La dégringolade merveilleuse continue. Merveilleuse pas dans le sens de joyeuse ni de souhaitée, mais parce que nous sommes nombreux à croire que les causes sont surnaturelles ou importées d’ailleurs. Tout ce qui nous arrive est pourtant de notre faute. Et y remédier de notre seule responsabilité d’Haïtiens.
Ce mardi, sur les réseaux sociaux, la dégringolade a pris la forme de files d’enfants et de parents, un baluchon sur la tête, deux sacs sur le dos, pressant le pas pour laisser les quartiers de la Plaine du Cul-de-Sac, sortie Nord de Port-au-Prince, où une guerre des gangs fait rage depuis la fin de semaine écoulée.
Ces images de la proche banlieue de la capitale, si loin de l’Ukraine et des pays d’Afrique ensanglantés par des conflits fratricides, sont des images de pays en guerre.
L’exode et la migration intérieure de personnes chassées de leur logement, de leur lieu de vie, sont devenus des situations courantes en Haïti. Avant-hier Martissant ou Bel Air, hier Croix-des-Bouquets, aujourd’hui Shada et autres quartiers de la Plaine.
Les gens fuient. Les routes sont barricadées. Des enfants-soldats paradent. Les armes chantent. Des hommes et des femmes pleurent. Le tableau de la terreur, au pays de la dégringolade, s’étend, se précise, enveloppe la région métropolitaine dans un cortège de peurs et de deuils.
La saga de l’essence continue comme hier. Une précision a été apportée par les autorités : « Il y a quelques jours, le gouvernement a réglé une dette de 1,3 milliard de gourdes envers les compagnies pétrolières. Sous peu, il y aura un autre paiement ». « Nous ne connaissons pas les motivations de certaines compagnies dans leur refus de commander ».
L’accusation sous entendue est grave.
Pour aggraver la situation du secteur privé, le ministre du Commerce et de l’Industrie, Ricardin St Jean, joint par le journal, a confié avoir mobilisé ses inspecteurs. « Nous avons apposé des scellés sur trois stations à essence. Non seulement elles étaient fermées, les personnes trouvées sur place n’ont pas voulu donner l’autorisation pour vérifier leurs stocks. Cela veut dire qu’elles ont de l’essence. Parallèlement, trois autres stations sur lesquelles nos inspecteurs allaient apposer des scellés ont rouvert et vendu de l’essence », a-t-il fait savoir.
Où est la vérité vraie dans cette affaire ?
Pour passer à un autre sujet, le Sommet de la finance a reçu le président du Conseil d’administration de la Banque Nationale de Crédit (BNC), l’une des plus anciennes institutions bancaires du pays.
Dans son allocution sur le thème « Financement des Petites et Moyennes Entreprises – quels financements et pour quelles PME ? », Raoul Pierre Louis a souligné : « Il faut savoir, ce que nous considérons comme étant une micro, petite, ou moyenne entreprise, les MPME, ou tout simplement les PME, ne sont pas perçues de la même façon aux États-Unis, en France, voir même en République Dominicaine et n’a pas le même poids dans l’économie suivant qu’il s’agit d’un pays émergent ou en développement, d’une économie développée ou d’un pays avancé ».
« Jusqu’à présent, la controverse continue en Haïti. Faut-il les apprécier par la taille, le nombre d’employés ou le chiffre d’affaires ? Quel que soit le cas, il faut comprendre que dans un pays comme Haïti où le marché informel occupe près de 76% des emplois, le poids du secteur informel est estimé à plus de 50% du PIB. Autant l’économie informelle est négligée dans les politiques publiques, autant son importance dans l’économie d’Haïti est significative », a-t-il souligné.
Citant une enquête réalisée par le Centre de Facilitation des Investissements (CFI) en 2018, Raoul Pierre-Louis a avancé : « sur les 1919 entreprises sondées tombant dans cette catégorie, 81% ont un statut d’entreprise individuelle, et 39% seulement ont été enregistrées au Ministère du Commerce, ce qui veut dire très peu d’entre elles sont légalement constituées. En outre, moins de 20% disposent d’un compte bancaire, ce qui rend difficile l’intervention des banques d’autant plus que l’absence d’un système d’informations empêche d’apprécier les activités réalisées sur une période donnée».
De ce fait, on peut comprendre pourquoi, en dépit des besoins de financement très importants constatés, (plus de 2 milliards de dollars soit près de 2 fois l’équivalent du total de financement distribué par le système bancaire haïtien au 31 décembre 2021) très peu d’interventions ont pu être réalisées par les banques haïtiennes.
« En effet, « les données reportées par les institutions financières au Bureau d’Information sur le Crédit (BIC), à savoir les Banques commerciales et institutions de microfinance, indiquent que seulement 3% des emprunteurs sont des entreprises et le montant total qui leur est accordé́ représente 65,79% du montant total octroyé́ ». (Voir la Note sur la Politique monétaire de la BRH pour le 1er trimestre de l’exercice fiscal 2021-2022) ».
La prise de parole de Raoul Pierre Louis interpelle. Les petites et moyennes entreprises sont le ciment de l’économie et des clés pour la relance, mais si en Haïti on n’analyse pas bien le phénomène, si on ne calibre pas les interventions à la taille de ce que nous avons comme réalité, il est à craindre que les crédits passent, les projets prospèrent, les ambitions meurent et que l’économie n’arrivent pas à arrimer nos vrais entrepreneurs.
Ici, il y a ceux qui ont accès aux crédits et facilités et les autres qui sont oubliés parce qu’ils et elles ne sont pas dans les gros livres.
A la fin du siècle dernier, Hermando de Soto, économiste péruvien, spécialiste de l’économie informel et du droit de propriété, est venu en Haïti. Rien de solide n’a émergé de son passage. Au début du 21e siècle, Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix et fondateur de Grameen Bank, institution spécialisée dans le micro-crédit, est venu en Haïti. Il a prêché sa bonne parole. Rien ne solide n’en est sorti.
Il y a de cela quarante ans, Georges Anglade avait écrit « Éloge de la pauvreté » pour nous montrer un chemin. Personne, ni économiste, ni homme politique, ni idéologue n’a cherché à comprendre la portée de son message encore moins à le mettre en application.
Haïti est pauvre, informel, sans justice ni droits solides et cette pauvreté en tout nous conduira vers plus de violence et de tentations de tricher. La dégringolade merveilleuse y a ses racines.
Courage, réveillons-nous avant la fin du cauchemar.
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