pas le quitter ensuite. Quand elles arrivent, elles sont en outre particulièrement vulnérables, ne peuvent ni travailler ni prendre un appartement seules, et ont donc besoin d’être protégées. Il y a de nombreux récits de femmes afghanes exploitées au Pakistan…
À LIRE AUSSIFemmes afghanes : 300 personnalités demandent un « programme humanitaire » Ensuite, il faut qu’elles prennent et obtiennent un rendez-vous à l’ambassade de France, ce qui est très long, et qu’elles parviennent à convaincre les autorités françaises de leur délivrer un visa. C’est toujours décidé de façon discrétionnaire et au cas par cas, ce qui est normal, mais cela peut prendre des mois. Souvent, les dossiers aboutissent lorsque ces femmes bénéficient de l’appui de personnes qui relancent, et finalement priorisent, leurs dossiers. C’est d’autant plus compliqué que pour demander un visa en France, actuellement, la procédure exige que le demandeur ait un garant, et donc une connaissance en France, ce qui n’est pas le cas de la majorité de ces femmes.
Nous pensons pourtant que la France peut les accueillir, sans pour autant ouvrir grand les portes et les fenêtres… Mais des modalités d’instruction plus rapides, et allégées de la contrainte du garant, pourraient permettre de penser un programme d’accueil qui inclurait la société civile, des entreprises et des universités. La France a été capable d’être très solidaire avec les Ukrainiennes : nous pensons qu’elle peut l’être aussi avec les Afghanes.
D’autres pays accueillent-ils eux aussi des Afghanes réfugiées au Pakistan ?
Oui. Les Allemands et les Italiens, par exemple, ont monté des couloirs humanitaires plus structurés, qui pourraient tout à fait inspirer la France.
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